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conversation
dict
298
Albertine disparue
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "J’ai même voyagé dernièrement avec le frère du duc de Guermantes, M. de Charlus. Il a spontanément engagé la conversation, ce qui est toujours bon signe, car cela prouve que ce n’est ni un sot gourmé, ni un prétentieux. Oh! je sais tout ce qu’on dit de lui. Mais je ne crois jamais ces choses-là. D’ailleurs, la vie privée des autres ne me regarde pas. Il m’a fait l’effet d’un cœur sensible, d’un homme bien cultivé.", "Je ne sais si je me fais bien entendre, tout est naturel dans l’affaire" ] }
298
Albertine disparue
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Nous avons dîné chez la marquise de SaintLoup", "J’ai été très contente de vous voir, mais venez plutôt aprèsdemain, vous verrez ma tante Guermantes, Mme de Poix; aujourd’hui c’était des amies de maman, pour faire plaisir à maman." ] }
298
Albertine disparue
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Je suis la marquise de Saint-Loup", "Enfin je me retrouve en pays ami. Je viens de chez Mme la duchesse de X..., il n’y avait pas trois figures de connaissance." ] }
298
Albertine disparue
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Mon nom me dispense, je pense, d’en dire plus long", "Madame la Duchesse" ] }
298
Albertine disparue
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "La qualité m’importe peu, mais je crains la quantité.", "Qui sait? c’est peut-être une branche des Guermantes qui porte le nom de comtes de Méséglise." ] }
298
Albertine disparue
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "du côté de sa grand’mère", "Croyez à ma sympathie vraie" ] }
298
Albertine disparue
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Ce garçon pouvait agir comme bon lui semblait, il était libre. Mais s’il y a un côté où il n’aurait pas dû regarder, c’est le côté du neveu du baron. D’autant plus que le baron aimait son neveu comme son fils. Il a cherché à désunir le ménage, c’est honteux. Et il a fallu qu’il y mette des ruses diaboliques, car personne n’était plus opposé de nature à ces choses-là que le marquis de Saint-Loup. A-t-il fait assez de folies pour ses maîtresses! Non, que ce misérable musicien ait quitté le baron comme il l’a quitté, salement, on peut bien le dire, c’était son affaire. Mais se tourner vers le neveu, il y a des choses qui ne se font pas.", "C’est malheureux que ta petite amie de Balbec n’ait pas la fortune exigée par ma mère, je crois que nous nous serions bien entendus tous les deux." ] }
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Albertine disparue
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Non, non, mon cher, commandez! De ma vie je n’ai jamais su faire un menu. Je n’ai jamais su commander!", "d’une façon tout à fait symbolique" ] }
298
Albertine disparue
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Mais oui, Monsieur, me dit-il, c’est archiconnu, il y a bien longtemps que je le sais. La première année que Monsieur était à Balbec, M. le marquis s’enferma avec mon liftier, sous prétexte de développer des photographies de Madame la grand’mère de Monsieur. Le petit voulait se plaindre, nous avons eu toutes les peines du monde à étouffer la chose. Et tenez, Monsieur, Monsieur se rappelle sans doute ce jour où il est venu déjeuner au restaurant avec M. le marquis de Saint-Loup et sa maîtresse, dont M. le marquis se faisait un paravent. Monsieur se rappelle sans doute que M. le marquis s’en alla en prétextant une crise de colère. Sans doute je ne veux pas dire que Madame avait raison. Elle lui en faisait voir de cruelles. Mais ce jour-là on ne m’ôtera pas de l’idée que la colère de M. le marquis était feinte et qu’il avait besoin d’éloigner Monsieur et Madame.", "C’est curieux, ce petit, il a des choses de Rachel. Cela ne te frappe pas? Je trouve qu’ils ont des choses identiques. En tout cas cela ne peut pas m’intéresser." ] }
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Albertine disparue
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Rachel quand du Seigneur", "Comment, cela ne vous fait rien éprouver, me disait-elle, de prendre ce petit raidillon que vous montiez autrefois?" ] }
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Albertine disparue
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Si vous n’aviez pas trop faim et s’il n’était pas si tard, en prenant ce chemin à gauche et en tournant ensuite à droite, en moins d’un quart d’heure nous serions à Guermantes.", "Tournez à gauche, prenez ensuite à votre main droite, et vous toucherez l’intangible, vous atteindrez les inaccessibles lointains dont on ne connaît jamais sur terre que la direction, que (ce que j’avais cru jadis que je pourrais connaître seulement de Guermantes, et peut-être, en un sens, je ne me trompais pas) le « côté" ] }
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Albertine disparue
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Sources de la Vivonne", "Si vous voulez, nous pourrons tout de même sortir un après-midi et nous pourrons aller à Guermantes, en prenant par Méséglise, c’est la plus jolie façon" ] }
298
Albertine disparue
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Vous parliez l’autre jour du raidillon, comme je vous aimais alors!", "Pourquoi ne me le disiez-vous pas? je ne m’en étais pas doutée. Moi je vous aimais. Et même deux fois je me suis jetée à votre tête." ] }
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Albertine disparue
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "La première fois à Tansonville, vous vous promeniez avec votre famille, je rentrais, je n’avais jamais vu un aussi joli petit garçon. J’avais l’habitude, ajoutat-elle d’un air vague et pudique, d’aller jouer avec de petits amis, dans les ruines du donjon de Roussainville. Et vous me direz que j’étais bien mal élevée, car il y avait là dedans des filles et des garçons de tout genre, qui profitaient de l’obscurité. L’enfant de chœur de l’église de Combray, Théodore qui, il faut l’avouer, était bien gentil (Dieu qu’il était bien!) et qui est devenu très laid (il est maintenant pharmacien à Méséglise), s’y amusait avec toutes les petites paysannes du voisinage. Comme on me laissait sortir seule, dès que je pouvais m’échapper j’y courais. Je ne peux pas vous dire comme j’aurais voulu vous y voir venir; je me rappelle très bien que, n’ayant qu’une minute pour vous faire comprendre ce que je désirais, au risque d’être vue par vos parents et les miens je vous l’ai indiqué d’une façon tellement crue que j’en ai honte maintenant. Mais vous m’avez regardée d’une façon si méchante que j’ai compris que vous ne vouliez pas.", "Et la seconde fois c’est, bien des années après, quand je vous ai rencontré sous votre porte, l’avant-veille du jour où je vous ai retrouvé chez ma tante Oriane; je ne vous ai pas reconnu tout de suite, ou plutôt je vous reconnaissais sans le savoir puisque j’avais la même envie qu’à Tansonville." ] }
298
Albertine disparue
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Dans l’intervalle il y avait eu pourtant les Champs-Élysées.", "Oui, mais là vous m’aimiez trop, je sentais une inquisition sur tout ce que je faisais." ] }
298
Albertine disparue
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "C’est fini, je renonce à jamais la voir.", "Ne nous pressons pas, j’ai toute la vie devant moi pour cela." ] }
298
Albertine disparue
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "D’ailleurs même le jour où je vous ai rencontré sous votre porte, vous étiez resté tellement le même qu’à Combray, si vous saviez comme vous aviez peu changé!", "Tout cela est bien loin, me dit-elle, je n’ai jamais plus songé qu’à Robert depuis le jour où je lui ai été fiancée. Et, voyez-vous, ce n’est même pas ce caprice d’enfant que je me reproche le plus." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Monsieur, « J’ai Vingt-trois ans, je m’appelle Amaury de Léoville, un des plus vieux noms de France, un nom vénéré aux conseils, illustre aux armées. « Fils unique, je possède, du chef de mon père et de ma mère, morts tous deux, une fortune de près de trois millions en biens-fonds, ce qui me donne à peu près cent mille francs de revenu. « Je puis énumérer simplement ces divers avantages que je ne tiens pas de moi-même, mais du hasard, et qui me permettent de croire qu’avec cette fortune, ce nom et la protection de ceux qui m’aiment, j’arriverai au point culminant de la carrière que j’ai entreprise et qui est celle de la diplomatie. « Monsieur, j’ai l’honneur de vous demander la main de mademoiselle Madeleine d’Avrigny, votre fille.", "Mon cher tuteur, « Voici ma lettre officielle à monsieur d’Avrigny, lettre exacte comme un chiffre, et sèche comme un fait. « Maintenant, voulez-vous permettre à votre enfant de vous parler dans toute la reconnaissance de son âme et toute l’abondance de son cœur? « J’aime Madeleine, et j’espère que Madeleine m’aime; si nous avons tardé à vous faire cet aveu, croyez-le, c’est que nous nous ignorions nous-mêmes. « Notre amour s’est formé si lentement, il s’est révélé si vite, qu’il nous a surpris comme un coup de foudre au milieu d’un jour sans nuages. J’ai été élevé près d’elle sous votre regard, comme elle; et quand l’amant a remplacé le frère, je ne m’en suis pas aperçu. « Tout à l’heure je vous prouverai que ce que je dis là est bien vrai. « Je me rappelle encore avec étonnement les jeux et les caresses de nos deux enfances écoulées dans votre belle maison de campagne de Ville-d’Avray, et sous les yeux de notre bonne mistress Brown. « Je disais tu à Madeleine, et elle m’appelait Amaury tout court; nous bondissions par les vastes allées, au fond desquelles le soleil se couchait; nous dansions sous les grands marronniers du parc pendant les belles soirées d’été; nous avions, le jour, de longues parties sur l’eau et d’interminables promenades dans la forêt. « Cher tuteur, c’était un bien doux temps. « Pourquoi nos existences, qui se sont mêlées à leur aurore, se sépareraient-elles avant même d’être arrivées à leur midi? « Pourquoi ne serais-je pas votre fils de fait comme je le suis de nom? « Pourquoi Madeleine et moi ne reprendrionsnous pas nos habitudes d’autrefois? « Pourquoi ne lui dirais-je pas tu? pourquoi ne me dirait-elle plus Amaury? « Cela me paraît si simple, que je m’en effraie et que mon imagination se crée mille obstacles; mais y en a-t-il réellement, cher tuteur, y en a-til? « Voyons, vous me trouverez trop jeune et trop frivole peut-être; mais j’ai quatre ans de plus qu’elle, et cette frivolité n’est point un besoin de ma vie. « Il y a plus, je ne suis pas frivole naturellement, je le suis parce que vous m’avez dit de l’être. « Mais tous ces plaisirs factices, j’y renoncerai quand vous le voudrez, sur un mot de vous, sur un signe de Madeleine, car je l’aime autant que je vous respecte, et je la rendrai heureuse, je vous le jure! oh! oui, bien heureuse! et plus je suis jeune, plus j’aurai de temps pour l’aimer; mon Dieu! ma vie lui appartient, ma vie tout entière. « Vous savez bien, vous qui l’adorez, que quand on aime Madeleine, c’est pour toujours. « Comment pourrait-il se faire, d’ailleurs, qu’on cessât de l’aimer? c’est fou d’y penser seulement. Dès qu’on la voit, dès qu’on regarde sa beauté, dès qu’on se penche sur son âme et qu’on voit les trésors de bonté, de foi, d’amour et de chasteté qu’elle renferme, c’est fini, il n’y a plus d’autre femme qu’elle au monde, et pour moi il me semble qu’il n’y aura pas d’autre ange au ciel. Ô mon tuteur, ô mon père, je l’aime éperdument! Je vous écris comme les mots me viennent, sans suite, sans ordre, sans raison: ce qui fait que vous devez bien voir que je l’aime à en devenir fou. « Confiez-la-moi, cher père, tout en restant près de nous pour nous guider. « Vous ne nous quitterez pas, vous surveillerez notre bonheur, et si jamais vous surprenez dans les yeux de Madeleine une larme, une larme de tristesse ou de douleur, et que cette tristesse ou cette douleur lui vienne de moi, prenez une arme quelconque, brûlez-moi la cervelle ou frappez-moi au cœur, et ce sera juste, et vous aurez bien fait. « Mais non, n’ayez aucune crainte, jamais Madeleine ne pleurera. « Qui donc aurait le courage, grand Dieu! de faire pleurer cet ange, une enfant si délicate, si douce et si frêle, qu’une parole un peu dure la blesse, qu’une pensée jalouse l’anéantit! Oh! ce serait une lâcheté, mon Dieu, et vous le savez bien, mon cher tuteur, je ne suis point un lâche! « Votre fille sera donc heureuse, mon père. Voyez, je vous dis déjà mon père, autre douce coutume que vous ne voudriez pas abolir; et pourtant, depuis quelque temps, vous me montrez un visage sévère auquel je n’étais point accoutumé, car vous m’en voulez d’avoir tardé à vous dire ce que je vous écris aujourd’hui, n’estce pas? « Mais j’espère avoir trouvé un moyen tout simple de me justifier, et ce moyen c’est vousmême qui me l’avez fourni. « Vous êtes irrité contre moi, parce que vous croyez que j’ai manqué de franchise envers vous, parce que cet amour qui ne devait pas, qui ne pouvait pas vous offenser, je vous l’ai caché comme une offense; eh bien! lisez dans mon cœur comme Dieu y lit, et vous verrez si je suis coupable. « Chaque soir, vous le savez, j’écris mes actes et mes pensées du jour; c’est une habitude que vous m’avez donnée dès l’enfance et à laquelle vous-même, occupé de choses si graves, vous n’avez pas manqué une seule fois. « Seul, face à face avec soi-même, on se juge ainsi chaque soir, et chaque lendemain on se connaît mieux. Cette rêverie fixée, cette critique de sa propre conduite, suffisent à mettre dans les actions la droiture, et dans la vie l’unité. « Cette pratique dont vous me donniez l’exemple, je l’ai jusqu’ici constamment suivie, et je m’en félicite aujourd’hui plus que jamais, puisqu’elle vous permettra de lire ce livre ouvert, mon âme, sans mensonge, sinon sans reproche. « Voyez, dans ce miroir, mon amour présent sans cesse, mais invisible à moi-même; car, véritablement, je n’ai senti à quel point Madeleine m’était chère que du jour où vous m’avez séparé d’elle; je n’ai senti combien je l’aimais que du moment où j’ai compris que je pourrais la perdre; et quand vous me connaîtrez comme je me connais moi-même, vous jugerez alors si j’ai, oui ou non, démérité de votre estime. « Maintenant, cher père, quoique confiant dans cette épreuve et dans votre bonne affection, j’attends, tout plein d’impatience et d’angoisses, l’arrêt que vous porterez sur ma destinée. « Elle est dans vos mains, par grâce ne la brisez pas, je vous en prie, comme j’en prie Dieu. « Ah! quand saurai-je maintenant si c’est ma mort ou ma vie que vous prononcez? Une nuit, une heure, que c’est long parfois! « Adieu, cher tuteur, et Dieu veuille que le père attendrisse le juge; adieu! « Pardonnez à ma fièvre le désordre et le décousu de cette lettre, qui commence avec la froideur d’une lettre d’affaires, mais que je veux terminer par un cri sorti de mon cœur et qui doit trouver un écho dans votre cœur: « J’aime Madeleine, mon père, et je mourrais, si vous ou Dieu me sépariez de Madeleine. « Votre pupille bien dévoué et bien reconnaissant, « AMAURY de LÉOVILLE" ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Dieu merci, Madeleine va mieux; elle dort. « J’ai fait tout fermer dans sa chambre et à la lueur de sa lampe de nuit, j’ai vu son teint reprendre peu à peu la couleur de la vie, et sa respiration calmée soulever à temps égaux sa poitrine. Alors, j’ai posé mes lèvres sur son front moite et brûlant à la fois, et je me suis retiré sur la pointe du pied. « Antoinette et mistress Brown sont avec elle qui la soignent, et me voici seul avec moi-même qui me condamne. « Oui, j’ai été injuste, j’ai été cruel; oui, j’ai frappé sans pitié sur deux cœurs purs et charmants, sur deux cœurs qui m’aiment. J’ai fait évanouir de douleur ma fille adorée, une frêle enfant qu’un souffle renverse. « J’ai, pour la seconde fois, chassé de ma maison mon pupille, le fils de mon meilleur ami, Amaury, une si excellente nature qu’il veut douter encore, j’en suis certain, combien je suis méchant, et cela pourquoi? « Pourquoi? je n’ose me l’avouer à moimême. « Je suis là, la plume à la main, et sur ce journal, où j’écris toutes mes pensées, je tarde à l’écrire. « Pourquoi suis-je injuste? pourquoi suis-je méchant? pourquoi tant de barbarie inutile vis-àvis d’êtres que je chéris? « Parce que je suis jaloux. « Tout le monde ne me comprendra point, je le sais bien, mais les pères me comprendront; parce que je suis jaloux de ma fille, jaloux de l’amour qu’elle porte à un autre, jaloux de son avenir, jaloux de sa vie. « C’est triste à dire, mais c’est ainsi; même chez les meilleurs, – et chacun croit être de ceuxlà, – l’âme a de honteux mystères, et des arrièrepensées terribles; aussi bien que Pascal je les connais. « En ma qualité de médecin, j’ai sur leur lit d’agonie sondé bien des cœurs, analysé bien des consciences; mais s’expliquer avec la sienne, c’est ce qu’il y a de plus difficile. « Quand je réfléchis comme je le fais à cette heure, dans mon cabinet, c’est-à-dire loin d’elle, c’est-à-dire froidement, je me promets de me vaincre et par conséquent de me guérir. « Puis, je surprends un regard passionné de Madeleine à Amaury, je comprends que je ne tiens plus que la seconde place dans le cœur de mon enfant, qui tient mon cœur tout entier, elle; et l’instinct sauvage de l’égoïsme paternel l’emporte, je deviens aveugle, je deviens fou, je deviens furieux. « Pourtant c’est tout simple: il a vingt-trois ans, elle en a dix-neuf; ils sont jeunes, ils sont beaux, ils s’aiment. « Autrefois, quand Madeleine était enfant, j’ai mille fois songé à cette union avec bonheur, et maintenant, en vérité, je le demande à moi-même, mes actes sont-ils ceux d’une créature raisonnable et pensante, de l’homme que l’on appelle une des lumières de la science? « Une des lumières de la science, parce que j’ai pénétré un peu plus avant qu’un autre dans les mystères de l’organisation humaine; parce qu’en tâtant le pouls d’un homme, je peux dire à peu près de quel mal il est atteint; parce que j’ai guéri ces affections que d’autres plus ignorants que moi avaient jugées incurables. « Mais chargez-moi de guérir la plus petite douleur morale, là s’arrête mon savoir, là se dénonce mon impuissance, là vient se briser mon orgueil. « Puis, n’y a-t-il pas encore d’autres maladies devant lesquelles toute la science humaine échoue; une surtout, dont j’ai vu mourir la seule femme que j’ai aimé, la mère de Madeleine? « Oh! oui, votre femme jeune et belle, qui vous aime et que vous aimez, quitte ce monde et retourne au ciel, vous laissant pour unique consolation et pour espoir suprême un ange, son image, quelque chose comme son âme rajeunie, comme sa beauté recommencée; vous vous attachez à cette dernière joie comme un naufragé à sa dernière planche, vous baisez ces petites mains qui vous retiennent à la vie. « Votre avenir est perdu, mais en voilà un autre qui lui succède et le continue: vous pourrez encore être heureux de ce bonheur que vous ferez; vous mettez votre existence dans l’existence de cette douce et frêle créature: chaque fois qu’elle respire, il vous semble que c’est vous qui respirez. « Ce monde qui, sans votre enfant, eût été un désert glacé, se réchauffe à sa présence, se couvre de fleurs sous ses petits pas. « Du jour où vous l’avez reçue des bras mourants de sa mère, vous ne l’avez pas perdue de vue un seul instant; vous l’avez sans cesse couvée du regard, le jour pendant ses jeux, la nuit pendant son sommeil; vous avez à chaque seconde interrogé son souffle, son pouls, son haleine, vous inquiétant à chaque pâleur qui lui passait sur le visage ou à chaque rougeur qui montait à ses joues. Sa fièvre a brûlé vos artères, sa toux vous a déchiré la poitrine; vous avez dit cent fois à la mort, ce spectre qui marche sans cesse dans notre vie côte à côte avec nous, invisible pour tous, excepté pour nous, malheureux privilégiés de la science; vous avez dit cent fois à ce spectre, qui, en la touchant, peut briser votre fleur, qui, en soufflant dessus, peut tuer votre résurrection, vous lui avez dit: « – Prends-moi et laisse-la vivre. « Et la mort s’est éloignée, non pas parce qu’elle vous a écouté, mais parce que le temps n’était pas encore venu, et à mesure qu’elle s’est éloignée, vous vous êtes senti renaître, comme à son approche vous vous étiez senti mourir. « Mais ce n’est pas le tout que votre fille soit rendue à la vie, il faut encore la créer au monde. « Elle est belle, il faut donner la grâce à sa beauté. « Elle est bonne, il faut lui apprendre comment on est bon. « Elle est spirituelle, il faut lui enseigner de quelle façon on doit avoir de l’esprit. « Heure par heure, sentiment par sentiment, idée par idée, vous construisez cette pensée, vous formez ce cœur, vous pétrissez cette âme. Comme vous l’admirez déjà et comme il faut que tous l’admirent! « Pour les autres elle chancelle, pour vous elle marche. « Elle bégaie? Non, elle parle. « Elle épelle? Non, elle lit. « Vous vous faites petit pour être à sa taille, et vous vous surprenez à trouver les contes de Perrault bien plus intéressants qu’Homère. « Un savant illustre, un grand poète, un homme d’État éminent cause, en se promenant avec vous dans votre jardin, des choses les plus abstraites de la science, des théories les plus sublimes de la poésie, des calculs les plus subtils de la politique. Il vous trouve profondément attentif à ses paroles, vous penchez la tête et vous semblez méditer ses combinaisons, ses théories, ses calculs. « Pauvre homme d’État! pauvre poète! pauvre savant! « Vous êtes à cent lieues de ce qu’il vous dit, vous ne regardez que votre chère enfant qui joue dans l’allée voisine: vous ne pensez qu’à ce maudit bassin où elle pourrait tomber en courant, et à la fraîcheur du soir qui va la glacer peut-être. « Car vous vous rappelez que sa mère est morte à vingt-deux ans d’une de ces maladies qui ne pardonnent pas. « Cependant votre Madeleine se fait grande, son esprit s’éclaire, son imagination s’élargit, elle vous comprend quand vous lui parlez des poètes, des champs, de Dieu. Elle commence à vous aimer autrement que par instinct; déjà, autour de vous, la louange naît quand elle passe. « On la trouve la plus charmante; mais, pour que rien ne lui manque, n’est-il pas nécessaire aussi qu’elle soit riche? Pour vous il ne vous faut rien, mais il vous faut tout pour elle. « Allons, à l’œuvre! Pour elle, devenez ambitieux et avare, faites-lui une couronne avec votre gloire, un trésor avec vos sueurs; les rentes sur l’État sont chanceuses, achetez-lui cette belle ferme: deux ans de travail, et elle l’aura. « La richesse, ce n’est point assez, il lui faut le luxe; avec ces jolis petits pieds qui peuvent la porter à peine, il lui faut une voiture, cela va vous coûter un mois d’économie; voyez donc si c’est la peine d’en parler. « Si tu te sens fatigué de corps, pauvre père, dis-lui de te regarder; si tu te sens fatigué d’esprit, dis-lui de te sourire. « Maintenant qu’elle a une ferme, une voiture, il lui faut des bijoux. « Quel est donc le père qui regardera à s’user l’âme et le corps pour que sa fille soit la mieux parée? Chaque ride de ton front lui achète une perle, chaque cheveu blanc de ta tête lui vaut un rubis; encore quelques gouttes de ton sang, et elle aura son écrin complet; et grâce ainsi à cinq ou six années escomptées sur la vie à venir, ta fille sera aussi resplendissante qu’une reine. « D’ailleurs, tous ces efforts, tous ces soins, tous ces labeurs sont autant de plaisirs, et la récompense ne se fera pas attendre; quelques mois encore, l’enfant sera une femme. Quelle joie, quand vous verrez que son esprit comprend toutes vos idées, et son cœur tout votre amour! « Ce sera désormais une amie, une confidente, une compagne; ce sera plus que tout cela, car nul sentiment ne pourra se mêler à votre amour pour elle et à son amour pour vous; sa présence sera celle d’un ange à qui Dieu aura permis de se faire visible. « Oui, encore un peu de patience, et vous récolterez ce que vous aurez semé, et vos privations vont vous valoir des richesses immenses, et toutes vos douleurs vont se traduire en joies infinies. « C’est à ce moment-là qu’un étranger passe, voit votre fille, lui dit trois mots à l’oreille, et sur ces trois mots, elle aime l’étranger plus que vous; elle vous quitte pour l’étranger, et elle donne à tout jamais à l’étranger sa vie qui est votre vie. C’est la loi de la nature; la nature regarde en avant. « Et vous!... vous! Gardez-vous de souffler le mot; serrez d’un air riant la main à votre gendre, c’est-à-dire à ce larron de bonheur qui vient vous enlever toute votre félicité, ou bien l’on dira de vous: « – C’est Sganarelle qui ne veut pas que sa fille Lucinde épouse Clitandre. « Car Molière a fait là-dessus une comédie terrible, l’Amour médecin, une comédie où comme partout, chez Molière, la gaieté n’est qu’un masque qui couvre un visage en pleurs. « Ah! de quoi donc parlent les amants quand ils parlent de leur jalousie? Qu’est-ce que la fureur du More de Venise près du désespoir de Brabantio et de la Sachette? « Les amants! est-ce que, vingt ans durant, ils ont vécu de la vie de leur idole? « Est-ce qu’après l’avoir créée une fois, ils l’ont vingt fois perdue et sauvée? « Est-ce qu’elle est à eux comme à nous autres pères, leur sang, leur âme, leur fille? Leur fille! cela dit tout. « Elle les trahit pour un autre, et ils crient à haute voix: C’est un crime! Mais elle nous avait d’abord trahis pour eux, et ils trouvaient la chose toute simple. « Et je ne dis pas encore ce qu’il y a de plus terrible dans tout ceci. « C’est qu’à nous, notre douleur et notre abandon sont irréparables; en perdant leur amour, les amants gardent le présent et l’avenir. « Les pères! les pères disent adieu à l’avenir, au présent, an passé, à tout. « Les amants sont jeunes, les pères sont vieux. « Ils en sont à leur première passion, nous en sommes à notre dernier sentiment. « Le mari trompé, l’amant trahi, trouveront mille autres maîtresses; vingt amours successifs leur feront oublier leur premier amour. « Où le père prendra-t-il une autre fille? « Que tous ces jeunes gens langoureux osent maintenant comparer leur désolation à la nôtre! « Où l’amant tue, le père s’immole; leur amour est fait d’orgueil, le nôtre de dévouement; ils aiment leurs femmes ou leurs maîtresses pour eux. « Nous aimons nos filles pour elles. « Donc encore ce dernier sacrifice, le plus cruel, n’importe; fût-il mortel, acceptons-le; que nul égoïsme n’attache en moi ce qu’il y a de plus désintéressé, de plus miséricordieux, de plus divin parmi les hommes, – l’amour paternel. « Tournons-nous de plus en plus vers l’enfant qui se détourne de nous; soyons-lui d’autant meilleur qu’elle est plus indifférente; allons jusqu’à aimer qui elle aime, donnons-la à qui vient nous la prendre. « Soyons triste, mais qu’elle soit libre. « Dieu ne fait-il pas ainsi, Dieu qui aime ceux qui ne l’aiment pas, Dieu qui n’est autre chose qu’un grand cœur de père? « Ainsi, dans trois mois, Amaury épousera Madeleine, à moins que... « Oh!... mon Dieu, Seigneur, je n’ose pas en écrire davantage!...", "Ainsi, dans trois mois, Amaury épousera Madeleine, à moins que... Ah! mon Dieu, Seigneur, je n’ose pas en écrire davantage!" ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Venez demain matin à onze heures, cher Amaury. « Votre père, « Léopold d’AVRIGNY.", "Dans le doute, abstiens-toi." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Mademoiselle, « Vous voir, c’est vous aimer; je vous ai vue, et je vous aime. « Chaque matin je vous aperçois donnant à manger à vos oiseaux, trop heureux d’être nourris par une si jolie main, arrosant vos roses, moins roses que vos joues, et vos giroflées, moins parfumées que votre haleine, et ces quelques minutes suffisent à remplir mes jours de pensées et mes nuits de rêves. « Mademoiselle, vous ne savez pas qui je suis, et j’ignore complètement qui vous êtes; mais celui qui vous a entrevue une seconde peut facilement conjecturer quelle âme tendre et ardente est cachée sous ces dehors séduisants. « Votre esprit est à coup sûr aussi poétique que votre beauté, et vos songes sans doute aussi merveilleux que vos regards. Heureux qui pourrait réaliser ces douces chimères, impie qui briserait ces illusions charmantes!", "Vous voyez, mademoiselle, que je vous connais. « Et vous, un secret instinct ne vous a-t-il point encore avertie que là, près de vous, dans la maison en face, un peu au-dessus de vos croisées, un jeune homme, possesseur de quelque fortune, mais seul et isolé dans ce monde, aurait besoin d’un cœur qui le comprît et l’aimât? Qu’à l’ange qui descendrait du ciel pour remplir son existence déserte, il donnerait son sang, sa vie, son âme, et que son amour alors ne serait pas un caprice aussi profane que ridicule, mais une adoration de tous les jours, de toutes les heures, de toutes les minutes! « Mademoiselle, si vous ne m’avez jamais vu, ne m’avez-vous jamais deviné?" ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Pardonnez-moi donc de n’avoir pas pu résister au violent désir de vous dire ces sentiments profonds et inaltérables que votre seule vue m’a inspirés. « Pardonnez-moi d’avoir osé vous révéler cet amour humble et passionné qui fait ma vie. « Ne vous offensez pas de l’aveu d’un cœur qui n’a pour vous que du respect, et si vous voulez bien croire à la sincérité de ce cœur dévoué, permettez-moi d’aller vous exprimer de vive voix, et non plus dans une lettre glacée, tout ce qu’il a pour vous de vénération et de tendresse. « Mademoiselle, laissez-moi voir de près mon idole. « Je ne vous demande pas de réponse, oh! non, je ne suis pas si ambitieux; mais un mot, un geste, un signe, et je vole à vos pieds, et j’y demeure pour la vie. « Rue Saint-Nicolas-du-Chardonneret, au cinquième, celle des trois portes à laquelle pend une patte de lièvre.", "La nuit porte conseil." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Mademoiselle!...", "Ma petite chérie, je te présente mon ami Philippe Auvray, bon et brave garçon qui demeure en face de toi, et qui, depuis longtemps, désire faire ta connaissance." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Du moins, je ne quitterai pas ma fille; ils resteront avec moi, c’est convenu, ou plutôt je resterai avec eux; où ils iront, j’irai; où ils habiteront, j’habiterai. « Ils veulent passer l’hiver en Italie, ou plutôt, dans ma craintive prévoyance, je leur ai inspiré cette idée; je vais donc donner ma démission de médecin du roi et les suivre. « Puisque Madeleine se trouve assez riche, je suis assez riche... « Mon Dieu, que me faut-il à moi? Si j’ai gardé quelque chose, c’est pour avoir quelque chose encore à lui donner. « Je sais bien que mon départ étonnera bien des gens; qu’on voudra me retenir au nom de la science; qu’on m’objectera ma clientèle que j’abandonne. Mais que m’importe tout cela? « La seule personne sur laquelle je dois veiller, c’est ma fille. C’est non seulement un bonheur pour moi, mais encore un devoir; je suis indispensable à mes deux enfants; je me ferai leur caissier: il faut que ma Madeleine soit la plus éclatante comme elle est la plus belle et que pourtant leur fortune y suffise et au-delà. « Nous prendrons un palais à Naples, sur la Villa-Reale, dans une belle exposition méridionale. Ma Madeleine va fleurir comme un charmant arbuste replanté dans son sol natal. « J’organiserai leurs fêtes, je règlerai leur maison, je serai leur intendant, enfin; c’est convenu, je les débarrasserai de tous les soins matériels de la vie. « Ils n’auront plus qu’à être heureux et à s’aimer... et ils auront bien encore assez à faire comme cela... « Ce n’est pas tout; je veux encore que ce voyage, qu’ils n’envisagent au premier coup d’œil que comme un voyage d’agrément, serve à l’ambition d’Amaury: sans lui en parler, j’ai demandé hier pour lui au ministre une mission secrète et de haute importance. Cette mission, je l’ai obtenue. « Eh bien! ce que trente années de fréquentation des hommes supérieurs, ce que trente années d’observations physiques et morales de ce monde m’ont donné d’expérience, je le mettrai à sa disposition. « Non seulement je l’aiderai dans ce travail qu’on lui demande, mais ce travail, je le ferai tout entier. Je sèmerai pour lui, afin qu’il n’ait plus qu’à recueillir. « Bref, comme ma fortune, ma vie, ma pensée appartiennent à ma fille, je lui ai aussi donné tout cela. « Tout à eux, tout pour eux; je ne me réserve rien, que le droit de regarder encore parfois Madeleine me sourire, de l’entendre me parler, et de la voir joyeuse et belle. « Je ne la quitterai pas, voilà ce que je répète à chaque instant, ce à quoi je songe à chaque instant, si bien que j’en oublie l’Institut, ma clientèle, le roi lui-même, qui m’a envoyé chercher aujourd’hui pour me demander si j’étais malade; si bien que j’en oublie tout, excepté mes hôpitaux; mes autres malades sont riches et peuvent bien prendre un autre médecin, mais mes pauvres! si je n’étais pas là, qui les soignerait? « Il faudra pourtant bien que je les quitte quand je partirai avec ma fille. « Il y a des moments où je me demande si véritablement j’en ai le droit. « Eh bien! mais il serait étrange que je me dusse à quelqu’un avant de me devoir à mon enfant. « C’est incroyable, tant est grande la faiblesse d’esprit, comme l’homme met parfois en doute les choses les plus simples. « Je prierai Cruveilhier ou Jaubert de faire mon intérim, de cette façon-là je serai tranquille.", "Ils sont vraiment si joyeux que leur joie reflète sur moi, ils sont vraiment si heureux que je me réchauffe à leur bonheur, et quoique je sente que ce surcroît d’amour qu’elle me porte, à moi, n’est que son amour pour lui qui déborde, il y a des moments où, pauvre oublieux que je suis, je m’y laisse prendre, comme en écoutant une comédie on se laisse prendre à un récit que l’on sait n’être qu’une fable. « Aujourd’hui il est arrivé avec une figure si épanouie, qu’en le voyant traverser la cour, comme je me rendais moi-même chez ma fille, je me suis arrêté pour ne pas les forcer à se contraindre devant moi. « La vie a si peu de moments pareils, que c’est péché, comme disent les Italiens, de les mesurer à ceux qui les ont. « Deux minutes après ils se promenaient dans le jardin; le jardin, c’est leur paradis. « Là ils sont plus isolés, et cependant ils ne sont pas seuls; mais il y a des massifs d’arbres derrière lesquels on peut se serrer la main, des angles d’allée au détour desquels on peut se rapprocher l’un de l’autre. « Je les regardais, caché derrière les rideaux de ma fenêtre et, à travers les massifs des lilas, je voyais leurs mains se chercher, leurs regards se noyer les uns dans les autres; eux aussi semblaient naître et fleurir, comme tout ce qui fleurissait autour d’eux. Ô printemps, jeunesse de l’année! ô jeunesse, printemps de la vie! « Et cependant je ne pense pas sans effroi aux émotions, même heureuses, qui attendent ma pauvre Madeleine; elle est si faible, qu’une joie la plie comme les autres un malheur. « L’amant aura-t-il pour elle cette sage parcimonie du père? mesurera-t-il comme moi le vent à la chère brebis sans toison? Ménagera-t-il à la fleur frêle et délicate une atmosphère tiède et parfumée sans trop de soleil ni trop d’orage? « Cet ardent jeune homme, avec sa passion et les revirements de sa passion, peut détruire en un mois mon patient ouvrage de dix-sept années. « Va donc puisqu’il le faut, ma pauvre barque fragile, au milieu de cette tempête; heureusement je serai ton pilote, heureusement je ne te quitterai pas. « Oh! si je te quittais, ma pauvre Madeleine, que deviendrait donc ma vie? « Frêle et délicate comme je te sais, tu serais toujours présente à mon esprit comme souffrante ou prête à le devenir. Qui serait là pour te dire à chaque heure du jour: « Madeleine, ce soleil du midi est trop chaud. « Madeleine, cette brise du soir est trop froide. « Madeleine, mets un voile sur ta tête. « Madeleine, mets un châle sur tes épaules. « Non, lui il t’aimera, mais il ne pensera qu’à t’aimer; moi je penserai à te faire vivre." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Hélas! « Voilà encore une fois tous mes songes envolés! « Voilà encore une journée qu’en me levant j’avais marquée pour la joie, mais que Dieu avait marquée pour la douleur. « Amaury est venu ce matin, gai et joyeux comme d’habitude. Comme d’habitude, je les ai laissés sous la surveillance de mistress Brown, et j’ai fait mes courses habituelles. « Toute la journée je me suis bercé de cette idée que, ce soir, j’annoncerais à Amaury la mission obtenue et les projets formés par moimême. Quand je suis rentré, il était cinq heures, et l’on allait se mettre à table. « Amaury était déjà parti pour être revenu plus tôt, sans doute; mais on voyait qu’il n’y avait qu’un instant. Tout un bonheur presque présent était épanoui sur le visage de Madeleine. « Pauvre douce enfant! jamais elle ne s’est mieux portée à ce qu’elle dit. « Me serais-je trompé, et cet amour que je craignais tant était-il destiné à fortifier cette frêle organisation que je craignais tant qu’il ne brisât? La nature a ses abîmes dans lesquels l’œil le plus exercé et le plus savant ne pénétrera jamais. « J’avais vécu tout le jour sur cette idée du bonheur que je leur gardais; j’étais comme un enfant qui veut faire une surprise à quelqu’un qu’il aime, et qui a sans cesse son secret sur les lèvres: pour ne pas tout dire à Madeleine, je la laissai au salon et je descendis au jardin. Elle s’était mise à son piano, et, tout en me promenant, j’entendais résonner vaguement la sonate qu’elle jouait, et cette mélodie, qui me venait de ma fille, me remplissait le cœur. « Cela dura un quart d’heure à peu près. « Je m’amusais à m’éloigner et à me rapprocher de cette source d’harmonie en faisant le tour du jardin. « Quand j’arrivais à son extrémité, à peine si le concert était sensible; je n’entendais que les notes hautes qui traversaient l’espace et arrivaient à moi, malgré la distance; puis, je me rapprochais, et je rentrais dans le cercle harmonieux, dont quelques pas, faits dans un autre sens, allaient m’éloigner de nouveau. « Pendant ce temps, la nuit venait et enveloppait toutes choses de son obscurité. « Tout à coup je n’entendis plus rien. Je souris: Amaury était arrivé. « Je revins vers le salon, mais par une autre allée, par une allée sombre, et qui longeait le mur. « Dans cette allée, seule, sur un banc, je rencontrai Antoinette toute pensive. Depuis deux jours j’avais à lui parler. « Je pensai que le moment était favorable, et je m’arrêtai devant elle. « Pauvre Antoinette! Je m’étais dit, en effet, qu’elle allait gêner un peu la délicieuse vie à trois que je me promettais; que les bonnes affections d’une si cordiale intimité ne voulaient pas de témoin, quel qu’il fût, et qu’enfin, si Antoinette pouvait ne pas être du voyage, le voyage n’en irait que mieux. « Pourtant, je n’entendais pas l’abandonner seule ici, la pauvre enfant! il fallait ne la quitter qu’en la laissant heureuse aussi, et entourée des affections auxquelles nous allions, Madeleine, Amaury et moi, devoir notre bonheur. Je l’aime trop, et j’aimais trop ma sœur pour en agir autrement. « Aussi, de même que j’avais tout préparé pour Amaury et Madeleine, j’avais tout préparé pour elle. « En me voyant, elle leva les yeux, sourit et me tendit la main. « – Eh bien! mon oncle que vous avais-je promis, que vous seriez heureux de leur bonheur, n’est-ce pas? Leur bonheur ne vous a-til pas tenu parole... Et n’êtes-vous pas heureux?... « – Oui, ma chère enfant, lui dis-je; mais ce n’est pas le tout qu’ils soient heureux et que je le sois, reste encore Antoinette, qui doit être heureuse. « – Oh! moi, mon oncle, je le suis: que voulez-vous qui me manque? Vous m’aimez comme un père, Madeleine et Amaury m’aiment comme une sœur; que puis-je demander de plus? « – Quelqu’un qui t’aime comme un époux, chère nièce et ce quelqu’un, je l’ai trouvé. « – Mon oncle... dit Antoinette avec un accent qui semblait me prier de ne pas aller plus loin. « – Écoute, Antoinette, repris-je, et puis tu répondras. « – Parlez, mon oncle. « – Tu connais M. Jules Raymond? « – Ce jeune avoué que vous chargez de toutes vos affaires? « – Lui-même... Comment le trouves-tu? « – Charmant... pour un avoué, mon oncle. « – Voyons, ne plaisante pas, Antoinette. Aurais-tu de la répugnance pour ce jeune homme? « – Mon oncle, il n’y a que ceux qui aiment qui éprouvent l’opposé de cette passion... N’ayant d’amour pour aucun homme, tous les hommes me sont indifférents. « – Eh bien! ma chère Antoinette, M. Jules Raymond est venu me voir hier; et, si tu n’as pas fait attention à lui, il t’a remarquée, toi... M. Jules Raymond est un de ces hommes auxquels l’avenir ne peut manquer, parce qu’ils font euxmêmes leur avenir. Eh bien! il demande à partager cet avenir avec toi... Il te reconnaît deux cent mille francs de dot... il... « – Mon oncle tout cela est si beau et si généreux, que je ne veux pas vous laisser aller plus loin avant de vous faire tous mes remerciements. M. Jules Raymond forme, parmi les gens d’affaires, une exception rare et que j’apprécie; mais je croyais vous avoir déjà dit que mon seul désir était de rester près de vous. Je ne conçois pas d’autre bonheur que celui-là, et à moins que vous m’imposiez un avenir différent, c’est celui-là que je me choisis. « Je voulus insister, je voulus lui montrer les avantages qu’elle pouvait retirer de cette union. L’homme que je lui proposais était jeune, riche, estimé, je ne devais pas vivre toujours: que ferait-elle seule, sans affection, sans appui?... « Antoinette m’écouta avec le calme de la résolution, et quand j’eus fini: « – Mon oncle je dois vous obéir comme j’obéissais à la fois à mon père et à ma mère, puisqu’en mourant ils vous ont légué leurs pouvoirs sur moi. Ordonnez donc et j’obéirai; mais ne cherchez pas à me convaincre, car dans la disposition de cœur et d’esprit où je me trouve, tant qu’on me laissera le libre arbitre, je refuserai quiconque se présentera pour être mon mari, ce prétendant fût-il millionnaire, fût-il prince!... « Il y avait dans sa voix, dans son action, dans son geste, une telle fermeté que je compris qu’insister n’était que, comme elle le disait ellemême, substituer le commandement à la persuasion. Je la rassurai donc complètement. « Après lui avoir dit qu’elle serait éternellement libre de sa main et de son cœur, je lui déroulai tous les projets que, dans un instant, je comptais soumettre à mes deux enfants. Je lui annonçai qu’elle nous accompagnerait dans notre voyage, et qu’au lieu d’être trois, nous serions quatre à être heureux, voilà tout. « Mais elle secoua la tête, et me répondit qu’elle me remerciait de tout son cœur, mais qu’elle ne ferait pas ce voyage avec nous. « Alors je me récriai. « – Écoutez, mon oncle, dit-elle. Dieu, qui règle les destinées, a départi, aux uns le bonheur, aux autres la tristesse. Mon sort à moi, pauvre fille, c’est l’isolement. À quinze ans de distance, et avant que j’eusse atteint même ma vingtième année, j’ai perdu mon père et ma mère. Le bruit, le mouvement d’une longue route, le spectacle changeant des peuples et des villes ne me conviennent pas. Je resterai seule avec mistress Brown. J’attendrai votre retour à Paris; je ne quitterai ma chambre que pour aller à l’église ou pour venir, le soir, dans ce jardin, et à votre retour vous me trouverez à la même place où vous m’aurez quittée, le même calme au cœur, le même sourire aux lèvres: toutes choses que je perdrai, mon bon oncle, si vous voulez faire de ma vie autre chose que ce qu’elle doit être. « Je n’insistai pas davantage, mais je restai un moment à me demander quels motifs faisaient ainsi d’Antoinette une religieuse dans le monde, et transformaient en cellule la chambre d’une jeune fille de dix-neuf ans, belle, spirituelle, rieuse souvent, et qui avait deux cent mille francs de dot. « Mon Dieu, qu’est-ce que cela me faisait, après tout, et pourquoi perdais-je mon temps à sonder ces inexplicables fantaisies de jeune fille? « Pourquoi perdais-je mon temps à consoler, à plaindre, à ranimer Antoinette, au lieu de m’acheminer tout de suite vers le salon? « Et Dieu sait encore combien de temps je serais resté là, en face de cette autre fille à moi, si, embarrassée sans doute de mon regard, si, inquiète de mes questions à venir, elle ne m’eût demandé la permission de se retirer dans sa chambre. « – Non, mon enfant, lui dis-je, reste là, c’est moi qui me retire. Toi, ma chère Antoinette, tu peux, sans rien craindre, rester à l’air de la nuit. Je voudrais bien que Madeleine fût comme toi. « – Oh! mon oncle! s’écria Antoinette en se levant, je vous le jure par les étoiles qui me regardent, et par cette lune qui nous éclaire si doucement, je vous le jure, si je pouvais donner ma santé à Madeleine, je la lui donnerais à l’instant; car ne vaudrait-il pas mieux que ce fût moi, pauvre orpheline, qui courusse le danger qu’elle court, qu’elle, si riche de toutes choses, et surtout d’amour! « J’embrassai Antoinette, car la chère enfant avait dit ces paroles avec un accent de vérité qui n’admettait pas le doute, et tandis qu’elle retombait sur son banc, je m’acheminai vers le perron.", "Au moment où je mettais le pied sur la première marche du perron, la douce voix de Madeleine vint, comme celle d’un ange, résonner dans ma tristesse. « Je m’arrêtai pour écouter, non ce que cette voix disait, mais la voix elle-même. « Quelques mots, cependant, arrivèrent de mon oreille à mon esprit, et je ne me contentai plus d’entendre, j’écoutai. « La fenêtre donnant sur le jardin était ouverte; mais devant cette fenêtre, et pour intercepter l’air du soir, les rideaux étaient tirés: derrière ces rideaux, je voyais l’ombre de leurs deux têtes inclinées l’une vers l’autre. « Ils causaient à voix basse. J’écoutai. « J’écoutai, muet, immobile, oppressé, retenant mon haleine; car chacune de leurs paroles, comme autant de gouttes d’eau glacées, me tombait sur le cœur. « – Madeleine, disait Amaury, que je vais être heureux de te voir tous les jours, et sans cesse, et voir autour de ta charmante tête le cadre qui lui convient le mieux, c’est-à-dire le ciel de Naples et de Sorrente. « – Oui, cher Amaury, répondait Madeleine, oui, je dirai comme Mignon: Il est beau le pays où les oranges mûrissent. Mais ton amour, où le paradis se reflète, est plus beau. « – Oh! mon Dieu! dit Amaury avec un soupir qui laissait percer une légère teinte d’impatience. « – Quoi? demanda Madeleine. « – Pourquoi faut-il que tout bonheur porte son ombre avec lui, si légère qu’elle soit. « – Que veux-tu dire? « – Je veux dire que l’Italie nous serait un Eldorado, je veux dire que je répéterais avec toi et avec Mignon: Oui, c’est là qu’il faut aimer; oui, c’est là qu’on se sent vivre. Sans une seule chose qui viendra troubler notre vie, sans une seule chose qui viendra attrister notre amour. « – Laquelle? « – Je n’ose te la dire, Madeleine. « – Voyons, parle! « – Eh bien! c’est qu’il me semble que, pour que nous fussions véritablement heureux, il faudrait que nous fussions absolument seuls; il me semble que l’amour est une chose délicate et sainte que la présence d’un tiers, quel qu’il soit, fane et profane, et que pour être perdus l’un dans l’autre, pour n’être qu’un enfin, il ne faudrait pas être trois... « – Que veux-tu dire, Amaury? « – Oh! tu le sais bien... « – Est-ce parce que mon père nous accompagne, que tu parles ainsi?... Mais songesy donc, ce serait de l’ingratitude que de lui laisser seulement soupçonner, à lui qui fait notre bonheur, que sa présence est un obstacle à ce que ce bonheur soit complet: mon père, ce n’est pas un étranger, ce n’est pas un tiers, c’est un troisième de nous deux. Car il nous aime autant l’un que l’autre, Amaury, et nous devons l’aimer également. « – À la bonne heure, reprit Amaury avec une légère froideur, à la bonne heure; puisque tu ne sens pas comme moi sur ce point, n’en parlons plus, et oublie ce que j’ai dit. « – Mon ami, reprit vivement Madeleine, t’aije blessé?... En ce cas, pardonne-moi... Ne saistu pas, méchant jaloux que tu es, que ce n’est pas du même amour qu’on aime son amant et son père? « – Oh!, mon Dieu! oui je sais bien tout cela: mais l’amour d’un père n’est pas jaloux et exclusif comme le nôtre; le tien est habitué à le voir, voilà tout. Pour moi, te voir n’est pas une habitude, c’est un besoin. Eh! mon Dieu! la Bible, cette grande voix de l’humanité, l’a dit il y a deux mille cinq cents ans: Tu quitteras ton père et ta mère pour suivre ton époux. « Je voulais les interrompre, je voulais leur crier: La Bible aussi a dit, à propos de Rachel: Et elle ne voulut pas être consolée, parce que ses enfants n’étaient plus. « Mais j’étais cloué à ma place, j’étais immobile, j’étais muet; j’éprouvais une satisfaction douloureuse à entendre ma fille me défendre; mais il me semblait que ce n’était pas assez qu’elle me défendît: il me semblait qu’elle eût dû déclarer à son amant qu’elle avait besoin de moi, comme j’avais besoin d’elle; j’espérais qu’elle allait le faire. « Elle reprit: « – Oui, Amaury oui, peut-être as-tu raison; mais la présence de mon père ne peut s’éviter sans lui faire, je le sais, une peine affreuse; d’ailleurs, si dans certains moments elle gêne nos sensations, dans d’autres elle complétera nos souvenirs. « – Non, Madeleine, non détrompe-toi; quand M. d’Avrigny sera présent, pourrai-je, comme en ce moment, te dire que je t’aime? Quand, sous ces orangers sombres dont nous parlions tout à l’heure, ou au bord de cette mer limpide et étincelante comme un miroir, nous nous promènerons, non pas tous deux, mais tous trois, pourrai-je, s’il marche derrière nous, entourer ta taille de mon bras, ou demander à tes lèvres le baiser qu’elles me refusent encore? Sa gravité n’effaroucherait-elle pas nos joies? Est-il de notre âge, pour comprendre nos folies? Tu verras, tu verras, Madeleine, quelle ombre jettera sur notre gaieté son visage sévère. Tandis qu’au contraire, si nous étions seuls dans notre calèche de poste, comme nous babillerions souvent, comme nous nous tairions parfois! Avec ton père, jamais nous ne serons libres: il faudra nous taire quand nous voudrons parler, il faudra parler quand nous aurons envie de nous taire. Avec lui, il faudra causer toujours, et du même ton; avec lui, plus d’aventures, plus de hardies excursions, plus de piquants incognitos; mais la grande route, la règle, les convenances. Eh! mon Dieu! comprends-moi bien, Madeleine, je me sens envers ton père tout plein de reconnaissance, de respect et même d’amour; mais est-ce la vénération que doit nous inspirer un compagnon de voyage? dis-moi, les égards ne sont-ils pas bien gênants sur les chemins? Toi, ma chère Madeleine, avec ton amour de fille, avec ta chasteté de vierge, tu n’avais pas pensé à tout cela, et je vois à ton air pensif que tu y penses maintenant. « Eh bien! plus tu y réfléchiras, plus tu seras convaincue que je ne me trompe pas, et que dans un voyage à trois il y en a au moins deux qui s’ennuient. « J’attendais avec anxiété la réponse de Madeleine. « Cette réponse se fit attendre. Enfin, après quelques secondes de silence: « – Mais, Amaury en supposant même que je fusse de ton avis, que faire, dismoi? Ce voyage est arrêté; mon père, maintenant, a pris toutes ses mesures pour qu’il fût ainsi. Aurais-tu raison, maintenant il est trop tard. Et d’ailleurs, qui oserait jamais, pauvre père, lui faire comprendre qu’il nous gêne? Est-ce toi, Amaury? En tout cas, ce n’est pas moi. « – Eh! mon Dieu! je sais tout cela et c’est justement ce qui me désespère. M. d’Avrigny, qui est un esprit si supérieur, si pénétrant et si fin, qui lit si bien dans le côté physique et matériel de notre organisation, devrait bien avoir le même privilège à l’égard de la pensée et ne pas tomber dans cette cruelle manie des vieillards, qui consiste à s’imposer sans cesse aux jeunes gens. Je ne veux pas t’offenser en l’accusant; mais véritablement, n’est-ce pas un bien fâcheux aveuglement que celui des pères qui ne savent pas deviner leurs enfants, et qui, au lieu de se reporter à leur âge, veulent les assujettir au goût et aux désirs du leur? Eh bien! voilà un voyage qui pouvait être délicieux pour nous, et qui va être gâté par cette fatale... « – Chut! interrompit Madeleine en mettant un doigt sur la bouche d’Amaury; chut! méchant, voulez-vous bien ne point parler ainsi! Écoute, mon Amaury, je ne puis pas t’en vouloir des exigences qui me prouvent ton amour, mais... « – Mais elles te semblent folles, n’est-ce pas? dit Amaury avec un léger sentiment de mauvaise humeur. « – Non non, méchant! mais parlons bas, car j’ai peur de m’entendre moi-même, tant ce que je vais te dire me semble impie. « Et effectivement Madeleine baissa la voix. « – Non, bien loin que ces exigences me paraissent folles, eh bien! Amaury, je les partage; voilà ce que je ne voulais pas t’avouer, à toi, parce que je ne voulais pas me l’avouer à moi-même. Mais que veux-tu, cher Amaury, je te prierai tant, je te dirai tant que je t’aime, qu’il faudra bien qu’à ton tour tu fasses quelque chose pour moi, et que tu te résignes comme je me résigne. « À ce dernier mot, je ne voulus pas en entendre davantage. « Ce dernier mot était entré dans mon cœur, aigu et glacé comme la pointe d’une épée. « Aveugle, égoïste que j’étais, j’avais bien vu qu’Antoinette me gênait, moi! et je n’avais pas vu que je les gênais, eux! « Au reste, la réaction fut rapide et surtout complète. « Triste, mais tranquille et résigné, je montai le perron et entrai dans le salon, annoncé par le bruit que faisaient mes bottes sur les marches. « Madeleine et Amaury se levèrent à mon approche: je baisai Madeleine au front, et tendis la main à Amaury. « – Savez-vous, mes chers enfants, une fâcheuse nouvelle? leur dis-je. « Et quoique mon accent dût leur faire comprendre que, surtout pour eux, le malheur n’était pas bien grand, ils tressaillirent ensemble. « – C’est qu’il me faut renoncer à tous mes beaux rêves de voyage. Vous partirez sans moi; le roi ne veut pas, à toute force, me donner le congé que je lui ai demandé aujourd’hui: Sa Majesté a eu la bonté de me dire que je lui étais utile, nécessaire même, et m’a prié de rester. Que répondre à cela? Les prières d’un roi sont des ordres. « – Ah! père! que c’est mal, dit Madeleine. Tu préfères le roi à ta fille!... « – Que voulez-vous, cher tuteur, dit à son tour Amaury, ne pouvant, sous ses regrets apparents, cacher sa joie réelle; tout absent que vous serez, vous n’en serez pas moins avec nous sans cesse... « Ils voulurent s’étendre sur ce sujet, mais je changeai à l’instant même la conversation, ou plutôt je lui ouvris un autre cours; leur innocente hypocrisie me faisait un mal affreux. « J’annonçai à Amaury tout ce que j’avais à lui apprendre. « Cette mission obtenue pour lui, et cette idée que j’avais eue de faire de ce voyage d’agrément un voyage utile à sa carrière diplomatique. « Il me parut très reconnaissant de ce que j’avais fait pour lui; mais en ce moment le cher enfant était absorbé par une seule pensée, celle de son amour. « Lorsqu’il se retira, Madeleine le conduisit hors du salon. « Le hasard fit qu’au moment même je me trouvai derrière la porte. Je m’étais approché d’un guéridon pour y prendre un livre. « Madeleine ne me vit pas. « – Eh bien! Amaury ne croirait-on pas que le événements nous devinent et sont à nos ordres?... Qu’en dis-tu? « – Je dis que nous avions compté sans l’ambition, et que c’est à tort que ladite ambition est calomniée... Il y a des défauts qui font parfois plus de bien que des vertus. « Ainsi, ma fille croira que c’est par ambition que je reste lorsqu’elle part. « Eh bien! soit; peut-être vaut-il mieux que cela soit ainsi." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Plus vite, Amaury, plus vite!", "La lutte entre le père et la mort est commencée. Il faut que je donne une seconde fois la vie à mon enfant. « Si Dieu est avec moi, j’espère que j’y parviendrai; s’il m’abandonne, elle va mourir. « Son sommeil est fiévreux et agité, mais elle dort; dans son rêve elle prononce le nom d’Amaury... Amaury... toujours. « Ah! pourquoi les ai-je laissés valser ensemble? Mais non... ce serait à recommencer que je le ferais encore. « Il faut, chez Madeleine, traiter plus délicatement l’âme que le corps: la douleur de sa pensée est plus à redouter que l’affection de sa poitrine, et elle se serait évanouie de jalousie plus vite encore que d’épuisement. « De jalousie!... ce que j’avais soupçonné est donc vrai... elle est jalouse de sa cousine... Pauvre Antoinette! elle s’en est aperçue comme moi, et, dans toute cette soirée, elle a été d’une bonté et d’une abnégation parfaites. « Il n’y a qu’Amaury qui ne s’aperçoit de rien. En vérité, les hommes sont parfois d’un aveuglement profond... « J’ai eu envie de lui tout dire, mais alors peut-être ferait-il plus attention à Antoinette qu’auparavant... et mieux vaut le laisser dans son ignorance. « Ah!... « Je croyais qu’elle s’éveillait, mais après avoir balbutié quelques paroles sans suite, elle est retombée sur son oreiller. « J’ai peur et j’ai hâte de son réveil... je voudrais savoir si elle est mieux... mais aussi, si j’allais la trouver plus mal! « Veillons en attendant, veillons. Quand je pense que c’est la seconde fois qu’Amaury la blesse ainsi rien qu’en la touchant. Oh! mon Dieu! bien certainement cet homme me la tuera. « Quand je pense que si elle ne le connaissait pas, elle pourrait vivre. Non, car à défaut d’Amaury, ce serait quelque autre; la toutepuissante et éternelle nature le veut ainsi. Tout cœur cherche son cœur, toute âme veut son âme. Malheur à ceux dont le cœur et l’âme sont enfermés dans un faible corps; l’étreinte les brise. Voilà tout. « Non, le mariage est un rêve impossible. Le bonheur me la tuerait. N’est-elle pas là mourante parce qu’elle a été un instant heureuse?" ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Il y a huit jours que je n’ai rien trouvé à écrire sur cet album. « Depuis huit jours, ma vie est suspendue aux haletations de sa poitrine, aux pulsations de son pouls; depuis huit jours je n’ai pas quitté cette maison, cette chambre, ce chevet, et jamais, quoique préoccupé d’une seule chose, tant d’événements, tant d’émotions, tant de pensées n’ont dévoré mes heures. J’ai abandonné tous mes malades pour ne m’occuper que d’un seul. « Le roi m’a envoyé chercher deux fois; il me faisait dire qu’il était souffrant, qu’il se sentait indisposé. « J’ai crié à son laquais: « – Dites au roi que ma fille se meurt. « Dieu merci, elle est un peu mieux. Il était temps que l’ange de la mort commençât à se lasser. Jacob n’avait lutté qu’une nuit, et voilà huit jours et huit nuits que je lutte, moi. « Oh! mon Dieu! mon Dieu! qui peindra l’angoisse de ces moments où je croyais triompher, où je voyais la nature, cet admirable auxiliaire que le Seigneur a donné à l’art, reprendre le dessus sur la maladie; où, à la suite d’une crise, j’allais dire d’une bataille, je reconnaissais un mieux sensible; où j’accueillais avec une joie folle des espérances qu’un accès de toux, qu’un mouvement de fièvre, une heure après, me venaient enlever. « Alors tout était remis en doute; alors je redescendais cette terrible échelle du désespoir; l’ennemi, un instant écarté, revenait plus obstiné à la charge. « Cet affreux vautour qui déchire de son bec la poitrine de mon enfant s’abattait de nouveau sur sa proie; et alors je m’écriais, agenouillé et le front contre terre: Ô mon Dieu! mon Dieu! si votre providence infinie n’aide pas ma pauvre science bornée, nous sommes tous perdus! « On dit partout de moi que je suis un habile médecin; il y a certainement à Paris plusieurs centaines de personnes qui doivent la vie à mes soins: j’ai rendu bien des femmes à leurs maris, bien des mères à leurs filles, bien des filles à leurs pères, et moi, moi, à mon tour, j’ai ma fille qui se meurt, et je ne puis dire: je la sauverai. « Je rencontre tous les jours dans la rue des indifférents qui me saluent à peine, parce qu’ils croient m’avoir payé avec quelques écus, et qui, si je les avais abandonnés, seraient couchés à tout jamais à l’ombre du sépulcre, au lieu de se promener à la lumière du soleil; et quand j’ai triomphé de la mort en combattant, comme un condottière, pour des étrangers, pour des inconnus, pour cet homme qui passe, je succomberai, mon Dieu! quand il s’agit de la vie de mon enfant, c’est-à-dire de ma propre vie. « Ah! l’amère dérision, et quelle terrible leçon le destin se plaît à donner à ma vanité de savant. « Ah! c’est que pour tous ces gens, il s’agissait de maladies terribles, mais qui, cependant, n’étaient pas absolument mortelles, de maladies auxquelles on a trouvé des remèdes. On guérit des fièvres typhoïdes avec des bouillons et de l’eau de Sedlitz; on combat les méningites les plus aiguës avec des traitements antiphlogistiques, les cardites les plus obstinées avec la méthode de Valsava; mais la phtisie! « Il y a une maladie, une seule, que Dieu luimême ne peut guérir que par miracle, et c’est celle-là que Dieu envoie à mon enfant. « Il y a pourtant deux ou trois exemples de phtisie au deuxième degré radicalement guéries. « J’en ai vu un de mes propres yeux, à l’hôpital, sur un pauvre orphelin qui n’avait ni père ni mère, sur la tombe duquel personne n’eût pleuré; peut-être est-ce parce qu’il était ainsi abandonné que Dieu a jeté les yeux sur lui. « Parfois, je me félicite de ce que la Providence a fait de moi un médecin, comme si d’avance Dieu avait deviné que j’aurais à veiller sur les jours de ma fille. « En effet, qui donc comme moi, et mû par le simple et philanthropique sentiment de la science, aurait la patience de ne point quitter cette chère malade d’un instant? Qui ferait pour de l’or ou pour la gloire ce que je fais, moi, par amour paternel? Personne. Si je n’étais pas là comme son ombre pour tout prévoir, prêt à tout écarter, prêt à tout combattre, déjà, mon Dieu, deux ou trois fois sa vie eût été en danger. « Il est vrai aussi que c’est un supplice inconnu, même à l’enfer de Dante, que de voir comme avec les yeux, dans la poitrine de son enfant, combattre les deux principes de vie et de mort, quand sa vie vaincue, haletante, poursuivie, recule pas à pas et abandonne peu à peu le champ de bataille à son implacable ennemi!!! « Heureusement, je l’ai dit, le progrès s’est arrêté; je respire un instant. « J’espère.", "Elle va mieux, et ce mieux, chère Antoinette, c’est à vous que je le dois. Amaury a été parfait; s’il a causé le mal, il est difficile de faire plus qu’il n’a fait pour le réparer. Tout le temps qu’il a pu passer près de Madeleine il le lui a donné, et je suis bien sûr que pas une seule de ses pensées ne s’est éloignée d’elle. « Mais je remarquais une chose: c’est que lorsque Antoinette et Amaury étaient près de Madeleine, Madeleine était inquiète; ses yeux allaient d’Antoinette à Amaury, cherchant à surprendre leurs regards, et comme par habitude elle a sa main dans la mienne, elle oubliait que je sentais la jalousie battre dans son pouls. « Quand l’un ou l’autre était seul près d’elle, le pouls redevenait plus calme. « Mais quand tous deux par hasard étaient absents, mon Dieu, pauvre chère Madeleine, comme elle devait souffrir! comme sa fièvre la dévorait jusqu’à ce que l’un ou l’autre reparût! « Je ne pouvais pas éloigner Amaury. Dans ce moment Amaury lui est aussi nécessaire que l’air qu’elle respire. « Nous verrons plus tard. « Je n’osais pas éloigner Antoinette, car comment dire à cette pauvre enfant, jeune et chaste comme le jour du Seigneur: « – Antoinette, va-t’en! « Eh bien! elle a tout deviné. Avant-hier, je l’ai vue entrer dans mon cabinet. « – Mon oncle, m’a-t-elle dit, je vous ai entendu projeter, aussitôt les beaux jours revenus, et dès que Madeleine ira mieux, de la conduire à votre château de Ville-d’Avray. Mon oncle, Madeleine va mieux, et voilà les beaux jours qui renaissent. « Mais depuis l’année dernière qu’il n’a point été habité, votre château a besoin d’être visité. L’appartement de Madeleine surtout demande, à cause de sa nouvelle position, des soins de partir. « Dès le commencement de son discours, j’avais tout deviné, et j’avais fixé mon regard sur elle. Devant mes yeux ses yeux s’étaient baissés, et lorsqu’elle les releva, elle vit mes bras ouverts. « Elle s’y jeta en pleurant. « – Oh! mon oncle, mon oncle! s’écria-t-elle, ce n’est pas ma faute, je vous le jure! Amaury ne fait pas attention à moi, Amaury ne s’occupe pas de moi, Amaury, depuis que Madeleine est malade, a oublié jusqu’à mon existence; et cependant elle est jalouse! et cependant cette jalousie lui fait mal! Ah! ne me dites pas le contraire, vous le savez aussi bien que moi, cette jalousie est dans toute sa personne, dans ses yeux ardents, dans sa parole tremblante, dans ses mouvements saccadés. Mon oncle, vous savez bien qu’il faut que je parte, et peut-être, si vous n’étiez pas si parfaitement bon, m’auriez-vous déjà dit qu’il fallait partir. « Je ne répondis à Antoinette qu’en la pressant contre mon cœur. « Puis tous les deux nous rentrâmes dans la chambre de Madeleine. « Nous la trouvâmes inquiète et agitée. Amaury, depuis une demi-heure, était absent; il était évident que Madeleine les croyait ensemble. « – Mon enfant, lui dis-je, comme tu vas de mieux en mieux, et que dans une quinzaine de jours, je l’espère, nous pourrons aller tous à la campagne, voici notre bonne Antoinette qui se charge d’être notre maréchal des logis et qui part à l’avant-garde pour nous préparer les logements. « – Comment! s’écria Madeleine, Antoinette va à Ville-d’Avray? « – Oui, ma bonne Madeleine, tu vas mieux, comme te l’a dit ton père, répondit Antoinette. Je te laisse ta femme de chambre, mistress Brown et Amaury pour te soigner. C’est bien assez pour une convalescente; moi, pendant ce temps, je préparerai ton appartement, je surveillerai tes fleurs, je disposerai tes serres, et quand tu arriveras, tu trouveras tout prêt à te recevoir. « – Et quand pars-tu? demanda Madeleine, avec une émotion qu’elle ne put cacher. « – Dans un instant; on attelle. « Alors, soit remords, soit reconnaissance, soit mélange de ces deux sentiments, Madeleine ouvrit ses bras à Antoinette, et les deux jeunes filles restèrent un instant embrassées. Il me sembla même que Madeleine murmurait à l’oreille de sa cousine le mot: – Pardon. « Puis Madeleine parut faire un effort. « – Mais, dit-elle à Antoinette, n’attends-tu pas Amaury pour lui dire adieu? « – Adieu? et à quoi bon ne nous verrons-nous pas dans quinze jours ou trois semaines? Tu lui diras adieu et tu l’embrasseras de ma part; va, il aimera bien mieux cela. « Et à ces mots, Antoinette sortit. « Dix minutes après, on entendit le roulement de sa voiture, et Joseph vint annoncer qu’Antoinette était partie. « Chose étrange, pendant tout ce temps je tenais le pouls de Madeleine. « À peine cette nouvelle fut-elle annoncée, qu’il s’y fit un changement sensible. De quatrevingt-dix pulsations il tomba à soixante-quinze; puis, bientôt fatiguée de ces dernières émotions, si peu profondes qu’elles eussent paru à un étranger qui n’eut vu que la surface des choses, elle s’endormit d’un sommeil plus calme et plus tranquille peut-être qu’elle n’avait encore reposé depuis la soirée fatale où nous l’étendîmes sur le lit qu’elle n’a pas quitté depuis. « Comme je me doutais qu’Amaury ne tarderait pas à revenir, j’entrouvris sa porte pour que le bruit qu’il ferait en entrant ne la réveillât point. « En effet, au bout d’un instant il parut. « Je lui fis signe d’aller s’asseoir du côté du lit où la tête de ma fille était inclinée, afin que ses yeux pussent le voir en se rouvrant." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Ah! mon Dieu, vous savez que je ne suis plus jaloux; que ses yeux ne se ferment que lorsqu’elle aura vécu une longue vie, et que tous ses regards soient pour lui! « C’est depuis ce moment qu’elle va mieux.", "Le mieux se soutient... Merci, mon Dieu!" ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Maintenant sa vie est entre les mains d’Amaury. Qu’il consente à ce que je lui demande, et elle est sauvée!", "Tais-toi, Madeleine, nous irons audevant de lui, et au lieu d’être séparés trois mois, vous ne serez séparés que six semaines." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Vous me demandez des détails sur la convalescence de Madeleine, chère Antoinette, et je comprends cela: il ne suffit pas de savoir qu’elle va mieux, vous voulez savoir encore comment elle va mieux. J’étais, en vérité, le narrateur qu’il vous fallait, car ne vous ayant pas là pour vous parler d’elle, c’est un bonheur pour moi de vous écrire; d’autant plus, chose étrange! qu’avec son père, qui l’aime cependant d’un amour presque égal au mien, je me sens, je ne sais pourquoi, sans confiance et sans abandon: cela tient sans doute à la différence de nos âges ou à la gravité de son caractère; car avec vous, chère Antoinette, il n’en est point ainsi, et je parlerais d’elle éternellement. « Pendant huit jours encore après votre départ, je me suis répété chaque soir: Vivrai-je ou mourrai-je? car pendant huit jours encore Madeleine a été en danger; aujourd’hui, chère Antoinette, je puis vous dire: je vivrai, car je puis vous dire: Elle vivra. « Car, croyez-le bien, Antoinette, ce n’est pas d’un amour banal et passager que je l’aime, moi; ce n’est pas un mariage de convenance que je faisais en épousant Madeleine, pas même un mariage d’inclination, comme on dit encore; ce qui m’unissait à elle était une passion à part, sans exemple, unique; elle morte, je devais mourir. « Dieu ne l’a pas voulu; merci, mon Dieu! « C’est seulement que M. d’Avrigny a cru pouvoir répondre d’elle, et encore, n’a-t-il dit, à une condition étrange, c’est que je partirais. « J’avais cru d’abord que cette nouvelle serait dangereuse pour Madeleine; mais sans doute la pauvre enfant n’a pas la force de sentir vivement, car, lorsqu’elle a su qu’elle m’attendrait à Nice et que je viendrais la rejoindre, elle a paru presque pressée de partir, ce qui m’a semblé d’autant plus étonnant, que son père venait de lui dire que vous ne pouviez l’accompagner. « Au reste, les malades ressemblent à de grands enfants. Depuis hier, elle se fait une fête de ce voyage. « Il est vrai qu’elle croit que nous le ferons ensemble; tandis que M. d’Avrigny m’a déjà prévenu que je partirais, moi, dans huit jours. « Mais en supposant que le mieux se soutienne, Madeleine ne pourra évidemment « Comment déterminera-t-il Madeleine à me laisser partir? « J’avoue que je n’en sais rien; mais il m’a dit qu’il se chargerait de tout. « Aujourd’hui, pour la première fois, Madeleine s’est levée, ou plutôt M. d’Avrigny a porté Madeleine de son lit dans un grand fauteuil qu’on lui avait préparé près de la fenêtre; et encore la pauvre enfant était si faible, que si pendant ce transport mistress Brown ne lui avait maintenu un flacon de sels sous le nez, elle se fût certainement évanouie. Une fois assise près de la fenêtre, on m’a permis d’entrer. « Oh! mon Dieu, chère Antoinette, c’est alors seulement que j’ai pu reconnaître les ravages que cette affreuse maladie a faits chez ma Madeleine adorée. « Elle est toujours belle, plus belle qu’elle n’a jamais été, car, avec sa longue robe sans taille, et qui lui monte jusqu’au cou, elle semble un de ces beaux anges de Beato Angelico, aux têtes transparentes et aux corps immatériels; mais ces beaux anges sont déjà au ciel, tandis que Madeleine est, Dieu merci, encore parmi nous; ce qui est une beauté divine chez eux est donc une beauté presque effrayante chez Madeleine. « Si vous aviez pu voir comme elle était heureuse et contente près de cette fenêtre! on eût dit que c’était la première fois qu’elle voyait le ciel, qu’elle aspirait cet air pur, qu’elle respirait le parfum embaumé de ces fleurs; à travers sa peau si blanche et si diaphane, on la voyait, pour ainsi dire, revenir à la vie. « Ah! mon Dieu! est-ce que cette vie sera jamais une vie terrestre? Est-ce que cette frêle créature pourra jamais ressentir les joies ou les douleurs humaines, sans se briser sous la joie ou sous les douleurs? « Il semble aussi que c’est la crainte de son père, car de quart d’heure en quart d’heure il se rapproche d’elle, et, tout en lui prenant la main, il lui tâte le pouls. « Hier soir, il était tout joyeux: le pouls a diminué de trois ou quatre battements par minute dans la journée. « À quatre heures, lorsque le soleil a eu complètement abandonné le jardin, malgré les prières de Madeleine, M. d’Avrigny a exigé qu’elle se recouchât; il l’a prise alors de nouveau entre ses bras et l’a reportée sur son lit; mais, à sa grande joie, elle a mieux supporté ce second transport que le premier; elle tenait elle-même le flacon qu’elle n’a pas eu besoin de respirer, preuve que l’air et le soleil lui avaient déjà rendu quelque force. « Pendant qu’on la rapportait sur son lit, je jouais au salon une mélodie de Schubert; comme j’allais finir, mistress Brown vint me dire de sa entendait de la musique depuis cette soirée terrible où la musique avait failli la tuer; je continuai par son ordre, et quand je rentrai, je la trouvai presque en extase. « – Ah! vous n’avez pas idée, Amaury, me dit-elle, combien cette maladie terrible, puisqu’elle vous inquiète tous, a de cruelles douceurs pour moi; il me semble non seulement que les sens que j’avais ont doublé leurs facultés, mais encore qu’il s’est éveillé en moi d’autres sens qui n’existaient pas, des sens de l’âme, si cela peut se dire ainsi. Dans cette musique que vous venez de me faire entendre, et que j’ai déjà entendue vingt fois, j’ai perçu des mélodies dont je ne m’étais pas douté jusqu’à ce jour, comme dans l’odeur de mes roses et de mes jasmins je sens maintenant des parfums que je n’ai jamais sentis auparavant, et que, peut-être, je ne sentirai plus au moment où ma santé sera revenue. Tenez, c’est comme hier... ne vous moquez pas de moi, Amaury, une fauvette chantait dans un buisson où il y avait un nid; eh bien! il me semblait que si j’eusse été seule, au lieu d’être entre vous et mon père, que si j’eusse fermé les yeux, que si j’eusse concentré toutes les facultés de mon esprit sur ce chant, j’eusse fini par comprendre ce que cette fauvette disait à sa femelle et à ses petits. « Je regardais M. d’Avrigny, tremblant que Madeleine ne fût en proie à un reste de délire; mais il me fit un signe de la tête pour me tranquilliser. « Un instant après il sortit. « Madeleine se pencha à mon oreille. « – Amaury jouez-moi donc cette valse de Weber que nous avons valsée ensemble. La savez-vous? « Justement, comme Madeleine avait attendu le départ de son père pour me demander cette valse, je tremblai qu’il y eût danger à lui faire entendre les mêmes sons qui avaient déjà produit chez elle une si terrible excitation nerveuse, et je lui répondis que je ne la savais pas. « – Eh bien! dit-elle, vous l’enverrez chercher, et demain vous me la jouerez. « Je le lui promis. « Ah! mon Dieu! ce que M. d’Avrigny me disait est-il vrai? A-t-elle d’autant plus besoin d’émotions que les émotions la tuent? « Lorsque je la quittai le soir, elle me fit promettre encore de lui jouer le lendemain cette valse de Weber. « La nuit a été bonne, et le sommeil plus calme encore que d’habitude. « M. d’Avrigny, de dix heures du soir à six heures du matin, est entré trois fois dans la chambre de sa fille, et chaque fois il l’a trouvée dormant. Mistress Brown, dont c’était le tour de veiller, l’a assuré que pendant tout ce temps, c’est-à-dire près de huit heures, elle ne s’était éveillée que deux fois; à chaque fois elle avait avalé quelques gouttes d’une potion calmante préparée par son père; elle s’était rendormie en assurant à mistress Brown qu’elle se trouvait de mieux en mieux. « Le lendemain, c’est-à-dire ce matin, quand, selon son habitude, M. d’Avrigny, avant de m’introduire chez Madeleine, m’eut fait le bulletin de la nuit, je lui dis ce qu’elle m’avait demandé la veille relativement à la valse de Weber. « Il resta un instant pensif, puis il secoua la tête. « – Que je vous avais bien dit la vérité, Amaury quand je vous parlais de ce besoin d’émotions que je crains chez elle, et que votre présence entretient!", "Ah! mon ami, ne vous trompez pas au sens de mes paroles; mon ami, que je voudrais que vous fussiez parti! « – Eh bien! lui demandai-je, dois-je jouer ou ne pas jouer cette valse? « – Jouez-la, il n’y aura rien à craindre, je ne m’éloignerai pas; seulement, n’obéissez qu’à moi, et cessez ou continuez de la jouer, selon que je vous dirai de le faire. « J’entrai dans la chambre de Madeleine, elle était radieuse. « La nuit, comme me l’avait dit M. d’Avrigny, avait été bonne, et la fièvre du matin continuait de diminuer comme celle du soir. « – Ah! mon ami, me dit-elle, comme j’ai bien dormi et comme je me sens forte; il me semble que si mon tyran me le permettait, et à ces mots elle jeta un regard d’amour ineffable à son père, je marcherais, ou plutôt je volerais comme un oiseau; mais il prétend me mieux connaître que moi-même, et, pour aujourd’hui encore, il m’enchaîne dans ce maudit fauteuil. « – Vous oubliez, chère Madeleine, lui dis-je, qu’avant-hier vous ambitionniez d’être dans ce fauteuil; qu’être dans ce fauteuil et à la croisée vous paraissait le paradis sur la terre. Hier, toute la journée, vous y êtes restée, et vous vous trouviez heureuse. « – Oui, sans doute, mais ce qui était bon pour hier ne l’est plus pour aujourd’hui. Si vous ne m’aimiez aujourd’hui que comme vous m’aimiez hier, ce ne serait point assez, et je ne me contenterais pas d’un pareil amour. Toutes les sensations qui ne vont pas croissant, diminuent. « Savez-vous où je voudrais être? Je voudrais être sous ce buisson de roses, couchée sur ce beau gazon si vert, et qui doit être si doux. « – Eh bien! dit M. d’Avrigny, je suis bien aise, chère Madeleine, que ton ambition se borne à si peu de choses; dans trois jours tu y seras. « – Vraiment, père! s’écria Madeleine en battant des mains comme un enfant à qui l’on promet un jouet longtemps désiré. « – Et même aujourd’hui tu gagneras, si tu le veux, à pied, ce fauteuil maudit. Il faut essayer ses jambes avant d’essayer ses ailes. Seulement, mistress Brown et moi nous te soutiendrons. « – Et je crois, en vérité, que vous ferez bien, dit Madeleine; car, cher père, il faut que je t’avoue une chose, je ressemble fort aux poltrons qui font grand bruit tant qu’ils sont loin du danger, mais qui, en face du danger, changent de langage et de contenance. Et à quelle heure me lèverai-je? Faudra-t-il donc encore attendre midi? Regarde comme c’est long, père; il n’est encore que dix heures. « – Aujourd’hui, chère enfant, tu gagneras une heure sur hier, et, comme la matinée est chaude, on va t’ouvrir la fenêtre tout de suite, afin que tu prennes patience. « On ouvrit la fenêtre, et l’air et le soleil entrèrent à la fois. « Pendant ce temps, elle se pencha à mon oreille. « – Et la valse de Weber? dit-elle. « Je lui répondis par un signe affirmatif. Dès lors, elle parut joyeuse et tranquille. « On vint annoncer que le déjeuner était servi. « Depuis quelques jours, M. d’Avrigny et moi nous prenons nos repas ensemble. « Auparavant, comme vous le savez, chère Antoinette, nous déjeunions et dînions chacun notre tour, afin que l’un ou l’autre de nous restât toujours avec elle. Maintenant qu’elle va mieux, cette précaution est inutile. « À onze heures moins quelques minutes M. d’Avrigny se leva de table. « – Pour que les enfants et les malades fassent ce qu’on exige d’eux, il faut leur tenir plus fidèlement parole qu’aux hommes. Je vais aider Madeleine à se lever; vous pourrez entrer dans dix minutes. « En effet, dix minutes après, Madeleine était assise près de sa fenêtre; elle était enchantée. « Avec l’aide de son père et de mistress Brown, elle avait marché de son lit à son fauteuil; il est vrai que sans ce double soutien elle n’aurait pu faire un pas. Mais quelle différence cependant avec la veille, puisque la veille, pour faire le même trajet, il avait fallu la porter! « J’allai m’asseoir près d’elle. « Au bout d’un instant, elle manifesta quelques mouvements d’impatience. M. d’Avrigny, qui semble lire par magie au plus profond de son cœur, la comprit. « – Mon cher Amaury, me dit-il en se levant, vous ne quitterez pas Madeleine, n’est-ce pas? Je puis donc sortir une heure ou deux. « – Sortez, cher père, lui répondis-je, et vous me retrouverez là. « – Bien et il embrassa Madeleine et sortit. « – Et vite, vite lorsque la portière de sa chambre à coucher fut retombée derrière M. d’Avrigny; vite, cette valse de Weber. Figurez-vous que, depuis hier, j’en ai la mesure dans la mémoire, et que je l’ai entendue toute la nuit. « – Mais vous ne pouvez venir au salon, chère Madeleine, lui dis-je. « – Je le sais bien, puisqu’à peine je puis me tenir debout, mais laissez les deux portes ouvertes et je vous entendrai d’ici. « Je me levai en me rappelant ce que m’avait recommandé M. d’Avrigny. « Je ne doutai pas qu’il fût là et ne veillât sur sa fille. J’allai donc au piano. « Du piano, je pouvais voir Madeleine à travers les deux portes ouvertes; encadrée qu’elle était par les étoffes des portières, elle semblait un tableau de Greuze. Elle me fit signe de la main. « J’ouvris ma musique. « – Commencez, dit une voix derrière moi. « Je me retournai et j’aperçus M. d’Avrigny qui se tenait debout derrière la portière du salon. « Je commençai. « Comme je l’ai dit, c’était un de ces motifs ravissants de mélancolique ardeur, comme l’auteur de Freyschutz sait seul en faire. « Je ne connaissais pas cette valse de mémoire, j’étais donc obligé de lire à mesure que je jouais. « Cependant, comme à travers un brouillard, il me semblait voir Madeleine se soulever sur son fauteuil, je me retournai tout à fait, je ne m’étais pas trompé: elle était debout. « Je voulus m’arrêter, M. d’Avrigny vit mon mouvement: « – Continuez, me dit-il. « Je continuai sans que Madeleine elle-même pût s’apercevoir de l’interruption. « Il semblait que cette poétique organisation s’animât à l’harmonie et reprit ses forces à mesure que le mouvement s’accentuait. « Après s’être tenue un instant debout, comme je l’ai dit, je la vis se mouvoir, et cette frêle malade, qu’à grand-peine son père et sa gouvernante avaient conduite de son lit à son fauteuil, s’avança lentement, mais d’un pas sûr, marchant sans bruit comme une ombre, mais sans chercher d’appui ni aux meubles, ni à la muraille. « Je me retournai du côté de M. d’Avrigny, et je le vis pâle comme la mort. Une seconde fois, je fus prêt à m’arrêter. « – Continuez, continuez, me dit-il; rappelezvous le violon de Crémone. « Je continuai. « Le mouvement devenait de plus en plus ferme et pressant, et à mesure que le mouvement prenait de la force, Madeleine, plus forte ellemême, s’avançait vers moi plus rapidement; enfin, elle s’appuya sur mon épaule; en ce moment, son père, qui avait fait le tour par le petit salon, parut derrière elle. « – Continuez, continuez, Amaury, dit-il. Bravo! Madeleine. Eh bien! que disais-tu donc ce matin, que tu n’avais plus de forces? « Et le pauvre père riait et tremblait à la fois, tandis que la sueur de l’angoisse lui coulait sur le front. « – Ah! mon père c’est une magie. Mais voilà l’effet de la musique sur moi: je crois que si j’étais morte, il y a certains airs qui auraient la puissance de me tirer de mon tombeau. Voilà pourquoi je comprenais si bien les nonnes de Robert le Diable et les willis de Gisèle. « – Oui, dit M. d’Avrigny. mais il ne faut pas abuser de cette puissance. Prends mon bras, mon enfant, et vous, Amaury, continuez, cette musique est ravissante; seulement, ajouta-t-il tout bas, passez de cette valse à quelque mélodie vague qui aille s’éteignant comme un écho lointain. « J’obéis, car j’avais tout compris: il fallait que cette musique, qui l’avait exaltée, la soutînt jusqu’à son fauteuil. Une fois assise de nouveau, cette musique devait s’éteindre et décroître; car, en cessant brusquement, il était évident qu’elle eût brisé quelque chose en Madeleine. « En effet, Madeleine regagna son fauteuil sans fatigue apparente, et s’assit le visage rayonnant. « Quand je la vis bien accoudée dans sa grande bergère, je ralentis la mesure dans la proportion où je l’avais augmentée; alors elle se renversa en arrière et ferma les yeux. Son père suivit chacun de ses mouvements, et me fit signe de jouer piano, puis pianissimo; enfin je passai de la valse à quelques accords, qui eux-mêmes allèrent en s’affaiblissant jusqu’à ce que le dernier s’éteignit comme le chant lointain d’un oiseau qui s’envole. « Alors je me levai et m’approchai de Madeleine, mais son père vint au devant de moi jusqu’à la porte. « – Elle dort ne la réveillez pas. « Puis, m’entraînant jusqu’à l’antichambre: « – Vous voyez bien, Amaury qu’il faut que vous partiez. Si une pareille chose était arrivée en mon absence, si je n’avais pas été là pour tout diriger, tout conduire, Amaury, je vous le jure, je n’ose penser à tout ce qui pouvait arriver; il faut donc que vous partiez, je vous le répète. « – Oh! mon Dieu! mon Dieu! m’écriai-je, mais Madeleine qui ne croit pas mon départ si prochain, comment lui dire?... « – Soyez tranquille, reprit M. d’Avrigny, elle vous le demandera elle-même. « Et me poussant dehors, il rentra près de sa fille. « Je remontai dans ma chambre, et je vous écris. Antoinette, dites-moi, quel moyen emploiera-t-il donc pour que l’ordre de la quitter me vienne de la bouche même de Madeleine?" ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Dans six jours, je pars, chère Antoinette, et, comme me l’avait prédit M. d’Avrigny, c’est Madeleine qui m’a demandé de partir. « Hier matin, comme nous étions dans la chambre de Madeleine, sur laquelle la scène du piano n’a eu heureusement aucune influence malheureuse, et qui va de mieux en mieux, M. d’Avrigny, après avoir longtemps parlé de vous avec Madeleine, qui dit de son amie des choses que je ne veux pas répéter de peur de blesser sa modestie, annonça votre retour de la campagne pour lundi prochain. « Madeleine tressaillit; une rougeur lui monta au front, puis la pâleur lui succéda. « Je fis un mouvement pour indiquer à M. d’Avrigny ce qui venait de se passer chez sa fille; mais je m’aperçus qu’il tenait la main de Madeleine, je pensai que ce mouvement n’avait pas dû lui échapper. « On parla d’autre chose. « C’était le lendemain que Madeleine devait descendre au jardin, et aller chercher sous la tonnelle de lilas et de rosiers cet air et ces parfums si enviés par elle deux jours auparavant. « Mais voyez, chère Antoinette, comme M. d’Avrigny a raison de comparer les malades à de grands enfants, cette promesse de son père ne parut plus lui faire aucune impression. Je ne sais quel nuage avait passé dans son esprit; sa pensée semblait préoccupée d’une seule chose. « J’allais profiter du premier moment où je serais seul avec elle pour lui demander quelle idée la préoccupait, mais la porte s’ouvrit, et Joseph entra porteur d’une lettre à large cachet: cette lettre m’était adressée; je l’ouvris à l’instant même. « Le ministre des affaires étrangères me faisait prier de passer chez lui. « Je montrai la lettre à Madeleine. « Une certaine inquiétude venait de me serrer le cœur; je comprenais la corrélation que cette lettre pouvait avoir avec les paroles que M. d’Avrigny m’avait dites la veille, à l’endroit de mon départ, et je regardais Madeleine tout tremblant, lorsqu’à mon grand étonnement je vis son visage s’éclaircir. « Je pensai qu’elle ne voyait dans ce message qu’une circonstance ordinaire, et je résolus de ne pas la détromper. Je sortis donc, lui promettant de ne faire qu’aller et venir, et la laissant avec son père. « Je ne m’étais pas trompé: je trouvai le ministre toujours parfaitement gracieux pour moi; seulement il avait voulu m’annoncer en personne que certains événements politiques rendant la mission dont il comptait me charger plus pressante, je devais me préparer au départ. Au reste, connaissant mes engagements avec M. d’Avrigny et sa fille, il laissait à ma discrétion le temps que je croyais nécessaire pour les y préparer. « Je le remerciai de cette nouvelle marque de bonté, et lui promis de lui rendre réponse le jour même. « Je revins chez M. d’Avrigny tout préoccupé et cherchant de quelle façon j’annoncerais cette nouvelle à Madeleine. Je comptais, je l’avoue, sur M. d’Avrigny, qui m’avait promis de se charger de tout; mais M. d’Avrigny venait de sortir, et Madeleine avait ordonné qu’aussitôt mon retour on me priât de passer auprès d’elle. « J’hésitais encore, mais pendant que la femme de chambre me donnait cette explication, Madeleine sonna pour savoir si j’étais rentré. « Il n’y avait donc pas de délai possible; je soulevai la portière de la chambre de Madeleine, qui, sans doute, avait reconnu mon pas, car ses yeux étaient tournés de mon côté. « Dès qu’elle m’aperçut: « – Ah! venez, venez, cher Amaury, me ditelle, vous avez vu le ministre, n’est-ce pas? « – Oui, répondis-je en hésitant. « – Je sais de quoi il est question: il a rencontré hier mon père chez le roi, et l’a prévenu que vous deviez partir. « – Oh! ma chère Madeleine, m’écriai-je, croyez que je suis prêt à renoncer à cette mission, à ma carrière même, plutôt que de vous quitter. « – Que dites-vous donc là? s’écria vivement Madeleine et quelle folie méditez-vous? Non, non, mon cher Amaury, ne faites pas cela. Il faut être sage, et je ne veux pas qu’un jour vous puissiez m’accuser d’avoir arrêté votre carrière au moment même où elle allait si honorablement commencer.", "Je la regardais avec un étonnement profond. « – Eh bien! dit-elle en souriant, qu’y a-t-il donc? Vous ne comprenez pas, cher Amaury, qu’une petite fille extravagante, comme l’est votre Madeleine, parle raison une fois dans sa vie? « Je m’approchai d’elle et m’assis comme d’habitude à ses pieds. « – Voilà ce que nous venons d’arrêter, mon père et moi. « Je pris dans les miennes ses deux petites mains amaigries et j’écoutai. « – Je ne suis pas encore assez forte pour supporter la voiture ou le bateau; mais, dans quinze jours, mon père assure que je pourrai voyager sans inconvénient. Eh bien! vous partez, vous, et moi, je vous suis; vous allez vous acquitter de votre mission à Naples, et moi je vous attends à Nice, où vous serez arrivé presque aussitôt que moi, grâce aux bateaux à vapeur. La belle invention que la vapeur, n’est-ce pas? et que Fulton me paraît le plus grand homme des temps modernes! « – Et quand dois-je partir, moi? demandai-je. « – Dimanche matin, répondit vivement Madeleine. Je pensais que vous arriviez le lundi de Ville-d’Avray, et que je ne vous verrais pas avant mon départ. « J’allais en faire l’observation à Madeleine, mais elle continua: « – Vous partez dimanche matin; vous allez en poste jusqu’à Châlons: écoutez bien, c’est mon père qui m’a expliqué tout cela. À Châlons, vous mettez votre calèche sur le bateau, et le surlendemain vous êtes à Marseille. Vous arrivez à Marseille pour prendre le paquebot de l’État, qui part le premier du mois prochain; en six jours, vous êtes à Naples. Je vous donne dix jours pour votre mission. On fait bien des choses en dix jours, n’est-ce pas? Le onzième jour vous partez, et le 26 ou le 28 juillet vous êtes à Nice, où nous vous attendons depuis quatre ou cinq jours. C’est six semaines d’absence, voilà tout; et une fois réunis sous ce beau ciel, plus de séparation. Nice sera notre terre promise, à nous, notre paradis retrouvé; puis, lorsque j’aurai été bien caressée par l’air velouté de l’Italie, bien bercée par votre amour, on nous marie: mon père revient à Paris, et nous continuons notre voyage. N’est-ce pas là un charmant projet, dites? « – Oui, charmant, en effet, dis-je; malheureusement, il commence par une séparation. « – Mon ami je vous l’ai déjà dit, cette séparation est nécessaire à votre avenir, et je m’y soumets avec toute la résignation du dévouement. « Je n’en revenais pas; je trouvais quelque chose d’inexplicable dans cette raison inaccoutumée chez une enfant volontaire et gâtée comme Madeleine; mais j’eus beau l’interroger, la presser, l’attaquer de toutes façons, elle ne sortit point de son système d’abnégation et ramena tout à la nécessité de satisfaire le ministre, qui prenait à moi un si vif intérêt. « Cela ne vous semble-t-il pas étrange comme à moi, Antoinette? J’en suis resté pensif toute la journée; moi qui n’aurais pas osé lui dire un mot de ce départ, de cette séparation, et c’est elle qui vient au-devant! « En vérité, Antoinette, on a bien raison de dire que le cœur de la femme est un abîme. « Au reste, nous avons passé toute la journée d’hier à faire des projets; avec les forces et la santé, la gaieté revient à Madeleine. « M. d’Avrigny la couve des yeux. Je l’ai vu sourire trois ou quatre fois, et ces sourires m’ont dilaté le cœur." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Aujourd’hui s’est accomplie une grande solennité; c’était le jour promis à Madeleine pour descendre au jardin. « Le temps était magnifique; jamais je n’avais vu un ciel plus pur et plus joyeux; il semblait que toute la nature était en fête; il faisait tout juste cette légère brise nécessaire pour tempérer la chaleur des premiers jours de l’été. « Je proposai à M. d’Avrigny, pour prévenir tout accident, de porter à nous deux Madeleine dans son fauteuil. Elle ne le voulait pas: son amour-propre de convalescente était offensé; mais moyennant la promesse que nous lui fîmes de lui laisser faire le tour du jardin, elle se livra à nous sans résistance, et nous l’enlevâmes, elle et son fauteuil, et la portâmes jusque sous le berceau tant désiré. « Si vous aviez été là, chère Antoinette, vous eussiez véritablement vu un beau spectacle: c’est celui de la jeunesse revenant à la vie, et à la vie heureuse, bénie, adorée. « Sa poitrine, si longtemps oppressée, se dilatait comme pour faire provision d’air. « De son fauteuil, et sans se lever, elle saisissait dans ses bras des touffes de lilas, de chèvrefeuilles et de roses qu’elle pressait contre sa poitrine et dont elle baisait les fleurs comme elle eût fait de compagnes qu’elle n’eût pas vues depuis longtemps, d’amies dont elle se fût crue séparée pour toujours; puis, au milieu de tout cela, c’étaient des exclamations à la nature, des actions de grâces à Dieu, des larmes de reconnaissance à son père. Elle avait l’air d’une fleur elle-même au milieu de ces fleurs, d’un beau lys tout couvert de rosée. « Nous nous tenions la main, M. d’Avrigny et moi, prêts à pleurer comme elle, et nous étions heureux d’un bonheur ineffable et pur, d’un bonheur qui n’avait rien de terrestre. Vous nous manquiez seule; Antoinette, Antoinette, si vous aviez été là! « Au bout d’un instant, cette vie stagnante, si l’on peut s’exprimer ainsi, ne lui parut plus suffisante; elle se leva et me fit signe de m’approcher, elle s’appuya sur mon bras. « M. d’Avrigny fit un mouvement. « – Ah! mon père souvenez-vous que vous m’avez promis de me laisser faire le tour du jardin. « – Oui, répondit M. d’Avrigny, et je le permets de grand cœur; mais surtout, marchez doucement. « – Mon père, lui dis-je, recommandez à Madeleine de s’appuyer sur moi. « Il ne répondit que par un signe de tête. « Un instant, j’eus l’idée qu’il était jaloux de ce que Madeleine avait pris mon bras; mais si ce sentiment passa dans son cœur, il ne fit que l’effleurer, car il nous fit signe de la main de marcher. « Nous nous éloignâmes doucement. « On eût dit que Madeleine voyait des arbres, des fleurs et du gazon pour la première fois; chaque chose la faisait s’écrier: le scarabée, vivante émeraude qui traversait le chemin; le papillon, fleur volante que la brise emportait capricieusement d’un buisson à l’autre; le sphinx, à la longue trompe et aux ailes si rapides qu’on le dirait immobile. C’est qu’aussi jamais la nature n’avait paru si vivante. « Chaque touffe d’herbe, chaque buisson, chaque espalier semblait peuplé d’un monde d’insectes, d’oiseaux et de reptiles, et tous beaux, allègres, animés, bourdonnant, criant, chantant, comme si eux aussi avaient quelque grâce à rendre à ce Dieu à qui nous, nous en avons tant à rendre. « Croiriez-vous une chose, Antoinette? c’est que nous fîmes le tour entier du jardin sans prononcer une seule parole. Madeleine seulement poussa quelques exclamations joyeuses, tandis que je l’enveloppais de mon regard. « Une fois seulement, comme nous passions dans une éclaircie, je reportai les yeux du côté de son père. Il était assis sur le fauteuil où elle était assise et baisait les fleurs qu’elle avait baisées. « À la fin du premier tour, il vint au-devant de nous et examina sa fille: elle avait parfaitement supporté cette petite fatigue, et son teint, légèrement animé d’une faible teinte rosée répandue par toute sa joue, avait l’apparence de la santé. Madeleine insistait pour faire un second tour, mais M. d’Avrigny fut inflexible et la conduisit à son fauteuil. « Nous restâmes ainsi dans le jardin jusqu’à trois heures de l’après-midi, et pendant ces quatre ou cinq heures passées à l’air, Madeleine a paru reprendre visiblement des forces et j’espère la quitter parfaitement tranquille sur sa santé. « Je ne vous dis pas adieu, chère Antoinette, je vous écrirai une longue lettre de départ; puis j’ai mes recommandations à vous faire, c’est de ne pas laisser Madeleine un seul jour sans lui parler de moi.", "C’est demain que je pars, chère Antoinette. Depuis quatre jours je ne vous ai pas écrit, parce que je n’avais rien de nouveau à vous dire, et que vous avez dû apprendre par deux lettres que vous avez reçues de M. d’Avrigny, le mieux soutenu de Madeleine. « Chacune des journées qui s’est passée depuis que je vous ai écrit est la répétition de la journée précédente, si ce n’est que chaque jour Madeleine a fait un nouvel essai de ses forces, et cela, sous la surveillance éternelle de M. d’Avrigny, qui est véritablement un modèle d’amour paternel. « Maintenant elle se lève seule, va seule au jardin et revient seule: je suis presque jaloux de cette bonne santé, car, pareille à un enfant échappé de ses lisières, Madeleine ne veut plus être soutenue par personne. « Au reste, chère Antoinette, vous avez en elle une amie bien tendre et bien sincère, et c’est ce que j’ai été à même de juger depuis quelques jours seulement. « Chaque fois que l’approche de mon départ rembrunit le front de Madeleine, M. d’Avrigny, qui voit passer ce nuage, n’a qu’à lui dire: « – Courage, ma bonne amie, tu ne restes pas seule, je suis là, moi, et Antoinette revient lundi. « Aussitôt, et à cette promesse de votre retour, le nuage est emporté au loin, et Madeleine est la première à dire: « – Oui, oui, il faut qu’il parte. « Et elle l’a encore dit aujourd’hui, quoique ce départ soit pour demain. « Cependant je sens bien que M. d’Avrigny ne voit point s’approcher le départ sans inquiétude. « Aujourd’hui, quand, à cinq heures, j’ai quitté Madeleine, son père m’a suivi, et me prenant à part: « – Mon cher Amaury, m’a-t-il dit, vous allez raisonnable, et comme, en l’absence de toute émotion, elle revient à elle; eh bien! veillez sur vous, épargnez-lui les émotions du départ, soyez froid, s’il le faut: je ne crains rien tant pour Madeleine que l’expansion de votre amour. Deux fois déjà vous avez vu l’effet de ces impressions trop ardentes. La première fois, quand vous lui avez dit que vous l’aimiez, et qu’elle a failli se trouver mal; la seconde fois, quand vous avez valsé avec elle, et qu’elle a failli en mourir. Votre parole, votre souffle, votre haleine ont sur cette organisation nerveuse et fébrile une influence fatale. Ménagez-la comme on ménage une fleur; comme je lui fais une atmosphère tiède, faites-lui un amour limpide. Je sais bien que c’est chose difficile à vous, jeune et ardent comme vous l’êtes; mais songez que c’est sa vie, Amaury, et que s’il arrivait une troisième crise pareille aux deux autres, je ne répondrais plus de rien. D’ailleurs, au moment du départ, je serai là. « Je lui promis tout ce qu’il voulut, hélas! « Je le vois bien moi-même, l’existence de la frêle enfant tient à un fil, que peut rompre toute émotion un peu violente, et j’aime, Dieu merci, assez Madeleine pour consentir à avoir l’air de l’aimer moins que je ne le fais. « Puis, je remontai dans ma chambre pour vous écrire ces quelques lignes, que je continuerai plus tard, car Madeleine me fait dire de descendre, et qu’elle m’attend." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Grondez-moi, Antoinette, car je viens de faire, j’en ai peur, une grande folie. « J’ai trouvé Madeleine seule; elle m’envoyait chercher pour me dire qu’elle comptait bien me voir en tête-à-tête avant mon départ. La chère enfant, dans l’innocence de son âme, me demande un rendez-vous qu’une autre me refuserait si je le lui demandais. « Vous me croirez si vous voulez, Antoinette, mais, préoccupé de la promesse que j’avais faite à M. d’Avrigny, j’ai d’abord cherché à éloigner de moi cette heure de félicité, qu’en tout autre moment je payerais d’une année de ma vie. « Je lui ai dit que sans doute mistress Brown avait reçu des instructions de M. d’Avrigny et ne se prêterait pas à un pareil désir. « – Mais à quoi bon parler de cela à mistress Brown? m’a répondu Madeleine. « – Comment ferez-vous, alors? Mistress Brown n’est séparée de vous que par une cloison, et au moindre bruit qu’elle entendra, elle croira que vous êtes indisposée, elle entrera et me trouvera près de vous. « – Oui, sans doute, si vous venez ici, a répondu Madeleine. « – Où voulez-vous que j’aille? « – Ne pouvez-vous descendre au jardin? j’irai vous y joindre. « – Au jardin! y pensez-vous, chère Madeleine? et la fraîcheur de la nuit! « – N’avez-vous pas entendu, hier, mon père dire qu’elle n’était à craindre que de huit à neuf heures du soir, c’est-à-dire quand la nuit tombe? mais quand cette première fraîcheur a disparu, véritablement nos nuits sont presque aussi chaudes que le jour; d’ailleurs, je m’envelopperai de mon cachemire. « Je voulus résister encore, quoique je me sentisse entraîné malgré moi. « – Mais, lui dis-je, est-il convenable que nous soyons seuls ainsi la nuit? « – Nous y sommes bien le jour, répondit-elle avec cette admirable naïveté que vous lui connaissez. « – Mais le jour, le jour... repris-je. « – Eh bien! quelle différence cela fait-il? demanda Madeleine. « – Une grande, mon amie, repris-je en souriant. « – Mais ne vous plaigniez-vous pas l’autre jour que, dans notre voyage, mon père serait là et nous gênerait? Vous comptiez donc rester seul avec moi, le jour comme la nuit? « – Mais nous devions voyager après notre mariage seulement. « – Oui, j’ai remarqué qu’on accorde à la femme beaucoup de privilèges qu’on nous refuse, à nous autres jeunes filles, comme si la cérémonie nuptiale avait le privilège de nous faire à l’instant même une personne raisonnable d’une folle enfant; au reste, nous, ne sommesnous pas comme mariés? Chacun ne sait-il pas que nous devons être mari et femme? et même ne le serions-nous point à cette heure, si je n’avais pas été si cruellement malade? « J’étais véritablement embarrassé de lui répondre. « – Allons donc n’allezvous pas me refuser, maintenant? Eh bien! ce serait gracieux de votre part, quand vous allez choses à me dire, des promesses sans fin à me faire. Vous ne savez pas, vous parti, comme je vais être malheureuse; c’est donc bien le moins que vous ne partiez qu’après m’avoir laissé quelques-unes de ces bonnes et douces paroles qui me font tant de plaisir venant de vous. « Je trouvai ma position ridicule et mon rigorisme impertinent; je me promis à moi-même de veiller sur elle et sur moi, et je m’engageai à être au jardin à onze heures précises. « En vérité, ma chère Antoinette, il aurait fallu être sage comme les sept sages de la Grèce à la fois pour tenir rigueur contre une si charmante demande. « Je lui recommandai seulement de bien s’envelopper, ce qu’elle était en train de me promettre lorsque son père rentra. « À dix heures, nous sortîmes ensemble. « – Vous le voyez, Amaury, me dit-il, je m’en suis rapporté à votre parole et je vous ai laissé seul avec Madeleine. J’ai bien compris, pauvre enfant, que vous aviez mille choses à vous dire. Vous, de votre côté, et je vous en remercie, vous avez été raisonnable. Aussi, vous le voyez, ma pauvre Madeleine est calme; elle va passer une bonne nuit. Demain matin, je vous laisserai encore une heure ensemble, et dans six semaines vous retrouverez à Nice votre future femme bien portante et bien heureuse de vous revoir. « J’avais comme un remords au fond du cœur, et j’étais prêt à lui tout avouer; mais qu’aurait dit Madeleine? Sans doute, la contrariété qu’elle eût éprouvée lui eût fait plus de mal que ne lui en fera notre entrevue. « D’ailleurs, comme je me le suis promis, je veillerai sur moi. « Voilà onze heures qui sonnent; bonsoir, Antoinette; je vous quitte pour Madeleine.", "Aussitôt que vous aurez reçu cette lettre, Antoinette, quittez Ville-d’Avray et venez vite à Paris; nous avons bien besoin de vous ici. Mon Dieu! Madeleine se meurt! « Oh! misérable que je suis! « Venez, venez. « Quelque besoin que nous ayons de toi, quelque inquiétude que tu éprouves en apprenant l’état de ma fille, ne viens pas, chère Antoinette, avant que Madeleine te demande. « Hélas! j’ai peur qu’elle ne te demande bientôt. « Plains-moi, toi qui sais combien je l’aime! « Ton oncle, Voici ce qui était arrivé. En achevant sa lettre à Antoinette, Amaury avait quitté sa chambre; personne ne l’avait vu, personne ne l’avait rencontré: il avait traversé le grand salon, avait écouté à la porte de Madeleine et n’avait entendu aucun bruit; sans doute Madeleine avait déjà fait semblant de se coucher pour écarter mistress Brown; il avait alors gagné le perron et était descendu dans le jardin. Tout était si hermétiquement fermé chez Madeleine, volets et rideaux, qu’on n’apercevait pas la moindre trace de lumière; une seule fenêtre sur toute la façade était éclairée, c’était celle de M. d’Avrigny. Amaury fixa les yeux sur cette fenêtre avec une impression qui ressemblait presque à du remords. Le père et l’amant veillaient pour Madeleine, mais quelle différence dans le but de cette veille! L’un, à l’amour tout dévoué, veillait, interrogeant la science pour achever d’arracher sa fille à la mort. L’autre, à l’amour tout égoïste, avait accepté le rendez-vous demandé, quoiqu’il sût que ce rendez-vous pouvait être fatal à celle qui le demandait. Amaury eut un instant l’idée de rentrer et de dire à Madeleine, à travers sa porte: « Restez chez vous, Madeleine; votre père veille et pourrait nous voir..." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Cette fois, elle en mourra, et c’est vous qui l’aurez tuée.", "Vivrai-je ou mourrai-je? « Telle est la question que je m’adresse chaque jour en voyant Madeleine qui s’affaiblit et mes rêves qui s’éteignent; et je vous le jure, Antoinette, ce n’est pas par une façon de parler que je dis à son père, lorsque le matin j’entre chez elle: « – Comment allons-nous? « Aussi, lorsqu’il me répond: « – Elle est plus mal, je m’étonne toujours qu’il ne me dise pas: « – Vous êtes plus mal. « Au reste, je ne puis plus guère m’abuser; quoique d’abord mon incrédulité ait tenté de réagir contre l’arrêt de la science, mon espoir s’en va chaque jour. Avant que les feuilles tombent, Madeleine ne sera plus de ce monde. « Antoinette, je vous le dis, il faudra creuser deux tombes a la fois. « Mon Dieu! je suis sans amertume, et cependant je ne puis m’empêcher de penser que ç’aura été une destinée bien triste et bien misérable que la mienne; j’aurai marché jusqu’au seuil de toutes les félicités pour tomber en touchant ce seuil; j’aurai entrevu toutes les joies pour les perdre, et toutes les promesses du sort m’auront manqué l’une après l’autre: riche, jeune, aimé, qu’aurais-je à souhaiter, si ce n’est de vivre, et je vais mourir du dernier soupir de ma bien-aimée Madeleine. « Et quand je pense que c’est moi... « Oh! mon Dieu! mon Dieu! que si j’avais eu le courage de refuser cette dernière entrevue!... « Mais elle aurait cru que je ne l’aimais pas, et peut-être son amour se fût-il refroidi de mon refus! En vérité, j’oserais presque dire que j’aime mieux que cela soit ainsi que cela est, puisque je suis sûr de mourir avec elle. « Quel cœur que celui de M. d’Avrigny, Antoinette! Quand je pense que, depuis cette lettre qu’il m’a écrite, pas un mot de reproche n’est sorti de sa bouche. « Il continue de m’appeler son fils, comme s’il devinait que je suis fiancé à Madeleine, non seulement dans ce monde, mais encore dans l’autre. « Pauvre Madeleine! elle ne s’aperçoit pas que maintenant nos heures sont comptées. Grâce à l’étrange privilège de sa maladie, elle ne voit pas le danger; elle parle de l’avenir, elle fait des projets, des romans. « Jamais je ne l’ai trouvée plus charmante et meilleure pour moi, et à chaque instant elle me gronde de ce que je ne l’aide pas à construire ses châteaux en Espagne. « Ce matin, elle m’a bien épouvanté. « – Mon ami, m’a-t-elle dit, pendant que nous ne sommes que nous deux, donnez-moi vite du papier et de l’encre, je veux écrire. « – Eh quoi! Madeleine, m’écriai-je, y pensez-vous, faible comme vous l’êtes! « – Eh bien! vous me soutiendrez, Amaury. « Je restai muet, immobile et brisé. Avait-elle enfin compris notre malheur? Un fatal pressentiment l’avertissait-il que sa fin était proche? Voulait-elle écrire ses dernières volontés avant de quitter ce monde? « Était-ce son testament qu’elle allait faire? « Je lui apportai ce qu’elle demandait; mais, comme je l’avais prévu, elle était trop faible; j’eus beau la soutenir, la tête lui tourna, la plume s’échappa de sa main, et elle retomba sur l’oreiller. « – Vous avez raison, Amaury, me dit-elle après un instant de repos, je ne puis écrire; mais écrivez, vous, je vais dicter. « Je pris la plume, et je m’apprêtai à lui obéir, la sueur de l’angoisse sur le front. « Elle me dicta un plan de vie dans lequel elle marqua, heure par heure, l’emploi des journées que nous allions passer ensemble. « Et demain, M. d’Avrigny veut une consultation, car en lui le père doute du médecin; une consultation: c’est-à-dire que six hommes vêtus de noir, six juges, viendront solennellement prononcer sur la pauvre malade innocente un arrêt de vie ou de mort. Terrible tribunal qui se charge de deviner la sentence de Dieu! « J’ai dit qu’on vînt me prévenir aussitôt qu’ils seraient arrivés. Ils ne verront pas Madeleine. M. d’Avrigny a eu peur que leur aspect ne tirât la pauvre malade de son erreur. « Ils ne sauront pas qu’il s’agit de la fille de leur confrère. M. d’Avrigny a craint que, par pitié, ils ne lui cachassent quelque chose. « Moi, j’assisterai caché derrière une tapisserie. Ni le père ni les médecins ne sauront que je suis là. « Je lui demandais hier dans quel but il avait décidé cette consultation. « – Ce n’est pas dans un but, me répondit-il, mais dans un espoir. « – Et cet espoir, quel est-il? demandai-je, me rattachant aussitôt, pauvre naufragé que je suis, à la planche que je trouvais sur mon chemin. « – C’est que je me serai trompé, ou sur la maladie ou dans le traitement. Aussi ai-je convoqué ceux-là même qui suivent les systèmes que je blâme. Dieu veuille qu’ils me dépassent, Dieu veuille qu’ils m’humilient, Dieu veuille qu’ils m’écrasent, Dieu veuille enfin qu’ils me trouvent plus ignare qu’un barbier de village! Ah! alors, je me trouverai bien heureux, je vous le jure, Amaury, de mon infériorité. Que l’un d’eux me rende, à moi ma fille, à vous votre femme, et je ne serai pas comme ces clients qui vous promettent la moitié de leur fortune et qui vous envoient vingt-cinq louis par leur laquais; non, au sauveur de mon enfant, je dirai: – Vous êtes le dieu de la médecine, le guérisseur toutpuissant. À vous cette clientèle, ces honneurs, ces titres, ces croix, cette gloire que j’avais usurpés sur vous, et que vous seul méritez. Mais, hélas! ajouta-t-il après un instant de douloureux silence et en secouant tristement la tête, j’ai bien peur de ne m’être pas trompé. Madeleine s’éveille, je descends près d’elle. À demain. « Ce matin, à dix heures, Joseph est venu me prévenir que les médecins étaient réunis dans le cabinet de M. d’Avrigny. « Je passai aussitôt dans sa bibliothèque, et de là, caché derrière une porte vitrée, je m’assurai que je pouvais tout voir et tout entendre. « Ils étaient là, toutes les illustrations de la Faculté, tous les princes de la science, six de ces noms comme il n’y en a pas six autres dans le reste de l’Europe, et cependant, quand M. d’Avrigny entra, ils s’inclinèrent tous devant lui, comme des sujets devant un roi. « Au premier aspect, on l’eût cru parfaitement calme; mais moi, qui depuis deux mois le vois occupé éternellement de son œuvre de salut, je vis à ses mâchoires serrées et à l’altération de sa voix qu’une profonde émotion était en lui. « M. d’Avrigny prit la parole; il leur exposa la cause pour laquelle il les avait convoqués, leur raconta la mort de la mère de Madeleine, l’enfance débile de la chère enfant, les précautions à l’aide desquelles il lui avait fait traverser la jeunesse et l’adolescence, ses craintes à l’approche de l’âge des passions, son amour pour moi; tout cela sans nous nommer ni l’un ni l’autre. « Il dit l’hésitation du père à marier sa fille, les accidents successifs dont elle avait failli être victime, et je sentis s’approcher ce moment avec terreur, croyant qu’il allait m’accuser, enfin la dernière catastrophe qui avait remis en doute l’existence de la malade, disputée à la mort presque depuis le jour de sa naissance. « Oh! je l’avoue, je m’appuyai chancelant contre la muraille. Il ne m’accusa point, il raconta simplement le fait. « Puis, après l’histoire de la malade, il fit l’histoire de la maladie, la suivant dans toutes ses phases, l’analysant dans tous ses phénomènes, leur montrant la mort dans la poitrine de Madeleine, faisant, pour ainsi dire, l’autopsie de sa fille vivante, et cela avec tant de force, de clarté et de précision que moi-même, tout étranger à la science que je suis, je pouvais, d’un regard épouvanté, suivre les progrès de la destruction. « Oh! mon Dieu! mon Dieu! il avait vu, il avait deviné tout cela, le malheureux père, et il l’a supporté. « Et à chaque mot qu’il disait, à chaque phase de la maladie qu’il abordait, c’était de la part de ceux qui l’écoutaient des félicitations et des enthousiasmes sans fin. « Et quand il eut achevé l’analyse de son supplice, quand il eut constaté, angoisse par angoisse, la maladie de son enfant, quand il eut dressé l’inventaire exact de cette souffrance qui nous tue tous trois, ils le nommèrent leur maître et leur roi. « Comme c’était bien cela! quelle profondeur! rien ne lui avait échappé, rien! C’était un miracle d’investigations; il avait vu comme Dieu même. « Et lui, pendant ce temps, il essuyait la sueur de son front, car son dernier espoir lui échappait: il était évident qu’il ne s’était pas trompé. « Mais s’il ne s’était pas trompé sur la naissance, le cours et les progrès de la maladie, peut-être, au moins, s’était-il trompé sur le traitement qu’il avait ordonné. « Alors commença l’exposé des moyens qu’il avait employés pour lutter contre le mal; la liste des ressources qu’il avait épuisées, tant dans la science des autres que dans son propre génie; la revue des armes avec lesquelles il avait, sans jamais se lasser, combattu cette phtisie sans cesse renaissante. Que restait-il désormais à faire? « Il avait bien songé encore à tel remède, mais il était trop fort; à tel autre, mais il était insuffisant; il en appelait donc à ses confrères, car, pour lui, il avouait en être arrivé à ce mur infranchissable qui borne la science humaine. « Un instant, le docte aréopage se tut, et je vis l’espoir renaître sur le front de M. d’Avrigny. « Sans doute il s’était fourvoyé; sans doute il avait passé à côté d’un moyen sûr; sans doute ses savants confrères, éclairés par la précision de son analyse, allaient lui proposer quelque remède simple, facile et efficace qui sauverait son enfant... Et voilà pourquoi, avant de se parler, ils se taisaient et se recueillaient. « Mais ce silence était celui de l’admiration et de l’étonnement, et bientôt le concert d’éloges recommença plus magnifique et plus terrible. « M. d’Avrigny était l’honneur de la France médicale. « Tout ce qu’on pouvait humainement tenter, il l’avait tenté. Pas une erreur, pas un doute, pas un tâtonnement; il les avait fait assister à un spectacle merveilleux, en leur laissant voir cette admirable guerre de l’homme contre la nature qu’il avait si longtemps soutenue; les bornes de la science étaient reculées; il n’y avait plus rien à faire, toutes les ressources de la science étaient épuisées. Si le sujet n’eût pas été atteint d’une maladie essentiellement mortelle, il l’eût guéri; mais quelque miracle nouveau qu’il accomplît, il était évident que dans quinze jours le sujet serait mort. « Je vis, à cet arrêt, M. d’Avrigny pâlir, les jambes lui manquèrent; il tomba sur un fauteuil en éclatant en sanglots. « – Mais, lui demandèrent ces messieurs, quel intérêt prenez-vous donc à ce sujet? « – Eh! messieurs! s’écria le pauvre père d’une voix déchirante, ce sujet c’est ma fille! « Je n’y pus tenir plus longtemps: j’entrai dans le cabinet de M. d’Avrigny, et je me précipitai dans ses bras. « Alors ces hommes comprirent tout, et se retirèrent en silence, excepté un, qui, lorsque M. d’Avrigny releva la tête, s’approcha de lui. « C’était un de ces médecins à systèmes exclusifs et dédaigneux que M. d’Avrigny avait toujours eu pour dépréciateur et même pour ennemi. « – Monsieur, lui dit-il, ma mère est mourante, comme votre fille. Comme vous avez tout fait pour guérir votre fille, j’ai tout fait, moi, pour guérir ma mère. Ce matin encore, en venant ici, j’étais convaincu qu’il n’y avait plus de ressource pour elle, maintenant l’espoir m’est revenu: je vous confie ma mère, monsieur, vous la sauverez. « M. d’Avrigny poussa un soupir et lui tendit la main. « Puis nous rentrâmes dans la chambre de Madeleine qui nous reçut en souriant, sans se douter que, pour nous, elle n’était déjà plus qu’un cadavre." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "La nuit d’avant celle-ci c’était à M. d’Avrigny à veiller; mais, quoique dans ma chambre, quoique couché, je n’ai pas fermé l’œil plus que lui. « Depuis cinq semaines, je n’ai pas, je crois, dormi en tout quarante-huit heures. Avant peu, par bonheur, je me reposerai longuement. « Ah! celui qui m’a vu, il y a deux mois, ardent, gai, plein de vie et d’espoir, ne reconnaîtrait plus aujourd’hui mon visage pâle et mon front ridé; moi-même je me sens brisé, vieilli; en quarante jours j’ai vécu quarante années. « Aussi, ce matin, ne pouvant me contraindre au sommeil, je suis descendu vers sept heures: j’ai trouvé M. d’Avrigny qui sortait de la chambre de sa fille. Il m’a vu à peine. Il semble maintenant ne plus avoir qu’une idée. Depuis six semaines, il n’a pas écrit un mot sur le journal où il consignait autrefois les événements de ses journées. « C’est que ces journées sont à la fois trop vides d’événements et trop pleines de douleur. Le lendemain de la rechute, il écrivit: « Elle est retombée malade!", "Voilà tout. « Hélas! je sais d’avance les premières paroles qu’il écrira à la suite de celles-ci. « Je l’arrêtai et lui demandai des nouvelles. « – Elle ne va pas bien, mais elle dort, m’a-t-il dit d’un air distrait et sans me regarder; mistress Brown est près d’elle... moi je vais préparer moimême une potion. « Depuis la soirée du bal, M. d’Avrigny a transformé en pharmacie une des chambres de son hôtel, et tout ce que Madeleine prend est préparé de sa propre main. « Je fis un pas vers la porte de la malade. Il m’arrêta, toujours sans me regarder. « – N’entrez pas vous la réveilleriez! « Puis il continua son chemin sans plus faire attention à moi, le regard fixe, la tête inclinée, le doigt sur la bouche, poursuivant sa seule, son unique, son éternelle pensée. « Alors, ne sachant que faire, ignorant que devenir jusqu’au moment de son réveil, j’ai été moi-même à l’écurie, j’ai sellé Sturm, je me suis élancé sur son dos et l’ai lancé à fond de train. Depuis plus d’un mois je n’ai pas mis le pied hors de l’hôtel, et j’avais besoin de respirer le grand air. « Arrivé au bois et en traversant l’allée de Madrid, je me suis rappelé une promenade que j’avais faite il y a trois mois, mais dans des conditions bien différentes. Ce jour-là, j’étais sur le seuil du bonheur; aujourd’hui, je suis sur le seuil du désespoir. « Septembre commence à peine, et déjà les feuilles tombent. Nous avons eu un été ardent, sans brises tièdes et sans douces pluies, et l’automne, cette année, viendra de bonne heure tuer les fleurs de Madeleine. « Bien qu’il fût dix heures du matin à peine, que le ciel fût gris et le temps froid, il y avait encore trop de promeneurs au bois; j’ai laissé mon cheval m’emporter jusqu’à Marly, sautant barrières et fossés, et je ne suis rentré à l’hôtel qu’à onze heures, brisé de fatigue, épuisé de douleur; mais, je le sentais, l’accablement du corps faisait du bien à la souffrance de l’âme. « Madeleine venait de se réveiller. « Chère enfant! elle ne souffre pas, elle, elle meurt tout doucement, sans s’apercevoir qu’elle meurt! « Elle m’a grondé de ma longue absence; elle était inquiète de moi. Il n’y a que de vous, Antoinette, dont elle ne parle jamais. Comprenezvous ce silence? « Je m’approchai de son lit et m’excusai sur ce que je croyais qu’elle dormait encore. « Mais, sans me laisser achever, elle me donna à baiser, en signe de pardon, sa petite main brûlante; puis elle me pria de lui lire quelques pages de Paul et Virginie. « Je tombai sur les adieux des deux pauvres enfants. « Oh! comme parfois j’eus peine à retenir mes sanglots! « De temps en temps M. d’Avrigny entrait dans la chambre, mais c’était pour en sortir aussitôt tout préoccupé. « Madeleine lui a fait de doux reproches sur cette préoccupation. Il l’écoutait à peine et ne lui répondait presque pas. « En vérité, à force d’étudier la maladie, il semble ne plus voir sa fille. « Il est revenu vers six heures du soir avec une potion calmante qu’il lui a fait prendre, et a recommandé, dès lors, le plus absolu repos." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "M. d’Avrigny, mistress Brown et moi nous passons ainsi les nuits à tour de rôle, en compagnie d’une garde-malade. Tout brisé que j’étais par la fatigue et par la douleur, j’ai réclamé mon droit, et M. d’Avrigny s’est retiré sans faire d’objection. « Alors Madeleine s’est endormie, paisible comme si le temps ne lui était pas mesuré. Quant à moi, mes tristes pensées me tenaient éveillé. « Cependant, à minuit, ma vue s’est troublée, ma tête s’est appesantie, et, après une lutte d’un instant contre le sommeil, j’ai laissé tomber mon front sur le bord du lit de Madeleine. « Alors, comme pour me dédommager de mes terribles veilles, a commencé un beau et doux rêve. « C’était la nuit, une nuit de juin, tranquille et pleine d’étoiles. « Nous nous promenions, Madeleine et moi, dans un pays étranger, que je reconnaissais pourtant; nous allions ainsi causant sur le bord de la mer, suivant le contour d’une baie splendide, et nous admirions les jeux de la lune sur les vagues argentées. Je l’appelais ma femme, et elle me disait: Amaury, et cela avec une voix si suave, que les anges n’ont pas de plus céleste mélodie. « Tout à coup, et au milieu de ce rêve, je me réveillai. Je vis l’appartement sombre, le lit blanc, la morne veilleuse, et, près de moi, M. d’Avrigny grave et silencieux, qui, le visage impassible, et d’un regard terrible à force de profondeur, considérait sa fille toujours endormie. « – Vous voyez que vous avez eu tort de réclamer votre tour de veille, Amaury, me dit-il froidement. Je sais cela: à vingt-quatre ans on a plus besoin de sommeil qu’à soixante. Allez vous reposer, mon ami, je veillerai, moi. « Il n’y avait dans ses paroles ni aigreur ni moquerie, mais bien plutôt, au contraire, l’accent d’une compassion toute paternelle pour ma faiblesse. Et cependant, je ne sais pourquoi, à ses paroles, je me sentis une rage sourde au cœur et comme un mouvement de profonde jalousie. « C’est qu’en vérité il semble un être surhumain, lui, un esprit intermédiaire entre l’homme et Dieu, qui n’est soumis à aucune émotion terrestre, qui n’a besoin ni de manger ni de dormir. On n’a pas eu à faire son lit une seule fois depuis un mois; il veille sans cesse, il veille toujours, pensif, triste et cherchant. « Cet homme est donc de fer! « Je n’ai pas voulu monter chez moi, je suis descendu au jardin, j’ai été m’asseoir sur le banc où nous nous sommes assis ensemble. « Tous les moindres détails de cette nuit sont alors venus se présenter à ma pensée. « Sur toute la façade de l’appartement, une seule fenêtre était éclairée d’une faible lueur: c’était celle de Madeleine. « Je regardais cette lumière tremblante et débile, la comparant à ce reste d’existence qui anime encore ma pauvre bien-aimée, quand tout à coup cette unique lueur s’est éteinte et m’a laissé dans les ténèbres; j’ai frissonné. « N’est-ce pas là l’image de mon propre destin? « Ainsi va s’effaçant le seul rayon de clarté qui soit venu briller dans les ombres de ma vie. « J’ai regagné ma chambre en pleurant.", "Je me trompais, Antoinette, M. d’Avrigny a comme moi ses heures d’accablement et de désespoir. Ce matin je suis entré dans son cabinet et l’ai trouvé courbé sur son bureau, la tête appuyée sur ses deux bras. « À mon tour j’ai cru qu’il dormait, et je me suis approché de lui, un peu moins humilié de moi-même, en trouvant dans cet homme quelque chose d’humain; mais je me trompais: au bruit de mes pas il a relevé le front, et m’a montré son visage tout en larmes. « Alors j’ai senti mon cœur se serrer affreusement. C’était la première fois que je le voyais pleurer. « Tant que je le vis calme, je crus qu’il espérait. « – Mais toute chance de la sauver est donc perdue! m’écriai-je; mais vous ne connaissez donc plus de ressources, vous ne pouvez donc pas inventer quelque remède? « – Rien ne fait, rien! me répondit-il; hier j’ai composé une nouvelle potion, inutile, inefficace comme les autres. Ah! qu’est-ce donc que la science? continua-t-il en se levant et en marchant à grands pas; une ombre, un mot; encore si l’on disait, il s’agit de rappeler à la vie une vieillesse usée que les années entraînaient vers la mort, de ranimer un sang appauvri par l’âge; s’il était question de moi, par exemple, on concevrait l’insuffisance de l’homme à vaincre la nature, à lutter contre le néant; mais non, c’est une enfant née d’hier qu’il faut sauver, c’est une existence toute jeune, toute fraîche, toute vivante, et qui ne demande qu’à suivre son cours, qu’il faut arracher à la maladie, et l’on ne peut pas, l’on ne peut pas! « Et le malheureux père se tordait les mains, tandis que, aussi impuissant dans mon ignorance que lui dans sa science, je le regardais, muet et immobile, sur le fauteuil où j’étais tombé. « – Et cependant, continua-t-il comme parlant à lui-même, si tous ceux qui se sont occupés de l’art de guérir avaient fait leur devoir et travaillé comme moi, la science serait plus avancée; les lâches! Mais dans l’état où elle est, à quoi sertelle, mon Dieu? à m’apprendre que dans huit jours ma fille sera morte. « Je poussai un cri sourd. « – Oh! non, reprit-il avec un sentiment qui ressemblait à de la rage, oh! non, car d’ici là je la sauverai; je trouverai un élixir, un philtre, le secret de ne pas mourir enfin; dussé-je le composer avec le sang de mes veines, je le trouverai, elle ne mourra pas, elle ne mourra pas! « J’allai à lui, je le pris dans mes bras, car je crus qu’il allait tomber. « – Tiens, Amaury, me dit-il, il y a deux idées qui bourdonnent éternellement dans ma tête et qui, je crois, me rendront fou: la première, c’est que si l’on pouvait transporter tout de suite, sans fatigue, sans secousse. mon enfant dans un climat plus doux, à Nice, à Madère ou à Palma, elle vivrait peut-être. Pourquoi donc, puisque Dieu a donné aux pères un amour divin, ne leur a-t-il pas donné un pouvoir égal à leur amour, le pouvoir de commander au temps, de supprimer l’espace, de bouleverser ce monde? Oh! mon Dieu! c’est injuste, c’est impie qu’ils ne l’aient pas. L’autre idée qui m’écrase, c’est que le lendemain du jour où ma fille sera morte, il se peut qu’on découvre, que je découvre moi-même le remède à la maladie qui l’aura tuée. Oh! si c’était moi qui le trouvasse, tiens, Amaury, je crois que je ne le dirais pas: les filles des autres, qu’est-ce que cela me fait à moi? Les pères n’avaient qu’à ne pas laisser mourir ma fille. « En ce moment, mistress Brown est entrée venant annoncer à M. d’Avrigny que sa fille venait de s’éveiller. « Alors, Antoinette, je vis une chose merveilleuse, c’est la puissance de cet homme sur lui-même. Ses traits bouleversés reprirent, par la force de sa volonté, leur expression de calme ordinaire. « Seulement, de jour en jour, ce calme devient plus sombre. « Il descendit en me demandant si je ne le suivais pas. « Mais moi je n’ai point cet énergique stoïcisme. « Moi, il me faut plus de temps que cela pour me composer un visage, et je restai plus d’une demi-heure à ramener un peu de sérénité sur mes traits. « C’est pendant cette demi-heure que je vous écris, chère Antoinette." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Quel ange la terre va perdre! « Je regardais ce matin Madeleine avec ses longs cheveux blonds épars sur l’oreiller, sa blancheur de perle, ses grands yeux mélancoliques et toute cette beauté suprême que les dernières lueurs de la vie prêtent à ceux qui la quittent, et je me disais: « Cette voix, ces regards, le profond amour qui éclaire ce sourire, n’est-ce pas là de l’âme? est-ce autre chose que de l’âme? et l’âme peutelle mourir? « Elle mourra, cependant! « Et toute cette grâce s’éclipsera sans avoir été à moi! sans m’avoir appartenu! Et au jour du jugement, le séraphin qui appellera Madeleine pour en faire un séraphin comme lui, ne la nommera point de mon nom. « Pauvre enfant! elle voit maintenant que le soleil de ses jours décline; elle commence à avoir de tristes pressentiments. Ce matin, comme avant d’entrer chez elle je me tenais un instant debout à la porte, comme j’ai l’habitude de le faire, pour rappeler toutes mes forces, je l’entendis, de sa douce voix d’enfant, qui disait à M. d’Avrigny: « – Oh! je me sens bien mal!... mais tu me sauveras, mon père, n’est-ce pas que tu me sauveras? Car, ajouta-t-elle plus bas, car si je mourais, sais-tu bien qu’il mourrait aussi? « Oh! oui, oui, chère Madeleine! oui, si tu meurs, je mourrai. « J’entrai en ce moment, et j’allai m’agenouiller auprès de son lit. « Alors elle fit signe à son père, qui allait lui répondre, de se taire. Ainsi, pauvre chère Madeleine, elle croit que j’ignore son état et elle veut me cacher ses pressentiments. « Elle m’a tendu la main pour me relever, et lorsqu’elle m’a vu debout, elle m’a prié d’aller dans le petit salon lui jouer encore une fois cette valse de Weber qu’elle aime tant. « J’hésitai. M. d’Avrigny m’a fait signe de lui obéir. « Hélas! cette fois, pauvre chère Madeleine, elle ne s’est pas levée et n’est pas venue à moi soutenue par l’influence magique de cette puissante mélodie. « À peine a-t-elle pu se soulever sur son lit; puis, la dernière note éteinte, le dernier son envolé, elle est retombée les yeux fermés et avec un soupir sur son oreiller. « Puis des pensées plus graves lui sont alors venues, et elle a dit à son père qu’elle serait bien heureuse de voir le curé de Ville-d’Avray, qui lui a fait faire sa première communion. Alors M. d’Avrigny l’a quittée pour aller écrire au bon prêtre, et je suis resté seul avec elle. « Tout cela n’est-il pas triste à en mourir, mon Dieu! Oh! oui, à en mourir, c’est le mot. « Mais, comprenez-vous une chose, Antoinette, c’est qu’elle ne parle pas de vous, c’est qu’elle ne vous demande pas, c’est que M. d’Avrigny, de son côté, ne lui fasse pas souvenir que vous êtes au monde? « Ah! sans votre défense expresse de prononcer votre nom devant elle, je saurais déjà le motif de ce silence.", "Monsieur le curé, « Ma fille va mourir et voudrait, avant de s’en aller à Dieu, revoir son père spirituel. « Venez donc au plus tôt, je vous prie, monsieur le curé; je vous connais assez pour ne pas vous en dire plus et pour savoir que lorsque quelqu’un souffre, et dans sa souffrance vous réclame, il n’y a qu’à crier: – Venez! « J’ai aussi un autre service à réclamer de votre bonté; ne vous étonnez pas de la nature de celui-là, et oubliez, je vous prie, monsieur le curé, qu’il vous est demandé par un homme qu’on appelle, bien follement, allez, un des plus grands médecins de notre époque. « Ce service, le voici: « Nous avons à Ville-d’Avray, n’est-ce pas, un pauvre pâtre nommé André, qui a la réputation d’avoir des recettes merveilleuses, et qui, au dire des paysans, par la simple combinaison de certaines plantes, a rappelé à la vie des gens dont la Faculté avait désespéré. « J’ai entendu dire tout cela; je ne l’ai pas rêvé, n’est-ce pas? mon peu de mémoire m’est permis. « C’était dans un temps de bonheur et par conséquent d’incrédulité, que j’ai entendu raconter toutes ces merveilles. « Amenez-moi cet homme, monsieur le curé, je vous en supplie. M. d’Avrigny avait fait porter la lettre au curé par un homme à cheval; aussi, le même jour, à cinq heures, le curé et le pâtre arrivèrent-ils. Ce pâtre était un grossier paysan, sans instruction aucune, et si M. d’Avrigny avait eu réellement quelque espérance de ce côté, il lui fut facile, au premier mot, de voir que cette espérance était bien chimérique. N’importe, il ne l’introduisit pas moins près de sa fille, sous prétexte que cet homme venait annoncer que le curé arriverait le lendemain. Madeleine, qui, enfant, avait vu ce berger venir vingt fois, à la maison de Ville-d’Avray, le reconnut avec plaisir. En sortant avec cet homme de la chambre de Madeleine, M. d’Avrigny lui demanda ce qu’il pensait de sa fille. Alors, celui-ci, avec la sottise de l’ignorance, lui dit qu’elle était bien mal, il est vrai, mais qu’à l’aide des herbes qu’il avait apportées avec lui, il en avait fait revenir de plus loin. Et le vieux berger tira d’un sac des simples, dont la vertu selon lui, était doublée par les époques de l’année dans lesquelles ils avaient été cueillis. M. d’Avrigny jeta sur ces simples un seul coup d’œil, et reconnut que la combinaison de ces herbes ne devait produire évidemment d’autre effet que celui d’une tisane ordinaire; mais en tout cas, comme elle ne pouvait pas faire de mal, il laissa le berger préparer son breuvage, et, désormais sans aucun espoir de ce côté, il remonta près du curé." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Monsieur le curé, lui dit-il, le remède que propose André est ridicule; mais comme il n’est pas dangereux, je le laisse faire. Il ne hâtera ni retardera d’une heure la mort de Madeleine, et cette mort aura lieu dans la nuit de jeudi à vendredi, vendredi matin au plus tard. J’en sais assez, ajouta-t-il avec un sourire amer; oui, je suis un assez grand médecin pour croire que je ne me trompe point en prédisant cela!... Monsieur le curé, continua-t-il, vous le voyez, je n’ai donc plus d’espoir en ce monde.", "Espérez en Dieu, monsieur d’Avrigny" ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Eh bien! répondit M. d’Avrigny avec un peu d’hésitation, voilà justement où je voulais en venir, monsieur le curé. Oui, j’ai toujours espéré, j’ai toujours cru en Dieu, surtout depuis que Dieu m’a donné ma fille; et pourtant, monsieur le curé, je vous l’avoue, des doutes ont souvent traversé mon esprit. Oui, l’analyse est sceptique: à force de ne voir que la matière, on arrive à douter de l’âme, et qui doute de l’âme est bien près de douter de Dieu... Qui nie l’ombre nie le soleil. J’ai donc parfois, dans mon pauvre orgueil humain, osé soumettre à un examen impie jusqu’au Seigneur lui-même. Ne vous scandalisez pas, mon père, car, à l’heure qu’il est, je me repens de ces révoltes; je les trouve coupables, ingrates, odieuses! Je crois...", "Croyez, et vous serez sauvé" ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Eh bien! c’est justement cette parole de l’Évangile que j’invoque, mon père, s’écria M. d’Avrigny; car aujourd’hui, je ne crois pas seulement à l’esprit comme les superbes, je crois à la lettre, comme les simples. Je crois que Dieu est bon, grand, miséricordieux, toujours éternel et toujours présent, même dans les infiniment petits événements de la vie. Je crois que l’Évangile de notre divin Sauveur ne renferme pas seulement des symboles, mais des faits. Je crois que l’histoire de Lazare et de la fille de Jaïre ne sont point des paraboles, mais des événements; qu’il n’est pas question de la résurrection des sociétés, mais purement et simplement du rappel des individus au jour et à la vie. Je crois, enfin, au pouvoir légué par lui à ses apôtres, et, par conséquent, aux miracles intervenus par la divine intercession des saints.", "Si cela est vrai, vous êtes heureux, mon fils, répondit l’homme de Dieu." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Oh! oui, s’écria M. d’Avrigny en tombant à genoux; oui: car ayant cette foi aveugle, je puis me mettre à vos pieds et vous dire: Mon père, nul n’a mérité mieux que vous l’auréole des saints, car toute votre existence n’a été que prière et charité; il n’y a pas une de vos actions qui ne puisse passer pure et bénie devant le regard du Seigneur; saint homme que vous êtes, faites un miracle: rendez la santé à ma fille, donnez la vie à mon enfant... Eh bien! que faites-vous?...", "Hélas! répondit le prêtre, hélas! je vous plains, et je pleure de ce que je ne suis pas l’homme irréprochable que vous dites; de ce que je ne suis pas celui qu’il faudrait pour un pareil miracle, et de ne pouvoir que prier celui qui tient vos destinées dans sa main." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "En ce cas, tout est inutile! s’écria M. d’Avrigny en se levant; Dieu laissera mourir ma fille: il a bien laissé mourir son fils!... Et M. d’Avrigny sortit de son cabinet, suivant le digne être épouvanté de son blasphème. Comme l’avait prévu M. d’Avrigny, le breuvage d’André ne produisit aucun effet. La nuit fut fiévreuse, Madeleine dormit cependant, mais d’un sommeil agité; on voyait qu’il y avait déjà de l’agonie dans ses rêves. Au point du jour, elle se réveilla en poussant un cri; M. d’Avrigny, comme toujours, était près d’elle. Elle tendit les bras vers lui en criant: – Ô mon père! mon bon père! ne me sauveras-tu donc pas? M. d’Avigny la prit dans ses bras et ne put lui répondre que par ses larmes. Madeleine se calma par un effort sur ellemême, et demanda si le prêtre était arrivé.", "Oui, ma fille, répondit M. d’Avrigny." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Alors, je voudrais le voir, dit Madeleine. M. d’Avrigny envoya chercher M. le curé, qui descen", "Monsieur le curé, lui dit Madeleine, je vous ai envoyé chercher, comme vous êtes mon directeur habituel, pour me confesser à vous. Êtes-vous prêt à m’entendre? Le curé fit un signe affirmatif. Alors Madeleine se tourna vers M. d’Avrigny." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Mon bon père! lui dit-elle, laissez-moi un instant avec cet autre père, qui est le père de tous. M. d’Avrigny baisa sa fille au front et sortit. À la porte, il rencontra Amaury, le prit par la main, et le conduisit, sans dire un mot, dans l’oratoire de Madeleine; puis, arrivé devant la croix, il tomba à genoux, tirant Amaury après lui et disant ce seul mot: – Prions!", "Grand Dieu! s’écria Amaury, est-elle morte, morte loin de moi?" ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Non, répondit M. d’Avrigny, non, tranquillisez-vous, Amaury, nous avons encore vingt-quatre heures à peu près à la garder en ce monde, et, soyez tranquille, je vous promets que vous serez là quand elle mourra. Amaury éclata en sanglots et laissa tomber sa tête sur le prie-Dieu. Ils étaient là depuis un quart d’heure à peu près, lorsque la porte s’ouvrit et que des pas se rapprochèrent d’eux. Amaury se retourna; c’était le vieux prêtre.", "C’est un ange, dit le curé. M. d’Avrigny releva la tête à son tour: – Et pour quelle heure l’extrême-onction? demanda-t-il." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Pour ce soir, cinq heures. Madeleine désire qu’Antoinette assiste à cette dernière cérémonie.", "Alors, murmura M. d’Avrigny, elle sait qu’elle est près de mourir! M. d’Avrigny donna aussitôt des ordres pour qu’on allât chercher Antoinette à Ville-d’Avray, puis il rentra dans la chambre de Madeleine avec Amaury et le prêtre. Lorsque Antoinette arriva, vers les quatre heures de l’après-midi, cette chambre présentait un triste spectacle. À l’un des côtés du lit, M. d’Avrigny, morne, désespéré, presque farouche, tenait la main de la mourante, et, les yeux fixes, cherchait encore, toujours comme un joueur à son dernier louis, une dernière ressource dans les profondeurs de sa pensée. Amaury, assis de l’autre côté, voulait sourire à Madeleine, et ne pouvait que pleurer. Le prêtre, figure noble et grave, se tenait au pied du lit, portant ses yeux de celle qui allait mourir au ciel qui allait la recevoir. Antoinette souleva la portière et resta cachée dans l’angle obscur de l’appartement." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Ne cherche point à me cacher tes larmes, Amaury, disait doucement Madeleine: si je ne les voyais pas dans tes yeux, j’aurais honte de celles que je sens dans les miens. Ce n’est point notre faute à l’un ni à l’autre si nous pleurons; nous pleurons parce qu’il est bien triste de se quitter à notre âge. La vie me semblait si bonne et le monde si beau! Et puis, c’est surtout de ne plus te voir, Amaury, de ne plus toucher ta main, de ne plus te remercier de ta tendresse, de me coucher et de m’endormir sans l’espoir que tu m’apparaîtras dans mes songes, c’est cela qui est affreux! Laisse-moi te regarder, ami, afin que je me souvienne de toi quand je vais être seule dans la nuit de mon tombeau.", "Mon enfant, dit le bon curé, en compensation des choses que vous abandonnez ici-bas, vous aurez le ciel." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Hélas! j’avais son amour, murmura Madeleine à voix basse. Amaury! reprit-elle à voix haute, qui t’aimera comme je t’aime! qui te comprendra comme je t’ai compris? qui soumettra comme moi ses actions, ses sentiments, ses idées, à ta douce autorité? qui placera, comme la confiante et docile Madeleine, son amour-propre dans ton amour? Oh! si je la connaissais, je te le jure, Amaury, je te léguerais à elle; car maintenant je ne suis plus jalouse... Ah! pauvre bien-aimé, je te plains autant que je me plains, car pour toi, le monde va être aussi désert que ma tombe. Amaury sanglotait, Antoinette sentait de grosses larmes ruisseler sur ses joues, le prêtre priait pour ne pas pleurer.", "Tu parles trop, Madeleine, dit d’une voix tendre M. d’Avrigny, le seul qui, devant sa fille, ait toujours, à force d’amour, conservé toute sa puissance sur lui-même. À ces mots, la mourante se tourna vers son père avec un geste plein de grâce et d’effusion: – Et toi, que te dirai-je? reprit-elle, toi qui depuis deux mois dis et fais des choses si sublimes; toi qui me prépares si bien à n’être pas éblouie de la bonté céleste; toi dont l’amour est immense et miséricordieux jusqu’à ne pas être jaloux, ou, ce qui est bien plus grand, jusqu’à ne le point paraître? Après cela, de qui as-tu à être jaloux maintenant, si ce n’est de Dieu? N’importe, ce désintéressement dans l’affection est sublime; je l’admire, et, reprit-elle à demimot après une pause, je l’envie." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Mon enfant Antoinette, votre amie, votre sœur Antoinette, que vous avez demandée, est là. Antoinette, dénoncée, jeta un cri et s’avança tout en larmes vers Madeleine, dont le premier mouvement fut de se reculer, mais qui, faisant aussitôt un effort sur elle-même, tendit les bras à sa cousine, qui se précipita sur son lit. Les deux jeunes filles se tinrent quelque temps embrassées puis enfin Antoinette se recula et prit la place du prêtre, qui avait disparu. Malgré l’inquiétude qu’elle éprouvait depuis deux mois, malgré la douleur qu’elle ressentait en ce moment, Antoinette était si belle et si fraîche encore, Antoinette respirait tellement la vie, Antoinette paraissait si clairement réservée à un si long et rayonnant avenir et pouvait si légitimement se croire des droits à l’amour de tout cœur libre, jeune et ardent, qu’on devait interpréter sans peine la pensée jalouse du coup d’œil qu’involontairement Madeleine ramena de l’éclatante et suave jeune fille à l’amant désespéré qu’elle allait laisser près d’elle. M. d’Avrigny se baissa vers elle.", "C’est toi qui l’as redemandée! lui" ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Oui, oui, mon bon père et je suis heureuse de la revoir. Et avec une expression d’angélique douceur, la pauvre mourante sourit à Antoinette. Quant à Amaury, il ne vit, dans le mouvement de Madeleine, que ce sentiment de jalousie bien naturel qu’éprouve l’être débile et mourant pour l’être fort et plein de vie. Aussi lui-même, en reportant son regard de sa Madeleine si pâle et si brisée à cette Antoinette si vivace et si jolie, éprouva-t-il un sentiment pareil, à ce qu’il crut du moins, à celui qu’avait éprouvé Madeleine, c’est-à-dire un mouvement de haine et de colère contre l’insolente beauté qui faisait un si cruel contraste à cette mort douloureuse, et il lui sembla que s’il ne devait pas mourir, comme il l’avait résolu, avec Madeleine, il détesterait à jamais Antoinette, ironie vivante autant qu’il aimerait Madeleine, souvenir idéal. Il voulut donc sur-le-champ, d’un serment prononcé à l’oreille, rassurer la pauvre mourante; mais en ce moment le son d’une clochette retentit et le fit tressaillir. C’était le curé de Ville-d’Avray qui, assisté du sacristain de Saint-Philippe-du-Roule et de deux enfants de chœur, venait pour donner le dernier sacrement à Madeleine. Au bruit de cette clochette, chacun se tut et tomba à genoux à la place où il était. Madeleine seule se souleva comme pour aller au-devant du Dieu qui venait à elle. Le sacristain avec sa croix, les enfants de chœur avec leurs cierges, entrèrent d’abord; puis vint le vénérable curé portant le viatique.", "Mon père sur le seuil même de l’éternité, notre âme peut être assaillie par de coupables pensées. Mon père, depuis ma confession de ce matin, j’ai bien peur d’avoir péché. Avant de recevoir le corps de Notre Seigneur, veuillez donc, je vous en supplie, vous approcher encore une fois de moi, que je vous expose mes doutes. M. d’Avrigny et Amaury se reculèrent d’un même mouvement, et le curé s’approcha de Madeleine. Alors la chaste enfant lui dit tout bas, en regardant Amaury et Antoinette, quelques mots auxquels le bon prêtre ne répondit que par un geste de bénédiction. Puis la cérémonie sainte commença. Il faut s’être agenouillé soi-même et dans un pareil moment au pied du lit d’une personne adorée, pour savoir combien chaque parole murmurée par le prêtre et répétée par les assistants pénètre jusqu’aux plus intimes profondeurs de l’âme. À chaque battement, Amaury espérait que son cœur allait se briser. Les bras tordus, la tête renversée en arrière, le visage baigné de larmes, il semblait la statue du Désespoir. Immobile, sans un soupir, sans un gémissement, sans une larme, M. d’Avrigny broyait son mouchoir entre ses dents, essayant de se rappeler ses prières d’enfant depuis longtemps oubliées. Antoinette, seule, faible comme une femme, ne pouvait retenir ses sanglots. Au milieu de ces trois douleurs si différemment exprimées, la cérémonie suivait son cours. Enfin le prêtre s’approcha de Madeleine, Madeleine se souleva les mains jointes, les yeux au ciel, et reçut sur ses lèvres arides l’hostie que, six ans auparavant seulement, elle avait reçue pour la première fois. Puis, brisée par cet effort, elle retomba sur son lit en murmurant: – Ô mon Dieu! faites qu’il ignore toujours qu’en revoyant Antoinette j’ai désiré qu’il mourût en même temps que moi. Le prêtre sortit suivi des gens d’église. Alors, après un sombre silence de quelques minutes, Madeleine détacha ses mains qu’elle avait gardées jointes, et les laissa tomber chacune d’un côté de son lit; Amaury et M. d’Avrigny s’en emparèrent. Il ne resta rien pour Antoinette. Elle continua de prier. Alors une lugubre et silencieuse veillée commença. Madeleine voulut cependant essayer de parler une dernière fois encore aux deux êtres chéris de son cœur pour leur faire ses adieux; mais elle s’affaiblissait si rapidement et les quelques mots qu’elle prononça lui coûtèrent tant d’efforts, que M. d’Avrigny, inclinant vers elle sa tête blanchie, la supplia à genoux de ne pas parler. Il voyait bien que tout était fini; mais la seule chose qu’il désirât maintenant au monde, c’était de retarder autant qu’il était en son pouvoir l’éternelle séparation. Il avait d’abord demandé à Dieu la vie de Madeleine puis des années, puis des mois, puis des jours; maintenant c’était quelques heures de plus, voilà tout ce qu’il priait le Seigneur de lui accorder." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "J’ai froid, murmura Madeleine. Antoinette se coucha sur les pieds de sa cousine, et à travers les draps essaya de les réchauffer avec son haleine. Madeleine balbutiait, mais ne parlait pas. Peindre la défaillance et l’angoisse qui serraient ces trois cœurs serait impossible: ceux qui, dans une nuit terrible et suprême, ceux qui, dans une nuit pareille à celle-ci, ont veillé leur fille ou leur mère nous comprendront. Que ceux à qui leur sort a épargné de telles douleurs bénissent Dieu, s’ils ne comprennent pas. M. d’Avrigny était le but constant des regards d’Amaury et d’Antoinette: ni l’un ni l’autre ne pouvaient croire, tant est grande chez nous cette tendance à espérer, que tout fût fini, et ils cherchaient quelque lueur de cet espoir qu’ils sentaient eux-mêmes être insensé, sur le front de M. d’Avrigny. Mais ce front restait sombre et incliné, et aucun éclair n’en illuminait l’impassible douleur. Vers quatre heures du matin, Madeleine s’assoupit. En lui voyant fermer les yeux, Amaury se leva vivement, mais M. d’Avrigny l’arrêta d’un signe.", "Elle dort seulement, dit-il; tranquillisezvous, Amaury, elle a encore une heure à peu près à vivre. En effet, elle sommeillait, belle, fragile et délicate, pendant que la nuit se changeait en crépuscule et que les étoiles semblaient se fondre et disparaître l’une après l’autre dans la blancheur de l’aube. M. d’Avrigny tenait d’une de ses mains la main de Madeleine, tandis que, de l’autre, il suivait le mouvement du pouls, qui commençait à disparaître aux extrémités, et remontait vers la saignée. À cinq heures, la cloche de l’Angelus sonna à une église voisine, appelant les fidèles à la prière et les âmes à Dieu. Un petit oiseau vint se poser sur la fenêtre, chanta et s’envola. Madeleine ouvrit les yeux, essaya de se soulever en demandant deux fois: De l’air! de l’air! retomba et poussa un soupir. C’était le dernier. M. d’Avrigny se leva, et d’une voix étouffée: – Adieu, Madeleine! dit-il. Amaury jeta un cri. Antoinette un sanglot. Madeleine n’était plus, en effet... Elle venait de s’effacer avec les autres étoiles. Elle avait doucement passé du sommeil à la mort, sans autre effort qu’un soupir. Le père, l’amant et la sœur contemplèrent quelques minutes en silence la chère créature. Puis, comme ses beaux yeux, qui ne devaient plus voir que le ciel, étaient restés ouverts, Amaury étendit la main pour les fermer. Mais M. d’Avrigny arrêta cette main." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Je suis son père, monsieur!... dit-il. Il rendit à la morte ce pieux et terrible service... Puis, après un instant de muette et douloureuse contemplation, il ramena le drap devenu linceul sur ce beau visage déjà froid. Alors, tous trois, tombant à genoux en pleurant, prièrent ici-bas pour celle qui priait pour eux là-haut... Amaury, rentré dans sa chambre, trouva partout autour de lui, dans les meubles, dans les tableaux, dans l’air, pour ainsi dire, des souvenirs si navrants et des pensées si amères, qu’il ne put y tenir. Il sortit à pied, sans but, sans idée, sans projet, seulement pour changer la douleur de place. Il était six heures et demie du matin. Il marchait la tête basse, et dans les ténèbres et dans la solitude de son âme il ne distinguait qu’une chose, la forme de Madeleine couchée sous son linceul; il n’entendait qu’un écho funeste et incessant qui répétait: « Mourir! mourir!", "Je vous donnerai le repos car vous avez trouvé grâce devant moi, et je vous connais par votre nom. « Heureux ceux qui meurent en moi, ils vont se reposer de leurs travaux, car leurs œuvres les suivent." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Seigneur, délivrez ma vie: hélas! mon exil est si long; j’attends, mon Dieu, que mon changement arrive, mon âme vous désire comme une terre sèche désire la pluie, et comme le cerf altéré regrette l’eau des torrents, ainsi vous regrette mon cœur.", "Celui qui va mourir te salue." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "N’est-ce pas, Otello, que cela ne fait pas de mal?", "Est-ce vous, Amaury?" ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Au nom de Madeleine, en son nom sacré, moi, son père, je vous défends de vous tuer.", "À quoi bon se tuer, on meurt." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Lille, 16 septembre. « Je suis forcé de m’arrêter quelques heures à Lille, et je vous écris, Antoinette. « En passant sous la porte de la ville, l’essieu de ma voiture a cassé. Je suis entré dans la première auberge venue, et me voilà, égoïste que je suis, prêt à aggraver votre douleur de tout le poids de ma douleur. « À peine hors la barrière, je sentis que je ne pouvais m’éloigner ainsi sans dire un dernier adieu à Madeleine; j’ai fait faire le tour des boulevards extérieurs à ma voiture, et deux heures après, j’étais à Ville-d’Avray. « Vous connaissez le cimetière, un mur bas l’entoure; je ne voulais pas que personne sût ma visite, j’ai sauté par-dessus ce mur, au lieu d’aller chercher chez le sacristain la clef de la porte, et je me trouvai dans l’enclos mortuaire. « Il était huit heures et demie du soir, et par conséquent il faisait nuit sombre. Je m’orientai, et, à travers l’obscurité, je m’avançai sans bruit, me faisant une triste joie de cette obscurité qui me dérobait à tous les yeux, et de cette solitude qui m’isolait avec ma douleur. « Mais, en approchant de la tombe, je vis comme une ombre couchée dessus. Je m’approchai davantage, et je reconnus M. d’Avrigny. « J’eus un instant de rage. Cet homme devait donc me disputer sa fille jusque dans le tombeau! Vivante, il était là sans cesse; morte, il ne la quittait pas. « Je m’appuyai à un cyprès, décidé à attendre qu’il fût parti. « Il était agenouillé sur la terre, la tête inclinée, touchant presque de ses lèvres la terre fraîche; il lui parlait tout tas. « – Madeleine, disait-il, s’il est vrai qu’il reste quelque chose de nous après nous, si l’âme survit au corps, si l’ombre succède au cadavre, s’il est, par quelque mystérieuse miséricorde de la Providence, permis aux morts de visiter les vivants, soit dans le jour, soit dans la nuit, soit dans la veille, je t’adjure de m’apparaître le plus tôt et le plus souvent que tu pourras; car jusqu’à l’heure où je te rejoindrai, Madeleine, à chaque instant je vais t’attendre. « Cet homme me devançait donc en toute chose; c’était cela aussi que je venais lui demander. « M. d’Avrigny ajouta encore quelques paroles à voix basse, puis il se leva, et, à mon grand étonnement, il vint à moi. « Il m’avait vu et reconnu. « – Amaury, me dit-il, je vous laisse seul avec Madeleine, car je comprends cette jalousie des larmes et cet égoïsme de la douleur qui vous fait attendre mon départ pour vous agenouiller à votre tour sur notre tombeau. D’ailleurs, vous vous éloignez, vous, et je reste, moi. Le tombeau, je le reverrai demain, après-demain, tous les jours. Vous, vous ne le reverrez qu’à votre retour. Adieu, Amaury. « Et envoyant de sa main un dernier baiser à Madeleine, il s’éloigna à pas lents sans attendre ma réponse, et disparut à l’angle du mur. « À peine fus-je sûr d’être seul, que je me précipitai sur le tombeau, et je répétai la prière de M. d’Avrigny, non pas avec sa voix calme et résignée, mais avec toutes les larmes et tous les sanglots du désespoir. « Oh! cela me fit du bien; j’avais besoin de cette dernière crise, et, rien que d’y penser, tenez, Antoinette, je pleure et je sanglote encore, si bien que je ne sais pas comment vous pourrez lire cette lettre, tant chacune de ses lignes est trempée de mes larmes. « Je ne sais combien de temps je restai là; j’y serais sans doute resté toute la nuit, si, à son tour, le postillon ne fût monté sur le mur et ne m’eût appelé. « Je brisai une branche des rosiers que l’on a plantés sur sa tombe, et je m’éloignai en baisant ces fleurs, dans chacune desquelles il me semblait respirer son haleine.", "Oh! Antoinette, Antoinette, quel ange c’était que Madeleine!... « Je l’ai attendue toute la nuit, tout le jour et toute la nuit encore; elle n’est pas venue. « Heureusement j’irai, moi." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Ostende, 20 septembre. « Je suis à Ostende. Un jour, elle et moi, à Ville-d’Avray, elle avait alors huit ans et moi douze, nous conçûmes un projet dont la seule pensée nous faisait battre le cœur de peur et de joie: il s’agissait, à l’insu de tout le monde, d’aller seuls, à travers le bois, chercher un bouquet chez un fleuriste renommé de Glatigny, pour souhaiter la fête au docteur. « Vous rappelez-vous Madeleine à huit ans? vous rappelez-vous cette tête de chérubin, blanche, rose, potelée, avec ses beaux cheveux blonds, bouclés, et à laquelle il ne manquait que deux ailes? « Ô chère et bien-aimée Madeleine! « Le dessein était bien grave et bien séduisant; donc impossible d’y tenir, et, la veille de la fête, favorisés par le plus beau temps qu’il se pût voir et par l’absence de M. d’Avrigny, qui était à Paris ce jour-là, tout en ayant l’air de jouer, tout en courant l’un après l’autre, nous nous glissâmes du jardin dans le parc, et, par la petite porte verte du parc, dans la forêt. « Une fois là, nous nous arrêtâmes, le cœur palpitant, nous regardant comme indécis de notre hardiesse. « Je la vois encore comme si c’était aujourd’hui: elle avait une robe de mousseline blanche avec une ceinture couleur de l’azur du ciel. « Je savais à peu près le chemin pour l’avoir fait une fois en famille; Madeleine aussi l’avait fait, mais la chère enfant, pendant toute la route, ne s’était occupée que de papillons, d’oiseaux et de fleurs; nous ne nous engageâmes pas moins résolument dans le bois, et, fier comme un empereur de la responsabilité que je prenais sur moi, j’offris mon bras, non la main, s’il vous plaît, à Madeleine, qui tremblait un peu et commençait à se repentir peut-être; mais nous étions trop fiers l’un et l’autre pour reculer, et, guidés par les indications des poteaux, nous nous acheminâmes vers Glatigny. « Je me rappelle que la route nous paraissait bien longue, qu’un chevreuil que nous aperçûmes fut pris pour un loup, et trois paysans pour des voleurs. Cependant, lorsque nous vîmes que ce loup ne nous attaquait point, et que les voleurs passaient tranquillement leur chemin, nos courages et nos pas se raffermirent, et, au bout d’une heure, nous arrivâmes sans mauvaise rencontre à Glatigny. « Notre premier soin fut de nous informer du jardinier fleuriste. « On nous indiqua sa maison à deux pas de nous, au bout d’une petite ruelle. Nous entrâmes et nous aperçûmes au milieu de magnifiques parterres, perdu dans une forêt de dahlias, un vieux et digne homme qui nous regarda en souriant, et nous demanda ce que nous voulions. « – Des fleurs, s’il vous plaît, lui dis-je en m’avançant vers lui, et pour tout l’argent que voilà, continuai-je en montrant avec majesté deux pièces de cinq francs, résultat de nos deux fortunes réunies. « Quant à Madeleine, elle était restée un peu en arrière toute timide et toute rougissante. « – Vous voulez des fleurs, reprit le brave homme, et pour tout cet argent? « – Oui et de belles, si c’est possible; car c’est pour souhaiter la fête à mon père, le docteur d’Avrigny. « – Oh! si c’est pour le docteur d’Avrigny vous avez raison, mes enfants, il n’y a rien de trop beau: choisissez donc vousmêmes, les parterres sont devant vous, de plus, je vais vous ouvrir les serres, et, à part quelques fleurs rares et précieuses que je vous indiquerai, vous pourrez prendre ce que vous voudrez. « – Tout ce que nous voudrons! m’écriai-je en battant des mains. « – Tout, tout, tout? dit Madeleine. « – Tout ce que vous pourrez porter, mes enfants. « – Oh! prenez garde, nous sommes forts. « – Oui, mais il y a loin d’ici Ville-d’Avray. « Nous n’écoutions plus, nous courrions par les plates-bandes, suivis du bon jardinier, en faisant notre moisson de fleurs. « C’était à qui trouverait les plus belles; les abeilles et les papillons durent avoir peur d’être ruinés « Puis c’étaient des demandes: « – Pouvons-nous cueillir celle-là? « – Sans doute. « – Et celle-ci? « – Assurément. « – Puis encore cette autre? « – Oui. « – Oh! pour le coup, en voici une qui est trop belle, n’est-ce pas? et vous la réservez? « – La voici. « Notre joie était au comble; nous emportions, non pas deux bouquets, mais des gerbes. « – Mais vous ne pourrez jamais vous charger de tout cela, me dit le fleuriste. « – Si fait! si fait! nous écriâmes-nous tous deux en prenant chacun notre mazzo1. « – Et l’on vous laisse traverser ainsi le bois tout seuls? demanda le jardinier. 1 Bouquet, en italien. « – Sans doute, repris-je avec fierté, on sait que je connais le chemin. « – Donc, vous ne voulez pas qu’on vous accompagne? « – Par exemple! « – Eh bien! mes amis, bon voyage, et dites au docteur que ce sont des fleurs du jardinier de Glatigny, dont il a sauvé la fille. « Nous ne nous le fîmes pas dire deux fois, et nous partîmes, les bras chargés et l’âme ravie. « Comprenez-vous, Antoinette: le docteur avait sauvé la fille de cet homme, une étrangère, et n’a pu sauver sa propre fille! « Une seule appréhension nous serrait le cœur. Si l’on allait s’être aperçu de notre absence! si M. d’Avrigny était rentré et nous demandait!... Toute notre récolte nous avait pris deux heures au moins. « Nous étions donc absents depuis trois heures. « Dans cette perplexité, je m’avisai pour notre malheur d’un chemin de traverse qui allait infailliblement nous abréger la route de moitié. Madeleine commençait un peu à être rassurée à l’endroit des loups et des détrousseurs de grand chemin. « D’ailleurs, vous savez, Antoinette, quelle confiance angélique ma bien-aimée Madeleine avait en moi. Elle me suivit donc sans faire aucune observation. « Le résultat de cette confiance fut que nous nous engageâmes sans peur dans un sentier que je crus reconnaître et qui nous amena à un autre sentier, puis à un carrefour, enfin dans un dédale de chemins très charmants, mais aussi très solitaires, au milieu desquels, après une bonne heure de marche, je me vis obligé de déclarer que je m’étais égaré, que je ne savais plus où j’en étais, ni dans quelle direction nous devions marcher. « Madeleine se mit à pleurer. « Jugez quel fut mon désespoir, chère Antoinette; il devait être l’heure de dîner, car nous avions grand-faim; puis, nos énormes bouquets nous pesaient et nous commencions à être bien las. « Je pensais à Paul et Virginie, pauvres enfants imprudents égarés comme nous, mais qui avaient de plus que nous la ressource de Domingo et de son chien. Il est vrai que les bois de Ville-d’Avray sont moins solitaires que ceux de l’Île-de-France; mais, dans notre esprit, vous comprenez que nous ne faisions pas grande différence entre eux. « Enfin, comme ce n’était pas en nous lamentant que nous pouvions nous tirer de peine, nous marchâmes courageusement une heure encore; mais le labyrinthe semblait se compliquer sous nos pas; nous étions décidément perdus. Madeleine tomba épuisée et désolée au pied d’un arbre, et je commençai, pour ma part, à me sentir fort mal à l’aise. « Pendant un quart d’heure nous nous désespérâmes au lieu de nous reposer; mais, tout à coup, voilà que nous entendons un léger bruit derrière nous: nous nous retournons, et nous apercevons, sortant du bois, une pauvre femme avec son enfant. « Nous jetâmes un cri de joie, nous étions sauvés. « Les naufragés de la Méduse n’ont pas dû s’embrasser de meilleur cœur en apercevant à l’horizon la voile de l’Argus, que nous en apercevant cette paysanne dans le bois. « Je me levai et je courus à elle pour lui demander notre route; mais la misère fut encore plus hâtive que la peur, et elle me prévint: « – Hélas! dit-elle, mon bon jeune monsieur et ma jolie demoiselle, ayez pitié de moi et de mon pauvre enfant! La charité, s’il vous plaît. « Je portai les mains à mes poches, Madeleine en fit autant; mais, hélas! nos dix francs de fleurs nous avaient épuisés. « Nous nous regardâmes tout honteux et fort embarrassés: la mendiante crut que nous hésitions. « – Ayez pitié de nous! continua-t-elle, je suis veuve depuis trois mois, la maladie de mon mari a tout épuisé chez nous, et sa mort nous a enlevé nos dernières ressources, avec cela que j’ai deux enfants, l’un au berceau et l’autre que voilà. Pauvre chérubin, qui n’a pas mangé depuis hier, car l’ouvrage manque et aussi la charité. Ayez pitié de nous, mon beau petit monsieur et ma chère petite demoiselle! « L’enfant, dressé sans doute à ce manège, se mit à pleurer. « Nous nous regardâmes, Madeleine et moi, tout émus de compassion. « Nous avions si faim, nous qui n’avions pas mangé depuis le matin, et le pauvre enfant, qui était encore plus jeune et plus faible que nous, n’avait pas mangé depuis la veille! « – Oh! mon Dieu! qu’ils sont donc malheureux! s’écria Madeleine avec sa voix d’ange. « Deux larmes perlaient sous ses paupières, et avec sa promptitude et sa grâce accoutumées elle fut bientôt décidée. « – Ma bonne femme, lui dit-elle, nous n’avons plus du tout d’argent sur nous, et de plus nous nous sommes égarés en revenant de Glatigny à Ville-d’Avray; mais remettez-nous dans notre route, accompagnez-nous jusqu’à la maison du docteur d’Avrigny, qui est notre père, et si quelqu’un au monde peut et veut vous secourir, ce sera celui-là, allez. « – Jésus Dieu! merci pour mes orphelins, dit la pauvre femme en joignant les mains. Mais comment vous êtes-vous perdus? Vous n’êtes qu’à deux minutes de Ville-d’Avray; en tournant le sentier à gauche, vous apercevrez les premières maisons du village. « Là-dessus, notre courage et notre force nous revinrent tout de suite et nous nous levâmes allègres et joyeux. « Mais notre joie se changea bien vite en crainte, lorsque nous songeâmes à la réception qui nous attendait. Quant à moi, j’avoue que je suivais, l’oreille fort basse, ma vaillante Madeleine qui marchait devant, se faisant raconter par sa protégée les détails de sa misère. « Néanmoins lorsque, la porte verte franchie, nous entrâmes dans le parc, et que nous entendîmes la voix de mistress Brown qui nous appelait désespérément, Madeleine se mordit les lèvres et se retourna vers moi: « – Maintenant, Amaury qu’allonsnous faire, et surtout qu’allons-nous dire? « Mistress Brown nous avait aperçus et accourait. « – Ah! méchants enfants! s’écria-t-elle, quelle inquiétude vous me donnez!... Je suis plus morte que vive!... Où êtes-vous allés courir? M. d’Avrigny vient d’arriver et vous demande: par bonheur je n’ai pas osé lui dire ce qui en était. J’ai fait semblant de venir vous chercher ici, et puisque vous voilà, je veux bien lui cacher votre escapade, d’autant plus qu’il s’en prendrait à moi, quoique, Dieu merci, il n’y ait point de ma faute, ajouta-t-elle en grommelant. « – Oh! quel bonheur! m’écriai-je, tout à mon premier mouvement. « – Oui, mais la pauvre femme? me dit Madeleine. « – Eh bien? « – Eh bien! le moyen de lui faire avoir la récompense que nous lui avons promises si nous n’avouons pas que nous étions perdus et qu’elle nous a remis dans notre route! « – Mais on nous grondera, répondis-je. « – Mais elle et son enfant ont faim, dit Madeleine. Ne vaut-il pas mieux être grondés, et que les pauvres gens se rassasient?... « Pauvre adorée! elle était tout entière dans cette réponse. « Il est cependant facile de prévoir que M. d’Avrigny ne nous gronda qu’en nous embrassant... « Quant à la pauvre veuve, elle fut, après informations préalables, envoyée à la métairie de Meursan, et il y a trois cœurs de plus qui prient Dieu pour l’âme de notre Madeleine... « Quand je pense qu’il n’y a de cette aventure que dix ans... « Voilà tout ce que je trouve à vous écrire, Antoinette, et cependant je suis en présence de la grande mer... « Hélas!... ma douleur infinie s’est plue à ces souvenirs d’enfance, comme l’Océan sans bornes se plaît à jouer avec les coquillages de ses rives: Nessun maggior dolore Che ricordarsi del tempo felice Nella miseria!... « Chose étrange! tant que je n’ai pas eu d’enfant, j’ai nié l’existence d’une autre vie! « Du jour où Madeleine est venue au monde, j’ai espéré. Du moment où elle est morte, j’ai cru. « Merci, mon Dieu, de m’avoir donné la foi où j’aurais pu ne rencontrer que le désespoir!", "Je n’ai pas à vous entretenir de moi, Amaury, et ne m’occuperai dans ma lettre que de mon bon oncle, de Madeleine et de vous. « J’ai vu M. d’Avrigny avant-hier, 1er du mois d’octobre, car, vous vous le rappelez, il est convenu que nous nous verrons les premiers de chaque mois. « Cependant j’ai souvent de ses nouvelles par le vieux Jacques qu’il envoie à Paris prendre des miennes. « Mon oncle ne m’a guère parlé, et la journée a été fort silencieuse entre nous; il me semblait toujours distrait et j’avais peur de le contrarier. Je me contentais donc de le regarder à la dérobée. « Il est changé encore et beaucoup même, quoique cela ne paraisse point d’abord à des yeux indifférents. Mais son front est certainement plus ridé, son regard moins net, toute son attitude plus soucieuse. « Hélas! ces deux mois de maladie de Madeleine l’avaient déjà cependant bien assez accablé. « Quand je suis arrivée il m’a embrassée avec sa bonté ordinaire, et m’a demandé si je n’avais rien de particulier à lui apprendre sur moi et ma nouvelle vie. « Je lui ai répondu que non, que j’avais seulement reçu deux lettres de vous, Amaury, et j’ai voulu lui donner la seconde en lui disant qu’elle était pleine des souvenirs de Madeleine. « Mais il l’a repoussée de la main en refusant de la lire, quelques instances que j’aie pu faire. « – Oui, oui, a-t-il murmuré, je sais ce qu’il peut dire: tout au passé comme moi. Cependant, comme j’ai trente-cinq ans plus que lui, j’arriverai le premier. « Cela dit, il ne m’a plus adressé la parole que pour des choses générales. Mon Dieu! je m’effraie de le voir si absorbé, si étranger désormais à sa vie. « Après le dîner où, à l’exception des phrases banales, nos bouches, sinon nos pensées, sont restées muettes, je l’ai embrassé les larmes aux yeux; il m’a accompagnée jusqu’à la voiture, et Jacques nous a reconduites, mistress Brown et moi, comme il nous avait amenées le matin. « Voilà toute mon entrevue avec mon oncle, cher Amaury, mais quand Jacques vient à Paris, je l’interroge sur son maître. Mon oncle ne lui a pas défendu de me répondre; tout lui est égal maintenant. Je sais donc ce qu’il fait et comment il vit. « Tous les matins il sort, quelque temps qu’il fasse, et descend au cimetière dire, selon son expression, bonjour à Madeleine. Il reste là une heure. « Au retour, et après avoir déjeuné en cinq minutes, car il mange tout juste pour ne pas mourir, il se retire dans son cabinet, prend les cahiers où, depuis qu’il a atteint l’âge d’homme, il écrit chaque soir le journal de sa vie. « Or, comme pendant les dix-huit ans qu’a vécu Madeleine, la vie de l’enfant a été celle du père, il n’a jamais manqué de consigner, en même temps que ses propres actions, celles de sa fille bien-aimée. Si elle s’est promenée, où elle est allée; si elle a travaillé, ce qu’elle a fait; si elle a parlé, ce qu’elle a dit. Il peut donc se répéter chaque jour: il y a aujourd’hui cinq ans, dix ans, quinze ans, elle était ici ou elle était là; nous avons fait cette course ensemble; nous avons eu cette conversation. « Les scènes gaies, tendres ou sérieuses du passé reviennent ainsi tour à tour à sa vue, et il écoute, sourit ou pleure; mais il finit toujours par pleurer, car la conclusion de tous ces souvenirs est la même; car, lorsqu’il s’est dit: À cinq ans, elle était si espiègle, à dix ans, si spirituelle, à quinze ans, si gracieuse, il faut toujours qu’il en revienne à dire: Aujourd’hui, toute cette espièglerie, tout cet esprit, toute cette grâce, sont évanouis; aujourd’hui elle est morte; et s’il arrive à douter que tant de charmes puissent mourir, il n’a qu’à ouvrir ses fenêtres, et il se trouve en face de son tombeau. « C’est à cette triste revue, source de mille émotions, que mon pauvre oncle passe toutes ses heures; il ne se couche pourtant jamais sans être allé dire bonsoir à Madeleine, comme il a été lui dire bonjour; puis, à dix ou onze heures du soir, il rentre, rapportant des rosiers de sa tombe une rose blanche qu’il conserve près de lui jusqu’au lendemain dans une carafe de Bohême qui était dans la chambre de Madeleine. « On l’entend aussi parler très souvent au portrait de sa fille, vous savez, ce charmant portrait de Champmartin, que vous avez si souvent ambitionné. « D’ailleurs, il n’ouvre pas un livre, pas un journal, pas un paquet, pas une lettre; il ne reçoit personne, il ne va chez personne. « Il est mort enfin pour tous les vivants, et n’est vivant que pour la morte. « Vous savez maintenant aussi bien que moi, Amaury, ce qui se passe dans la maison de Villed’Avray: on pleure Madeleine. C’est la même chose rue d’Angoulême, où je suis; c’est la même chose où vous êtes. « Qui pourrait l’avoir vue une heure et ne pas la pleurer? « Je vous remercie donc de me parler d’elle, Amaury, vous qui l’avez encore mieux connue que moi. Parlez-m’en toujours. « Quand je songe à elle maintenant, c’est déjà comme une apparition céleste descendue dans un rêve. N’était-elle pas en effet vraiment une sainte que Dieu offrait à notre imitation? Vous savez une de ses bonnes actions, Amaury; mais moi, sa confidente, moi, qu’elle admettait à les partager, j’en sais mille autres, et bien des pauvres la connaissent par son nom, allez. « Aussi, autrefois je ne priais que Dieu, aujourd’hui je prie Dieu et elle. « Parlez-moi de Madeleine souvent, bien souvent, Amaury. « Parlez-moi de vous aussi. Ah! en vous faisant cette recommandation, mon cœur bat et ma main tremble, je crains tant de vous offenser ou de vous déplaire! Si vous alliez m’accuser de curiosité ou d’indiscrétion! « Pour toucher à des plaies comme les vôtres, il faudrait des mains délicates et douces; c’eût été Madeleine qui se serait entendue à vous écrire une lettre comme celle que je vous écris en ce moment; mais où trouver une seconde Madeleine? « Moi, je n’ai pour vous parler que l’instinct de mon cœur et ma profonde et vieille amitié. « Ah! mon Dieu! pourquoi ne suis-je donc pas réellement votre sœur? Je vous dirais, et il faudrait bien que vous m’écoutassiez: « – Amaury, mon frère bien-aimé, je ne veux pas assurément vous conseiller d’oublier et de trahir un souvenir sacré. Il est bien certain que votre âme est désormais morte à l’amour, et que le nom, le pas ou la voix d’une femme ne peuvent plus la faire tressaillir. Soyez donc fidèle à votre morte adorée; c’est bien, c’est juste, c’est loyal. « Mais si l’amour est ce qu’il y a de meilleur au monde, n’y a-t-il que cela de beau? l’art, la science, le gouvernement des hommes, ne sont-ce point là des missions sublimes? « Vous êtes jeune, vous êtes puissant, n’avezvous pas des devoirs à remplir envers vos semblables? Quand vous vous en tiendriez à l’aumône, dites-moi, la charité n’est-elle pas un peu de l’amour? « Vous avez de quoi faire bien des heureux, vous êtes riche; et puisque maintenant votre sœur Antoinette, hélas! est riche aussi, ne l’êtes-vous pas deux fois? Car je n’ai point voulu affliger mon oncle par un refus, mais ma vie est trop triste pour que je consente jamais à l’associer à une autre vie. Quel meilleur usage puis-je faire de cette fortune que de vous la confier, Amaury? Qu’elle serve donc à de nobles bienfaits ou à de généreuses ambitions. Elle ne peut être placée en de meilleures mains qu’entre vos mains, mon frère, et quant à moi... « Mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit, c’est de vous. Il ne faut s’occuper que de vous; je voudrais trouver des paroles qui vous touchent. « Vous ne songez pas à mourir, n’est-ce pas? ce serait affreux, ce serait un crime! Mon oncle, lui, touche au terme de sa vie; mais vous, vous êtes au commencement de la vôtre. « Je ne sais pas, mon Dieu, je n’ai pas de grandes connaissances sans doute sur ce genre de matière, mais il me semble qu’entre votre sort et le sien, ses devoirs et les vôtres, il y a une grande différence. Vous ne pouvez plus aimer, je le sais, mais enfin on peut vous aimer encore, et, en vérité, ce doit être bien bon d’être aimé. « Ne mourez pas, Amaury, ne mourez pas, pensez à Madeleine toujours; mais quand vous serez en face de l’Océan, regardez l’Océan en même temps que votre tristesse. Oh! pourquoi n’ai-je pas assez d’éloquence pour vous persuader? Laissez-vous convaincre au moins par les belles choses que vous voyez, par cette éternelle nature dont les hivers ne sont que les préparations du printemps, dont les morts cachent autant de résurrections. « Comme sous ces neiges et sous ces glaces, Amaury, la vie chaude, ardente et forte gît sous vos douleurs et bat sous vos angoisses. Ne méconnaissez pas les dons de Dieu; laissez-vous consoler si cela lui plaît, laissez-vous vivre s’il vous l’ordonne. « Pardon, Amaury, de vous parler comme je le fais dans l’abandon et la plénitude de mon cœur; mais quand je vous sens là-bas, loin, bien loin, si seul, si abandonné, si désespéré, je trouve en moi pour vous une compassion et une tendresse de sœur, j’allais dire de mère, et c’est ce qui me donne la force et le courage de jeter cet appel à l’ami de mon enfance, ce cri au fiancé de Madeleine: – Ne mourez pas, Amaury!... 15 octobre. « Je suis à Amsterdam. « Si étranger que je me sois permis de demeurer aux objets extérieurs, chère Antoinette, si absorbé que je sois en moi-même, si penché que je demeure sur le gouffre qui a englouti toutes mes espérances, je ne puis m’empêcher de voir et même de regarder le peuple hollandais, méthodique et actif, cupide et insouciant, sédentaire et voyageur, allant volontiers à Java, à Malabar ou au Japon, jamais à Paris. « Les Hollandais sont les Chinois de l’Europe et les castors de l’humanité. « J’ai reçu votre lettre à Anvers, chère Antoinette, et elle m’a fait du bien. « Vos consolations sont douces, mais ma blessure est profonde. N’importe, envoyez-moi encore des bonnes paroles et parlez-moi de vous aussi. Je vous le demande, je vous en prie, je vous en conjure. C’est mal de me croire aussi indifférent à ce qui vous touche. « Vous avez trouvé M. d’Avrigny changé. Ne vous en inquiétez pas, Antoinette, car enfin il faut souhaiter à chacun ce qu’il désire. Plus il est accablé, plus il est content, allez; et plus vous le trouverez mal, plus je sais que lui se trouvera bien. « Vous souhaitez que je vous raconte encore et toujours Madeleine. C’est m’offrir un moyen de vous écrire plus souvent; car enfin, de quoi vous parlerais-je, si ce n’était d’elle? Elle est devant moi, en moi, autour de moi; rien ne saurait donc réjouir davantage mon pauvre cœur que de le ramener à son éternel souvenir. « Eh bien! voulez-vous que je vous dise comment nous nous sommes appris l’un à l’autre et à nous-mêmes notre amour? « C’était un soir de printemps; il y a déjà deux ans et demi de cela. « Nous étions assis au jardin tous deux; cela se passait sous le rond de tilleuls; de la fenêtre de votre cabinet de toilette vous pouvez voir l’endroit. « Saluez-le en mon nom, Antoinette; saluez tout le jardin, car il n’y a pas une place de ce jardin que son pas n’ait foulé, pas un arbre que son voile, son écharpe, son mouchoir ou sa main n’aient touché, pas un coin où sa douce voix n’ait retenti. « C’était donc un soir de printemps que, seuls tous deux, et très en train de babiller, après avoir épuisé le présent, nous entamions gaiement l’avenir. « Vous savez, malgré son air mélancolique, combien elle était rieuse quelquefois, ma Madeleine chérie! Nous en vînmes donc, tout en riant, à parler mariage; nous ne parlions pas encore d’amour. « Quelles qualités faudrait-il pour conquérir le cœur de Madeleine? « Quels charmes pour toucher le mien?... « Et nous dressions le programme des perfections que nous exigerions de l’être choisi, de la personne élue; puis, en couronnant nos rêves, nous les trouvions à peu près semblables. « – D’abord, dis-je, je voudrais connaître depuis longtemps, et pour ainsi dire savoir par cœur celle à qui je donnerai mon âme. « – Oh! moi aussi, dit Madeleine; lorsque c’est un inconnu ami, qui, pour me servir du terme consacré, nous fait la cour, on n’a presque jamais affaire à un visage, mais à un masque. Le prétendu revêt avec son habit noir un idéal convenu, de sorte que ce n’est guère que le lendemain du mariage que l’on connaît son mari. « – Donc, repris-je en souriant, voici déjà un point arrêté. Je demanderais à m’être assuré, par une longue intimité, des mérites et des vertus de mon idole. J’exigerais, bien entendu, et pourtant ne serait-ce pas exiger de trop, qu’elle réunît les trois qualités de rigueur: beauté, bonté, esprit; c’est la chose du monde la plus simple. « – Mais la plus rare, hélas! me répondit Madeleine. « – Ce n’est pas modeste, ce que vous me dites là, lui répondis-je. « – Au contraire, reprit-elle; aussi, pour ma part, me trouverais-je trop ambitieuse en désirant, dans mon époux futur, les qualités correspondantes à celles que vous requérez dans votre femme, à savoir: élégance, dévouement, supériorité. « – Oh! pour le coup, Madeleine, m’écriai-je, vous pourrez chercher longtemps. « – Ne vous faites donc pas si fort valoir, Amaury, reprit en riant Madeleine, et achevez plutôt de me détailler votre idéal. « – Oh! mon Dieu, continuai-je, je n’ai plus, à dire vrai, que deux ou trois traits secondaires à y ajouter; est-ce, par hasard, un enfantillage de désirer qu’elle soit née comme moi dans l’aristocratie? « – Non, pas vraiment, Amaury, et mon père qui réunit la noblesse de race à la distinction du talent, vous déduira, à l’appui de votre vœu, si jamais vous l’émettez devant lui, de hautes théories sociales auxquelles je me range par instinct, sans trop les comprendre, en souhaitant pour mari un gentilhomme. « – Enfin, repris-je, quoique je ne sois pas cupide, Dieu merci! je voudrais, pour ma femme elle-même et dans l’intérêt de notre égalité morale, afin de dégager notre esprit de toute pensée importune et de la soustraire aux grossières questions d’argent, je voudrais que mon élue fût à peu près aussi riche que moi. N’êtes-vous pas de mon avis, Madeleine? « – Si fait, Amaury, et quoique je n’aie pas songé à ce point, étant moi-même assez riche pour deux, je trouve qu’en cela aussi vous avez raison. « – Reste maintenant à savoir une seule et unique chose. « – Laquelle? « – C’est si, lorsque j’aurai trouvé ma fée chimérique et que je l’aimerai, c’est à savoir si elle m’aimera. « – Ne pas vous aimer, Amaury? « – Dame! me rassurez-vous sur ce point? « – Tout à fait, Amaury, et je m’engage pour elle. Mais moi, m’aimera-t-il? « – Il vous adorera, Madeleine, je réponds de lui. « – Eh bien! voyons traduisons un peu notre fantaisie en réalité; cherchons autour de nous; parmi ceux que nous connaissons, voyez-vous quelqu’un qui réponde à notre programme, Amaury? Quant à moi... « Elle s’arrêta court en rougissant. « Nous nous regardâmes en silence. La vérité commençait à poindre dans nos esprits troublés. « Je fixai les yeux sur ceux de Madeleine et je me répétai, comme m’interrogeant moi-même: « – Une amie appréciée et connue depuis l’enfance. « – Un ami dans le cœur duquel je pourrais lire comme dans le mien, dit Madeleine... « – Douce, belle, spirituelle... « – Élégant, généreux, supérieur... « – Riche et noble... « – Noble et riche... « – C’est-à-dire toutes vos perfections, Madeleine. « – C’est-à-dire toutes vos qualités, Amaury. « – Oh! m’écriai-je le cœur palpitant, si une femme comme vous m’aimait, mon Dieu! « – Jésus! dit Madeleine en pâlissant, auriezvous jamais pensé à moi! « – Madeleine! « – Amaury! « – Oh! oui, oui, je vous aime, Madeleine! « – Amaury, je vous aime! « Le ciel et nos âmes s’ouvrirent à cette douce exclamation, et nous vîmes à la fois clair dans nos deux cœurs. « Oh! j’ai tort de toucher à ces souvenirs, Antoinette, ils sont bien doux, mais bien navrants. « Adressez, je vous prie, votre prochaine lettre à Cologne, c’est de là aussi que je vous écrirai. « Adieu, ma sœur, aimez-moi un peu et plaignez-moi beaucoup. « Votre frère, AMAURY." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "J’ai encore revu mon oncle, Amaury, j’ai encore passé avec lui une journée semblable à la première, observé les mêmes symptômes de dépérissement, et dit et entendu presque les mêmes paroles. Je n’ai donc absolument rien de nouveau à vous apprendre sur lui. « Ni sur moi non plus, Amaury. « Vous souhaitez, avec votre bonté accoutumée, que je vous parle de moi. Que vous dirai-je sur ce point, mon Dieu!... Mes pensées, Dieu seul en est le témoin et le juge; mes actions, elles se répètent bien monotones et bien simples, je vous le jure. « Toutes mes journées sont prises par les soins du ménage et mes travaux de jeune fille, le métier à broder ou le piano. « Quelques visites des anciens amis de M. d’Avrigny viennent parfois interrompre ces occupations si peu variées. « Mais je n’entends réellement prononcer avec plaisir que deux noms, d’abord celui de M. de Mengis, car le comte et sa femme sont excellents pour moi, et me traitent comme leur fille. « En vérité, l’autre nom, vous l’avouerai-je, Amaury, est celui de votre ami Philippe Auvray. « Oui, M. Philippe Auvray est le seul visiteur au-dessous de soixante ans que j’admette en présence de mistress Brown, bien entendu; et à qui doit-il ce privilège?... non pas, certes, à sa traînante conversation, qui se meurt de langueur et vous tue d’ennui. « Mais, s’il le faut dire, à son amitié pour vous, mon frère. « Il ne me parle cependant pas beaucoup de vous; mais je puis en parler, moi, à qui vous connaît, et je ne m’en fais pas faute avec lui. « Il arrive, il salue, il s’assied, et s’il y a là quelqu’un, il observe, pendant tout le temps que cette personne reste, un silence méditatif et se contente de me regarder avec une persévérance un peu gênante à la longue. « Si je suis seule avec mistress Brown, il s’enhardit; mais, je dois vous l’avouer, sa hardiesse ne va que jusqu’à l’émission périodique de quelques paroles qui me laissent à peu près supporter toute seule le poids de la conversation, qui, je vous le répète, Amaury, ne roule guère que sur Madeleine ou sur vous. « Car pourquoi, à un cœur aussi délicat, aussi noble que le vôtre, m’en cacherais-je, Amaury?... L’âme a besoin d’affection comme la poitrine a besoin d’air, et vous êtes une des affections de mon passé, et la seule affection à peu près de mon avenir. « Tenez, au bout du compte, j’en conviendrai avec vous, Amaury, l’isolement où je vis m’accable, et je m’en plains à vous naïvement, parce que je n’ai jamais su dissimuler ni avec les autres, ni avec moi-même; ce que je sens est peut-être mal, mais je voudrais me distraire, sortir à l’air, marcher au soleil, voir du monde... vivre, enfin... « J’ai froid et un peu peur dans ces grands appartements, et lorsque je me trouve en tête-àtête avec ces bustes blancs et ces portraits immobiles, l’ancienne Antoinette reparaît, je le crains, hélas! « Aussi le taciturne et contemplatif Philippe offre du moins cet avantage que je le raille in petto, et que je ris de lui en moi-même quand il est là, et avec mistress Brown, quand il est parti... Je n’ai pas à le respecter: c’est beaucoup... « Grondez-moi, mon ami, grondez-moi bien fort de ces dispositions moqueuses que je me reproche surtout vis-à-vis de quelqu’un auquel vous êtes peut-être attaché... « Grondez-moi, Amaury; car vous êtes le seul, je le crois, qui pourriez, si vous vouliez en prendre la peine, me corriger de mes défauts. « Mais ce n’est pas lui que je voudrais entendre parler de vous, Amaury, c’est vousmême: dans quelles dispositions êtes-vous donc, grand Dieu! que pensez-vous? que sentezvous?... « Entre vous et mon oncle, c’est une triste position que la mienne... Je suis épouvantée et anéantie entre ces deux désespoirs... « Ayez un peu de confiance en moi, je vous en prie, mon frère, ne laissez pas mon âme seule ainsi: il faut avoir quelque condescendance pour un faible esprit qui s’effraie et qui pleure. « Vraiment, il y a des jours où je me surprends à envier Madeleine; elle est morte aimée, elle est heureuse au ciel, et moi je suis ensevelie toute vivante dans la solitude et dans l’oubli... Cologne, 15 décembre. « Vous me reprochez, Antoinette, de ne point assez vous parler de moi: je vais, pour vous punir, vous écrire la lettre la plus égoïste qui soit au monde, et commencer par vous bavarder deux ou trois pages sur mon compte, pour avoir le droit de glisser ensuite deux ou trois lignes sur vous. « Serez-vous contente, alors? « Me voici à Cologne, ou plutôt en face de Cologne, à Deutz. « De mes croisées, c’est-à-dire de l’hôtel de Bellevue, je vois le Rhin et la ville. C’est un aspect merveilleux: le soleil se couche derrière la vieille cité, et, dans les beaux jours de froid, lui fait un fond flamboyant sur lequel ses maisons massives et les flèches de ses églises se détachent sombres et noires avec des effets magnifiques. « Le fleuve roule en bas un grand bruit avec des reflets moirées tantôt rouges, tantôt sombres, presque toujours sinistres, mais, dans l’un ou l’autre cas, d’une surprenante beauté! « Je passe des heures en extase devant cet ensemble que domine de ses deux morceaux géants la cathédrale, Dieu merci, encore inachevée. « Hélas! quand les maçons, payés par la vanité, auront complété l’œuvre des architectes inspirés par la foi, le soleil ne pourra plus faire luire Dieu à travers l’édifice humain, et changer l’abîme que forment les deux sublimes fragments en une étincelante fournaise. « Je prends à tous ces tableaux un intérêt d’artiste. « En vérité, j’aime cette ville; elle est ancienne et moderne, vénérable et coquette; elle pense et elle agit. « Ah! si Madeleine était là pour regarder, avec moi, le soleil qui se couche derrière la cathédrale de Cologne... « Mon banquier a voulu à toutes forces me donner une lettre d’entrée au Casino; je ne vais pas, bien entendu, aux soirées qu’on y donne, mais pendant la journée, c’est-à-dire quand les affaires quotidiennes dépeuplent ces grandes salles de leurs abonnés, je m’y arrête volontiers une heure ou deux à lire les journaux. « Cependant, je vous l’avouerai, Antoinette, il m’a fallu une grande force pour vaincre la répugnance que m’ont inspirée les premières gazettes qui me sont tombées sous la main; ces douze colonnes qui ne renfermaient pas un seul mot de la chose qui m’intéressait; ce monde parisien qui continue de rire et de s’amuser; tout cet équilibre européen, sur lequel la douleur individuelle, si terrible, si profonde qu’elle soit, ne produit pas la plus légère déviation, m’inspiraient un sentiment de dégoût qui ressemblait à de la colère; puis enfin, je me suis dit: « – Qu’est-ce, après tout, pour les indifférents, que la mort de ma Madeleine bien-aimée? Une femme de moins en bas, un ange de plus au ciel... « Égoïste que je suis, de vouloir que les autres hommes partagent ma douleur, quand je ne partage pas leur tristesse! « J’ai donc peu à peu repris ces journaux que j’avais d’un seul coup, éloignés de moi, et j’ai fini par retrouver en moi un reste de curiosité pour les lire. « Savez-vous qu’il y a près de trois mois déjà que je suis éloigné de France!... En vérité, je m’effraie parfois en songeant que, dans un temps donné, les jours s’écoulent aussi rapidement pour l’esprit dans la douleur que dans la joie. « C’est hier que Madeleine était couchée sur ce lit, que je lui tenais une main, son père l’autre, et que vous, Antoinette, vous tentiez inutilement de réchauffer ses pieds déjà froids... « C’est à l’étranger, Antoinette, qu’on s’aperçoit de cette grande vérité, que la vie de Paris est la seule vie réelle; tout le reste du monde est une végétation plus ou moins active. « Mais à Paris seulement est le mouvement de l’esprit et le progrès de la pensée; et cependant, Antoinette, je crois que je resterais encore longtemps ici si j’avais quelqu’un à qui parler d’elle, si vous étiez là pour voir et admirer avec moi tous ces beaux aspects de la nature, et pour comprendre en même temps que moi tous ces beaux paysages que fait sous mes yeux le Rhin en collaboration avec le soleil. « Oh! une main à serrer dans les miennes, tandis que, dans un ravissement silencieux, je me tiens des heures entières debout, à ma fenêtre... Un regard ému où retrouver mes impressions! une âme en qui les épancher!... « Mais non... mon destin est maintenant de vivre et de mourir seul!... « Vous me demandez ce qui se passe en moi, Antoinette: à quoi bon attrister de mes soucis votre cœur charmant, votre cœur qui avoue naïvement que la solitude le glace, et qu’il voudrait vivre de la vie d’un autre cœur?... « Que votre désir soit accompli, Antoinette. Puissiez-vous trouver cette âme que votre âme cherche! puisse Dieu vous envoyer tous les bonheurs de l’amour, en vous en épargnant les tempêtes, car, qu’arriverait-il de vous, puisque moi, qui suis un homme, ces tempêtes m’ont brisé!... « Ah! c’est que vous ne savez pas encore ce que c’est que l’amour, Antoinette! « L’amour: joie et douleur, ivresse et fièvre! philtre et poison! Cela enivre, mais cela tue!... « Du balcon de Juliette à la tombe, que de sourires! mais que de larmes!... « Heureux qui meurt le premier! « Mais quand Roméo trouve sa bien-aimée morte et refroidie sur sa tombe, qu’a-t-il à faire, sinon de se refroidir lui-même?... « Je laisse pour ma part ce soin à la vie. « Voyez-vous, Antoinette, quand on aime, notre cœur ne bat plus dans notre poitrine, mais dans la poitrine d’un autre... Quand on aime, on s’abdique soi-même, on se fond dans une existence qui n’est plus votre existence, et dans laquelle, cependant, on vit. « Quand on aime, on anticipe sur le ciel, jusqu’à ce que la mort, prenant une des deux moitiés de votre âme, change, pour vous, le paradis en enfer. « Alors c’est fini, et celui qui reste n’a plus d’espoir que dans cette mort, qui réunit du moins après avoir séparé... « Mais vous, Antoinette, vous, si pleine de vie, de jeunesse, d’avenir!... vous, gracieuse et riante figure, ne vous laissez pas entraîner à ces douleurs désespérées qui nous courbent vers le tombeau, M. d’Avrigny et moi... « La perte d’une sœur ne doit pas tout anéantir en nous comme la perte d’une amante ou d’une fille. « Tant d’autres affections s’offrent à vous encore... Vous êtes triste, cependant... Pauvre enfant! je vois d’ici le mal dont vous souffrez: l’amour vous ronge, l’activité de votre esprit veut et appelle le mouvement, la grandeur, la passion! Vous êtes envieuse de vivre, car vous ne connaissez encore que la préface de la vie, et son chaste regard. « Vous demandez à exercer les riches et puissantes facultés que Dieu a mises en vous... quoi de plus juste, Antoinette? « N’en rougissez donc pas, chère sœur; toutes ces tendances sont saintes et divines, et il y a en elles non seulement votre bonheur, mais encore celui d’un autre être élu, d’une autre créature privilégiée. « N’ayez donc pas honte de votre destinée et de votre nature, Antoinette: allez dans le monde qui vous reste ouvert, à vous; sous la tutelle de vos nobles et vénérables amis tâchez de trouver dans la foule un cœur digne de votre cœur. « Moi, du seuil du tombeau de Madeleine, je vous suivrai fraternellement des yeux. « Mais il faut que je me hâte de vous le dire: ils seront rares, les cœurs dignes de votre cœur, Antoinette; et une erreur, pensez-y, est toujours mortelle... Toute la vie se joue sur ce coup de dé: plus on peut choisir, plus il y a de chance souvent pour qu’on se trompe!... C’est effrayant! « Moi qui ai eu la fortune de rencontrer sur ma route, et comme à la porte de mon amour, une Madeleine chérie et connue depuis l’enfance, je puis le dire en y songeant, c’est effrayant d’abandonner son sort à un hasard irréfléchi, son âme à un instinct aveugle!... « Prenez garde, Antoinette, prenez garde... Je voudrais être à Paris pour vous guider, témoin désormais le plus impassible, mais frère dévoué, toujours. « Ah! je serais difficile pour vous, Antoinette, et il faudrait réunir bien des titres pour obtenir mon approbation. « Écoutez donc... « Que vous manque-t-il, à vous? Grâce, fortune, beauté, noblesse; tous les charmes de la nature, tous les dons de Dieu, toutes les richesses de l’éducation, vous les avez. « Vous êtes un bonheur vivant; ce bonheur, faut-il le livrer à qui ne le vaut ni ne le comprend? « Aussi, même de loin, Antoinette, prenez-moi toujours pour votre confident; même de loin, j’essayerai de voir et de prévoir, car, de loin comme de près, je suis à vous corps et âme. « P.-S. Faites attention à ce Philippe. Je le connais et le sais fort capable de vous aimer. « Bien qu’extrêmement ridicule, il est encore assez compromettant; c’est une machine très lente à s’échauffer, mais échauffé une fois, il bout à faire craindre des explosions épouvantables. « Franchement, ce n’est pas cette prose que je voudrais voir associer à votre poésie.", "Enfin, Dieu m’exauce, je commence à sentir en moi un principe de destruction qui, en huit ou dix mois doit infailliblement me conduire au tombeau. « Ce n’est pas offenser Dieu, je l’espère, que de me laisser mourir de la maladie qu’il m’envoie; c’est lui obéir, voilà tout. « Que votre volonté soit faite, ô mon Dieu, sur la terre comme au ciel! « Madeleine, attends-moi." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Comme vous savez parler d’amour, Amaury! comme vous savez le sentir! Chaque fois que je relis votre lettre, et je l’ai relue bien des fois, je demeure toute pensive à me dire: « Qu’elle était heureuse la femme dont une telle passion couronnait la vie, et combien il est triste que ce rare trésor de tendresse et de dévouement que vous aviez amassé en vous reste désormais inutile et perdu! « Vous me conseillez de sortir, de me mêler au monde, d’y chercher une affection pour remplacer les affections qui me manquent; mais ne me désenchantez-vous point par avance, Amaury? « Parmi tous ceux qui pourront me dire des mots d’amour, rencontrerai-je jamais l’ami que Madeleine avait rencontré et qui continue de lui appartenir jusque dans la mort? Cette abnégation chevaleresque, cette distinction du cœur, si j’ose parler ainsi, sont-elles de notre temps? Des hommes politiques, ambitieux de rien, des oisifs ennuyés de tout, voilà ceux qui m’entourent. « Ne prononcez donc pas les noms de Roméo et de Juliette au milieu de cette foule épaisse et prosaïque. Amaury, Roméo et Juliette, ce sont des rêves de poète et non des réalités de cette terre. « Aussi tout mon bien, cher frère, ira aux pauvres, comme toute mon âme retournera à Dieu. C’est là mon destin, Amaury. Voilà pourquoi je suis rieuse et railleuse. Rire, cela dispense de penser; se moquer, cela dispense de se plaindre. « Mais ce sujet est trop amer, parlons d’autre chose. « Cette autre chose, c’est M. Philippe Auvray. « Vous l’avez deviné, Amaury, Philippe Auvray m’aime; non qu’il m’ait déclaré son amour, Dieu merci, il est trop réservé et trop prudent pour se hasarder à une pareille confidence; mais, franchement, cela saute aux yeux, et quand je fais de pareilles découvertes, pardonnez-moi, Amaury, mais je ne sais pas me taire. « À quoi bon, d’ailleurs? « Ah! oui, c’est vrai, vous le jugez compromettant. « Cher Amaury, vous êtes à deux cents lieues d’ici et de la vérité. « Si vous pouviez l’entrevoir une seconde, le pauvre garçon! apercevoir une minute son attitude piteuse devant moi, vous jugeriez qu’il a plutôt l’air de se compromettre lui-même que de compromettre autrui. S’il a conscience de sa passion, à coup sûr il lutte contre elle. « Il semble parfois pris de je ne sais quel remords et me demande précipitamment la permission de se retirer, comme s’il avait peur de se laisser prendre au crime de m’aimer. J’en suis à croire qu’il tient à la pureté de son âme. « Dans tous les cas, il est beaucoup plus gêné que gênant, et lorsqu’il fait la partie de whist de M. du Mengis, il a une mine de martyr qui me fend le cœur. « Et comme tout cela n’est pas autrement dangereux, je vous prie, Amaury, de me laisser ma victime, vous promettant que nous avons six bons mois devant nous avant que le timoré Philippe laisse échapper une parole qui ressemble à un aveu. « Je n’ai même pas cru devoir ennuyer M. d’Avrigny de ces soupirs sans conséquence. « Mon pauvre oncle est d’ailleurs plus sombre et plus renfermé que jamais. « Il ne tardera pas, j’en ai bien peur, mon Dieu! à rejoindre sa fille. « C’est ce qu’il veut, n’est-ce pas? c’est le bonheur qu’il attend. « Oh! mais c’est égal, je pleurerai bien quand il sera heureux... « Il faut que je vous dise une chose, Amaury: c’est que je suis convaincue que mon oncle est atteint mortellement. Est-ce la douleur seule, estce quelque maladie qu’une douleur concentrée peut faire naître?... « J’interrogeais là-dessus, vous le savez, ce jeune médecin en qui vous avez si grande confiance, M. Gaston, et il me répondait qu’un grand ébranlement moral, dans lequel on se complaît, porte avec lui, à un certain âge surtout, des germes de destruction. Il me citait deux ou trois maladies qui peuvent naître à la suite d’une tristesse dont on ne veut pas guérir, et il me demandait s’il ne pourrait pas arriver à causer cinq minutes seulement avec mon oncle. « Ces cinq minutes, me dit-il, lui suffiraient pour reconnaître les symptômes de la maladie dont M. d’Avrigny est atteint, si tant est qu’il ait une autre maladie que sa douleur. « Aussi le premier de chaque mois, quand j’ai revu mon pauvre oncle, j’ai voulu tâcher d’amener cette entrevue. « Je lui ai dit que le docteur Gaston, qu’il a fait entrer dans la maison du roi et qui était, comme vous le savez, un de ses élèves favoris, avait à le consulter pour le traitement d’une maladie qu’il soignait; mais il n’a pas été dupe du stratagème. « – Oui, oui, a-t-il dit, je sais ce que c’est, et je connais la personne qu’il veut guérir, mais dislui, mon enfant, que tout remède est inutile et que la maladie est mortelle.", "Et comme à cette réponse je me mettais à pleurer: « – Oh! mais, a ajouté mon oncle, console-toi, Antoinette, si tu prends intérêt à cette personne; car, quelque progrès que fasse la maladie, cette personne a encore quatre ou cinq mois à vivre, et d’ici là Amaury sera revenu. « Oh! mon Dieu! si mon oncle allait mourir pendant que vous êtes loin de moi, et que je me trouvasse seule, toute seule! « Vous souhaitiez une compagne, Amaury, pour admirer avec vous la beauté des champs et des villes; un ami qui partage votre douleur et qui verse avec vous des larmes, ne m’est-il pas plus nécessaire encore? « Cet ami, je l’ai, mais bien des lieues s’allongent entre nous, mais il a ses douleurs qui nous séparent encore plus que la distance. « Amaury, Amaury, que faites-vous là-bas? « Comment pouvez-vous vous condamner de vous-même à cette solitude qui me pèse tant à moi? Quel avantage trouvez-vous à n’être qu’un étranger pour tout ce qui vous entoure? « Amaury, si vous reveniez, nous souffririons du moins ensemble. « Oh! revenez... « Votre sœur, ANTOINETTE." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "J’apprends par M. de Mengis qu’un de ses neveux, en passant à Heidelberg, a su que vous habitiez cette ville. « Je vous écris donc à Heidelberg, Amaury, espérant que cette lettre, plus heureuse que mes lettres précédentes, m’amènera une réponse. « Que se passe-t-il donc en vous, mon Dieu! et pourquoi vous dérobez-vous ainsi à tous ceux qui vous aiment? « Savez-vous que depuis près de deux mois j’ignore non seulement où vous vivez, mais encore si vous vivez. « Si je n’étais pas une femme, je vous le jure, je serais partie; je me serais mise à votre recherche, et je vous eusse bien vite retrouvé; oh! oui, si bien caché que vous fussiez, Amaury, je vous en réponds. « Je vous ai écrit trois lettres, ne les avez-vous point reçues? celle-ci est la quatrième, la recevrez-vous? Dans chacune, je vous exprimais mes angoisses croissantes. « Oh! si vous les eussiez reçues, vous n’auriez pas eu le courage de me continuer votre silence, en voyant qu’il me faisait souffrir. « Mais au moins vous n’êtes pas mort, puisque M. Léonce de Mengis a su de vos nouvelles en passant à Heidelberg; mais au moins je sais enfin où vous écrire, et, cette fois, si vous ne répondez pas, je saurai que mes lettres vous sont importunes, et moi, alors, moi aussi, à mon tour, je garderai le silence. « Oh! Amaury, je suis vraiment bien malheureuse: de trois personnes qui m’aimaient, l’une est morte, l’autre se meurt, la troisième m’oublie. « Comment, avec votre cœur si bon, si grand, si généreux, n’avez-vous donc pas plus de pitié de ceux qui souffrent? « Si vous tardez à revenir, et que mon oncle soit mort à votre retour, Amaury, vous me retrouverez dans un couvent. « Si cette lettre reste sans réponse, cette lettre est la dernière que je vous aurai écrite. « Amaury, ayez pitié de votre sœur! 10 mars. « Vous m’avez écrit plusieurs lettres Antoinette, plusieurs lettres auxquelles je n’ai pas répondu, et dans lesquelles vous me manifestiez vos inquiétudes. « Ces lettres, je ne les ai point reçues. Ces lettres, ayant été perdues, ne peuvent être mises sous les yeux du lecteur. « Écoutez, je vais tout vous dire, Antoinette; je n’ai pas voulu les recevoir. « Votre avant-dernière lettre m’avait fait une impression terrible; j’ai quitté Cologne sans dire où j’allais, sans le savoir moi-même, ne prévenant pas à la poste que l’on fit suivre les lettres qui viendraient pour moi: Antoinette, je voulais fuir tout le monde, et même vous... « Il est donc vrai, Antoinette, M. d’Avrigny se meurt, et moi je ne puis mourir... « Cet homme l’emporte donc toujours sur moi, en douleur comme en dévouement? « Madeleine nous attendait tous deux, et c’est celui qui disait l’aimer davantage qui la rejoindra le dernier. « Ah! pourquoi M. d’Avrigny ne m’a-t-il pas laissé me tuer, quand je voulais le faire? pourquoi m’a-t-il arraché le pistolet de la main avec cette fausse maxime: À quoi bon se tuer? on meurt. « En effet, on meurt, puisqu’il va mourir, lui; c’est donc que nos organisations sont différentes, ou bien que les années viennent à son secours. Peut-être la nature, qui pousse le vieillard en avant, tire-t-elle le jeune homme en arrière. « Toujours est-il que je ne peux pas mourir. « Oh! c’est votre lettre qui a porté cette terrible lumière dans mon cœur; peu à peu, sans que je le sentisse moi-même, la nature avait repris ses droits, la vie son empire. « Chaque jour, sans que je m’en aperçusse moi-même, je me mêlais au monde qui m’entourait. Un jour je me suis surpris dans un salon; en vérité, rien ne me distinguait plus des autres hommes que le crêpe qui entourait mon chapeau. « En rentrant j’ai trouvé votre lettre qui me montre M. d’Avrigny s’affaiblissant de jour en jour, s’inclinant de plus en plus vers la tombe, tandis que moi, au contraire chaque jour je relève le front, chaque jour je reprends intérêt à tout ce qui m’entoure. « Il y a donc deux amours bien distincts, l’amour du père et de l’amant: l’amour dont on meurt et l’amour dont on ne meurt pas. « À Cologne, j’avais déjà fait quelques connaissances, j’avais déjà accepté quelques distractions. « J’ai voulu tout fuir, tout briser, me retrouver avec moi-même, pour juger, dans la solitude et le silence, le changement qui s’est fait en moi depuis six mois. « Je me suis retiré à Heidelberg. « Là, je suis descendu dans mon âme; là, j’ai sondé ma plaie. « Est-ce à force de pleurer que mon âme n’a plus de larmes? est-ce à force de saigner que ma plaie n’a plus de sang? « Y aurait-il donc possibilité à ce que je guérisse, et notre pauvre humanité est-elle si faible que rien ne puisse être éternel en nous, pas même la douleur? « Toujours est-il que je ne puis pas mourir. « Parfois je m’enfonce dans les montagnes et dans cette admirable vallée de la Necker pour fuir le bruit, la joie et les amusements de cette grave et bonne jeunesse de l’Université, abandonnant la nature vivante et animée pour la nature immobile. « Mais là aussi, sous cette prétendue immobilité, je retrouve, devançant le printemps qui va venir, la sève, l’énergie, la vitalité: les bourgeons paraissent, la terre verdoie, tout renaît; je ne rencontre sous mes pas que la vie, et cependant ce que je cherche, c’est la mort. « Oui, la vie, la vie insolente qui bout dans mes veines, qui bourdonne à mes tempes, qui m’enivre, qui m’emporte; je suis furieux contre moi, plein de mépris pour ma lâcheté, plein de haine pour cette vile humanité à laquelle je crus un instant être supérieur. « Oh! il me prend parfois l’envie d’aller me faire casser la tête en Afrique; car, de me précipiter du haut en bas d’un rocher, je ne sais pas même aujourd’hui si j’en aurais le courage. « Je crois que ma tête s’égare, et vous ne devez guère me comprendre, Antoinette; pardonnez-moi, pardonnez-moi, et le délire de cette lettre, et mon silence, et les tourments que ce silence vous a causés. Il faut me pardonner, car réellement je souffre beaucoup. « Vous rappelez-vous le conseil qu’Hamlet donne à Ophélie: Entre dans un couvent. « En vérité, je suis prêt à vous dire comme Hamlet: Get thee to a nunnery. « Oui, oui, entre dans un couvent, pauvre Antoinette, car il n’y a pas de serment inflexible, de douleur véritable, pas d’amour éternel. « Tu rencontreras un homme qui t’aimera, qui aura l’air de t’aimer, qui t’aimera même. Il te jurera que ta vie est sa vie, que si tu meurs il mourra; tu mourras, il voudra mourir, et six mois après il se retrouvera, honteux de lui-même, plein de vie et de santé. « Get thee to a nunnery! « Je veux voir M. d’Avrigny avant qu’il meure, je veux me jeter à ses pieds, je veux lui demander pardon. « Un de ces jours donc je partirai pour Paris. Quand? je n’en sais rien, mais bien certainement avant le mois de mai. « Voici les beaux jours qui approchent, la saison des voyages qui va commencer. Les bords du Rhin vont devenir le rendez-vous d’un monde où je suis trop connu pour ne pas le fuir. Pour ne pas trouver Paris l’été, c’est à Paris qu’il faut se réfugier. « D’ailleurs, c’est là que vous êtes, Antoinette, et j’ai tant à expier envers vous! Il y avait dans toutes ces lettres qui m’ont suivi ici et qui me remuaient si profondément le cœur, un abandon si fraternel et une grâce si douloureuse! « Tandis que je les lisais, je croyais vous voir devant moi, charmante dans votre tristesse, coquette dans votre naïveté, souriant et pleurant à la fois. « Oui, je veux, pour me faire pardonner, aller vous confier mon sort, ne plus vivre que pour obéir à vos généreuses inspirations de bienfaisance, enfin remettre entre vos douces mains mon cœur endolori. « Le docteur Gaston s’est présenté chez moi, sous prétexte de venir chercher une consultation, mais, en réalité, pour me voir; je comprends cela: il aura appris par Antoinette que j’étais malade, il veut savoir de quelle maladie. « Aussi j’ai refusé. « Oui, mon Dieu, Seigneur, je suis avare du trésor mortel que vous m’avez envoyé; je le garde à moi seul et loin de tous les yeux. « Longtemps j’ai douté, mais enfin les symptômes sont visibles et en quelque sorte si palpables que depuis sept ou huit jours je suis convaincu; je suis atteint d’une cérébrité, une des rares maladies que peut donner une grande douleur morale. « Ce sera, je crois, une chose curieuse pour la science que de voir les études que je laisserai sur moi-même; ce sera intéressant pour les médecins de suivre les progrès d’une maladie lâchée librement à travers une organisation humaine, d’une maladie que rien n’arrête, et qui parcourt toutes ses phases. « J’en suis à la première période; quelques absences d’esprit, auxquelles succèdent parfois des exaltations étranges, des douleurs vives, aiguës et passagères dans la tête; enfin des contractions partielles, qui souvent, et au moment où je m’y attends le moins, me font retomber sur ma chaise, ou paralysent le bras qui s’étend pour prendre quelque chose. « Dans deux ou trois mois tout sera fini. « C’est bien long, deux ou trois mois! « Ingrat que je suis, pardonnez-moi, mon Dieu! Le 1er mai, Antoinette arriva à Ville-d’Avray vers onze heures du matin, comme de coutume. Elle trouva M. d’Avrigny encore penché d’un degré de plus vers la tombe. Depuis deux mois déjà elle remarquait, dans cet esprit autrefois si vigoureux, de singulières absences et comme un commencement de folie. L’âme, à force de regarder le même point, se brouille comme les yeux. L’unique pensée qui brillait dans les ténèbres de cette existence désolée l’entraînait, feu follet perfide, aux abîmes de la déraison, pour ne contempler que la mort. M. d’Avrigny commençait à ne plus y voir dans la vie. Le 1er mai, pourtant, il fit un grand effort, comme s’il se sentait n’avoir plus guère de temps à perdre, et il s’informa avec plus de sollicitude encore qu’aux précédentes visites de la vie présente et des projets futurs de sa nièce. Antoinette voulut détourner cette conversation toujours pénible pour elle, mais M. d’Avrigny insista.", "Écoute, Antoinette, lui dit-il avec un sourire de sérénité et de joie, il ne faut pas t’abuser plus que je ne m’abuse moi-même. Je sens que je m’en vais, et mon âme, qui est en effet la plus pressée, devance mon corps et quitte parfois déjà ce monde pour l’autre, la réalité pour le rêve. Oui, cela est ainsi, et je m’en félicite, Antoinette; car c’est un symptôme de ma mort prochaine, que ma tête se refuse par intervalles à l’appel de ma volonté; c’est pour cela qu’avant qu’elle m’ait tout à fait abandonné, je veux me contraindre à m’occuper de toi, chère fille de ma sœur, pour que ta mère m’accueille en souriant là-haut; par bonheur, aujourd’hui je retrouve un moment lucide et je tâcherai de t’écouter sans distraction. Voyons, dis-moi d’abord qui tu reçois habituellement, Antoinette? Antoinette nomma ceux de ses vieux amis qui n’avaient pas cessé de fréquenter l’hôtel de la rue d’Angoulême, et le nom de Philippe Auvray vint à son tour. M. d’Avrigny essaya de rassembler ses souvenirs." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Ce Philippe Auvray, demanda-t-il, n’est-il point un ami d’Amaury?", "Oui, mon oncle." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "C’est donc un élégant?", "Oh! non, mon oncle." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Jeune pourtant, et riche, à ce que je crois?", "Est-ce qu’il t’aime?" ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Et toi, l’aimes-tu?", "Pas le moins du monde." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Voilà au moins des réponses nettes et catégoriques, reprit M. d’Avrigny. Mais enfin, n’aimes-tu donc personne, Antoinette?", "Personne, excepté vous, répondit la jeune fille en" ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Ce n’est pas assez, Antoinette, ce n’est pas assez car, ainsi que je te l’ai dit, dans un mois ou deux je ne serai plus, et si tu n’aimes que moi, après ma mort il ne te restera plus personne à aimer.", "Oh! mon oncle, vous vous abusez, je l’espère." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Non, mon enfant, je m’affaiblis tous les jours, je le sens; il faut déjà que Joseph, qui est plus vieux que moi de cinq ans, me donne le bras pour que je puisse aller matin et soir dire bonjour et adieu à ma pauvre Madeleine. Heureusement, ajouta-t-il en se tournant vers le cimetière, que cette fenêtre donne justement sur son tombeau; de sorte que je pourrai au moins mourir en le regardant. À ces mots, le vieillard jeta les yeux vers l’endroit du cimetière où reposait Madeleine, mais se soulevant tout à coup en s’aidant du bras du fauteuil avec une force dont on l’aurait cru incapable: – Quelqu’un! s’écria-t-il, quelqu’un à la tombe de Madeleine; quel est l’étranger... Puis se laissant tomber: – Ah! ce n’est pas un étranger c’est lui!", "Qui, lui? s’écria Antoinette en se précipitant vers la fenêtre." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Amaury! répéta le vieillard.", "Amaury, répéta Antoinette en se retenant à la muraille, car elle sentait que les jambes allaient lui manquer." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Oui, il est revenu sans doute, et sa première visite a été pour cette tombe. Allons, c’est bien. Et M. d’Avrigny rentra dans son silence et dans son immobilité habituels. Quant à Antoinette, elle demeura, elle aussi, immobile et silencieuse, mais par l’impression tout opposée. M. d’Avrigny n’éprouvait plus rien; elle, elle sentait trop. En effet, c’était Amaury qui venait d’arriver et qui s’était fait conduire au cimetière. Il s’était avancé chapeau bas vers la tombe; il y resta agenouillé dix minutes environ; puis, après une prière sans doute, il se releva, prit le chemin qui conduisait à la porte et disparut. Antoinette se douta qu’il allait arriver, et se sentit défaillir. En effet, un instant après, elle entendit le bruit de ses pas qui montaient l’escalier; la porte s’ouvrit, et Amaury parut. Quoique prévenue, Antoinette ne put s’empêcher de jeter un cri. À ce cri, M. d’Avrigny sembla sortir de sa torpeur et se retourna.", "C’est vous, Amaury? dit tranquillement M. d’Avrigny, comme s’il eût quitté la veille son pupille. Et il lui tendit la main. Amaury s’avança vers le vieillard et se mit à genoux devant lui." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Bénissez-moi, mon père... dit Amaury. M. d’Avrigny imposa, sans parler, ses deux mains sur la tête du jeune homme. Amaury demeura un instant ainsi. Les larmes coulèrent de ses yeux et des yeux d’Antoinette. M. d’Avrigny seul paraissait impassible. Enfin, le jeune homme se releva, alla à Antoinette, lui baisa la main, et tous trois demeurèrent un instant se regardant et s’observant en silence. Amaury trouvait M. d’Avrigny plus changé en huit mois que si huit années eussent passé sur sa tête. Ses cheveux étaient devenus blancs comme la neige, sa poitrine était ployée en deux, son regard atone, son front ridé, sa voix tremblante. Il n’était plus que l’ombre de lui-même. Mais Antoinette! Chaque journée, en même temps qu’elle marquait le vieillard d’une ride de plus, avait embelli la jeune fille d’une grâce nouvelle... Huit mois à dix-sept ans, c’est beaucoup, comme huit mois à soixante. Antoinette était maintenant plus charmante que jamais. L’œil suivait avec un charme indicible la ligne élégante et onduleuse de sa taille bien cambrée. Ses fines narines roses aspiraient la vie, ses grands yeux humides et noirs semblaient aussi bien faits pour la mélancolie que pour la gaieté, et devaient prêter une expression pareille à la douceur et à la malice. Ses joues avaient la fraîcheur et le velouté de la pêche; sa bouche, le carmin de la cerise; ses mains étaient petites, potelées, blanches et veinées; ses pieds semblaient n’avoir pas grandi depuis l’âge de douze ans. C’était enfin une muse, une fée, une péri. Amaury revoyait Antoinette et ne la reconnaissait plus. Puis il regardait si rarement et si superficiellement Antoinette, lorsque Antoinette était près de Madeleine! De son côté, Antoinette le trouvait fort changé aussi, et changé en bien. La douleur, au lieu de le flétrir, avait mis sur ce jeune visage un cachet de gravité qui lui seyait; la solitude ne lui avait pas nui non plus, et en lui imposant des habitudes de pensée que son oisiveté turbulente ne connaissait guère, avait fait son front plus large et son regard plus profond; puis les longues excursions dans la montagne avaient profité à son sang et à sa force physique, comme les idées et les réflexions nouvelles à son esprit et à son énergie morale. Plus pâle, il paraissait plus sérieux, plus simple, plus homme enfin. Antoinette le regardait sous ses paupières baissées, et sentait mille idées confuses et bourdonnantes s’agiter dans son cœur. Le docteur prit le premier la parole: – Je vous trouve mieux, Amaury, lui dit-il, et vous devez me trouver mieux aussi, ajouta-t-il avec un accent significatif.", "Oui, répondit gravement le jeune homme, et vous êtes bien heureux, et je vous félicite; mais, que voulez-vous? Dieu est le maître, et la nature n’est pas habituée à m’obéir comme à vous. Maintenant, poursuivit-il d’un air sombre, tant qu’il plaira au Seigneur, j’ai résolu de vivre." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Oh! merci, mon Dieu! murmura Antoinette à voix basse et avec une larme dans les yeux.", "Vous allez vivre c’est bien fait et bien dit, Amaury; je vous ai toujours connu ainsi, courageux et sincère. Vivez, je vous approuve. S’il faut vous l’avouer, je sens bien en moi comme une joie puérile que je me reproche, et une espèce d’assez misérable vanité dont j’ai honte, en pensant qu’en fin de compte la douleur du père a été plus forte et plus sûrement meurtrière que celle de l’amant; mais quand j’y réfléchis, après tout, il est peut-être moins beau de mourir de chagrin que de vivre avec son chagrin, de vivre dans son veuvage seul et grave, résigné pourtant, et avec cela, bon pour les hommes, mêlé à leurs actions sans les dédaigner, et à leurs pensées sans qu’elles vous atteignent." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "C’est là, en effet, le rôle que l’avenir m’a gardé c’est la vie que je veux mener, et dites-moi, mon père, n’est-ce pas celui qui aura le plus attendu qui aura le plus souffert?", "Pardon, interrompit Antoinette brisée entre ces deux stoïcismes; vous êtes tous deux, vous, mon oncle, et vous, Amaury, des hommes si forts, si grands, si supérieurs, que vous pouvez parler ainsi; mais faites attention que je suis là, que malgré moi je vous écoute. Ne tenez donc pas de ces discours étranges que vous seuls pouvez comprendre devant une pauvre femme faible et peureuse comme moi. Laissons au Seigneur, je vous prie, les hautes questions de la vie et de la mort, et parlons tout simplement de votre retour, Amaury, de la joie qu’il nous cause, après une si longue attente. Et tenez... Ah! je suis bien heureuse de vous revoir! s’écria la naïve enfant, incapable de se maîtriser, en prenant les deux mains d’Amaury dans les siennes. En présence de cet instinct charmant et de ce délicieux naturel de jeune fille, les deux hommes pouvaient-ils faire autrement que de se mettre à l’unisson de tant d’abandon et de simplicité. C’est ce qui arriva, et M. d’Avrigny lui-même ne put résister plus longtemps aux filiales tendresses d’Antoinette." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Allons puisque cette unique journée vous appartient à tous deux, mes enfants, prenezla du moins tout entière; c’est, d’ailleurs, une des dernières que je pourrai vous donner. Il se prêta, en effet, de ce moment, aux deux jeunes gens avec une bonté parfaite. Amaury et Antoinette retrouvèrent là une de leurs longues et douces causeries d’autrefois. Le docteur interrogea Amaury sur ses desseins, entra dans ses vues, lui corrigea, avec l’aménité exquise de l’homme du monde, quelques idées trop jeunes et trop absolues, et n’accueillit qu’avec un sourire de doute certaines erreurs respectables, certaines illusions touchantes de la vingtième année; il voyait avec un plaisir marqué combien ce cœur, qui s’ignorait lui-même, avait encore de puissance et de chaleur. Amaury, cependant, parlait de son désenchantement avec enthousiasme et de ses passions éteintes, avec feu: il ne voulait plus vivre pour lui-même, mais pour les autres; il n’acceptait dorénavant l’existence que par philanthropie. Le pénétrant docteur hochait la tête d’un air sérieux à tous ces rêves, et approuvait d’un geste complaisant toutes ces utopies. Pour Antoinette, elle était ravie de voir Amaury si noble, si généreux, si ardent. Après le dîner, son tour vint, et l’on commença à parler d’elle, comme on avait parlé d’Amaury.", "Amaury, dit M. d’Avrigny, lorsque de nouveau, vers les sept heures du soir, ils se retrouvèrent seuls, Amaury, quand je n’y serai plus, je vous la confie. Le malheur vous a mûri maintenant; détaché du monde comme vous voulez l’être désormais, vous jugerez mieux les choses et les hommes, conseillez-la, mon ami, guidez-la; soyez son frère." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Oui, reprit Amaury avec effusion, et un frère bien dévoué, je vous le jure. Oui, mon cher tuteur, j’accepte avec bonheur ces devoirs de jeune père que vous m’imposez, et ne m’en départirai que le jour où je la pourrai remettre à un mari qui l’aime et soit digne d’elle. Antoinette, dès que ce sujet revenait dans la conversation, retombait aussitôt dans la tristesse et le silence. Elle baissa donc les yeux, muette et songeuse; mais le docteur reprit vivement: – C’est justement de cela que nous parlions tantôt quand vous êtes arrivé, Amaury.", "Ah! je serais bien content, si, avant de vous quitter, je la savais heureuse et aimée dans la maison d’un époux digne d’elle. Voyons, Amaury voyons, parmi vos amis ne connaissez-vous personne? Amaury, à son tour, garda le silence." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Eh bien? demanda M. d’Avrigny en relevant la tête – Mais c’est une question grave que celle-là, monsieur, et qui veut certainement qu’on y pense. La plupart des jeunes gens de notre aristocratie, hélas! trop clairsemés, sont en effet mes camarades.", "Alors nommez-nous-en quelques-uns, dit le docteur. Amaury chercha le regard d’Antoinette pour l’interroger, mais Antoinette tenait obstinément les yeux baissés." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Eh bien! reprit Amaury, forcé de répondre à son tuteur, il y a d’abord Arthur de Lancy.", "Oui, reprit vivement M. d’Avrigny, oui, c’est vrai: il est jeune, élégant, spirituel; il a un beau nom, une belle fortune." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Mais malheureusement il ne peut convenir à Antoinette; c’est un libertin, un homme qui fait le roué, qui ambitionne, ce qui, dans le dixneuvième siècle, me paraît souverainement ridicule, la réputation de don Juan ou de Lovelace, qualités charmantes pour des fous et des écervelés comme lui, mais médiocre garantie de bonheur pour une femme. Antoinette respira et parut remercier Amaury du regard.", "Alors cherchons quelque autre" ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "J’aimerais mieux Gaston de Sommervieux", "En effet, reprit M. d’Avrigny, celui-là est aussi riche et aussi noble qu’Arthur de Lancy, et de plus, j’ai entendu dire autrefois qu’il était sérieux, modeste et rangé." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Oui, mais si l’on avait tenu à énumérer toutes ses qualités devant vous on aurait pu ajouter que c’était un sot qui a de la surface, c’est vrai; mais amusez-vous à creuser son silence majestueux et sa dignité de commande, et vous trouverez au fond, je puis vous en répondre, un pauvre et médiocre personnage.", "Mais, dit M. d’Avrigny, comme essayant de rappeler ses propres souvenirs voyant que ceux d’Amaury le servaient si mal, ne m’avez-vous pas présenté un nommé Léonce de Guérignou?" ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Oui, monsieur, reprit Amaury en rougissant.", "Ce jeune homme m’avait paru destiné a un remarquable avenir; n’est-il point déjà conseiller d’État?" ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "C’est vrai; mais il n’est pas riche.", "Hélas! dit M. d’Avrigny, Antoinette ne l’est-elle pas pour deux?" ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Puis, continua Amaury avec une certaine aigreur, son père n’a pas, à ce qu’on assure, joué un rôle fort honorable dans la révolution.", "En tous cas, reprit M. d’Avrigny, ce ne serait pas son père, mais son grand-père, et quand ces calomnies seraient prouvées, ce n’est plus de notre temps que les descendants sont comptables des fautes de leurs ancêtres. Ainsi, Amaury, présentez ce jeune homme à Antoinette, sous le patronage de M. de Mengis, bien entendu, et s’il lui plaît..." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Ah! pardon, s’écria Amaury, il faut que je sois un bien grand étourdi; mon Dieu! quelques mois d’absence ont tout brouillé dans ma mémoire: j’oubliais que Léonce a juré de vivre et de mourir garçon. C’est pour lui comme une monomanie, et les plus jeunes, les plus adorables, les plus aristocratiques beautés du faubourg Saint-Germain ont échoué devant son humeur sauvage.", "Eh bien! dit M. d’Avrigny, si nous en revenions à M. Philippe Auvray." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Je vous ai dit, mon oncle...", "Laisse parler Amaury, mon enfant, dit M. d’Avrigny." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Oh! mon cher tuteur, reprit Amaury avec une humeur visible, ne m’interrogez pas sur ce M. Philippe que je ne reverrai de ma vie. Antoinette l’a reçu malgré mes conseils et peut le recevoir encore, si bon lui semble; mais moi je ne saurais lui pardonner son indigne façon d’oublier.", "D’oublier qui? demanda M. d’Avrigny." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "D’oublier Madeleine, monsieur.", "Comment, Madeleine! s’écrièrent à la fois M. d’Avrigny et Antoinette." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Oui, en deux mots vous allez juger cet homme: il aimait Madeleine, il me l’avait dit, il m’avait même prié de vous la demander en mariage, et cela, le jour même où vous veniez de me l’accorder à moi. Eh bien! aujourd’hui le voilà qui aime Antoinette, comme il avait aimé Madeleine, comme il en avait aimé, comme il en aimera peut-être encore dix autres. Jugez maintenant quelle confiance on peut accorder à un pareil cœur qui change si complètement et si vite, et où s’efface en moins d’une année une passion qu’il prétendait éternelle. Antoinette courba la tête sous cette profonde indignation d’Amaury et demeura comme atterrée.", "Vous êtes bien sévère, Amaury, dit M. d’Avrigny." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Oh! oui, bien sévère, ce me semble, reprit timidement Antoinette.", "Le défendez-vous, Antoinette? s’écria vivement Amaury." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Je défends notre pauvre nature humaine, reprit la jeune fille; tous les hommes n’ont pas, Amaury, votre âme inflexible et votre immuable constance, et il serait du moins généreux à vous de compatir aux faiblesses que vous ne partagez pas.", "Ainsi, reprit Amaury avec amertume, Philippe trouve grâce à vos yeux... et c’est Antoinette..." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Et c’est Antoinette qui a raison, dit M. d’Avrigny, regardant le jeune homme comme s’il eût voulu lire jusqu’au fond de son âme. Vous condamnez avec trop de rigueur, Amaury.", "Mais il me semble... reprit celui-ci avec force." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Oui votre âge passionné n’est guère clément, je le sais, et ne veut pas composer d’ordinaire avec les défaillances des cœurs mortels; mes cheveux blancs, à moi, ont appris l’indulgence, et vousmême expérimenterez peut-être un jour à vos dépens, bien durement, hélas! que les plus intraitables volontés se brisent à la longue, et qu’au jeu terrible des passions le plus fort ne peut pas répondre de lui-même, le plus orgueilleux ne peut pas dire: « Je serai là demain.", "Il n’y a pas de mort, Amaury; il y a deux existences, voilà tout, une existence sur cette terre, une existence au ciel, une vie en ce monde, une vie dans l’autre. Malheureux ceux qui sont encore enchaînés à la terre, bienheureux ceux qui sont déjà au ciel." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Quel supplice, chère Madeleine, dit tout bas Amaury, d’être maintenant si rarement seuls et libres! Est-ce donc le hasard qui dispose les choses ainsi? est-ce un ordre donné par votre père? – Hélas! je n’en sais rien, mon ami, répondit la jeune fille, mais croyez bien que je souffre comme vous. Quand nous pouvions nous voir tous les jours et à chaque heure du jour, nous ne connaissions pas notre bonheur; comme en toute chose, il nous a fallu l’ombre pour nous faire regretter le soleil. – Mais ne pourriez-vous dire à Antoinette, ou du moins lui faire comprendre qu’elle nous rendrait un grand service en éloignant de temps en temps cette bonne mistress Brown, qui reste ici plutôt par habitude que par prudence, et qui, d’ailleurs, je le crois, n’a pas reçu l’ordre positif de nous garder à vue? – J’en ai eu vingt fois l’idée, Amaury; mais je ne sais vraiment à quoi attribuer le sentiment qui me retient. Au moment où j’ouvre la bouche pour parler de vous à ma cousine, la voix me manque, et cependant que lui apprendrais-je de nouveau? elle sait bien que je vous aime. – Et moi aussi, Madeleine; mais j’ai besoin de vous l’entendre dire à haute voix. Tenez, j’ai bien du bonheur à vous voir, mais, en vérité, je crois que j’aimerais mieux me priver de ce bonheur que de vous voir devant des étrangers, devant des gens froids et indifférents qui vous forcent à déguiser votre voix et à composer votre visage, et même dans ce moment-ci je ne puis vous dire ce que je souffre de cette contrainte. Madeleine se leva en souriant. – Amaury voulez-vous m’aider à cueillir dans le jardin et dans la serre quelques fleurs? J’ai commencé à peindre un bouquet, et comme celui d’hier est fané, je voudrais le renouveler. Antoinette se leva vivement. – Madeleine, dit-elle en échangeant avec la jeune fille un regard d’intelligence, tu as tort de sortir par ce temps gris et froid. Laisse-moi me charger de ce soin, et je m’en acquitterai avec une intelligence qui me fera honneur. Ma chère mistress Brown faites-moi le plaisir d’aller prendre dans la chambre de Madeleine le bouquet que vous trouverez sur la petite table ronde de Boule, dans un vase du Japon, et de me l’apporter dans le jardin; ce n’est qu’en voyant celui-là que je puis composer l’autre exactement de la même façon. À ces mots, Antoinette sortit par une des fenêtres du salon qui faisait porte, et descendit dans le jardin par le perron, tandis que mistress Brown, qui n’avait reçu aucun ordre à l’endroit des deux jeunes gens et qui connaissait les liens qui les unissaient l’un à l’autre depuis leur enfance, sortait par une porte latérale sans faire aucune objection. Amaury suivit la bonne gouvernante des yeux, puis aussitôt qu’il se vit seul avec la jeune fille, il lui saisit la main. – Enfin, chère Madeleine, lui dit-il avec l’expression du plus ardent amour, nous voilà donc seuls un instant! Hâtez-vous de me regarder, de me dire que vous m’aimez toujours; car, en vérité, depuis le changement étrange de votre père à mon égard, je commence à douter de tout. Oh! quant à moi, vous savez que je suis à vous corps et âme; quant à moi enfin, vous savez si je vous aime! – Oh! oui, dit la jeune fille avec un de ces soupirs joyeux qui soulèvent une poitrine oppressée; oui, dites-moi que vous m’aimez, car il me semble que, frêle créature que je suis, c’est votre amour seul qui me fait vivre. Voyez-vous, Amaury, quand vous êtes là, je respire et je me sens forte. Avant votre arrivée ou après votre départ, l’air me manque; et vous êtes bien souvent absent depuis que vous n’habitez plus avec nous. Quand donc aurai-je le droit de ne plus vous quitter, vous mon souffle, vous mon âme! – Écoutez, Madeleine, quoi qu’il puisse arriver, ce soir même j’écrirai à votre père. – Et que voulez-vous qui vous arrive, sinon que les projets de notre enfance se réalisent enfin? Depuis que vous avez eu vingt ans et moi quinze, n’avons-nous pas été habitués à nous sentir destinés l’un à l’autre? Écrivez hardiment à mon père, Amaury, et vous verrez qu’il ne résistera pas, d’un côté à votre lettre, et de l’autre à ma prière. – Je voudrais partager votre confiance, Madeleine; mais, en vérité, depuis quelque temps votre père change singulièrement à mon égard. Après m’avoir traité quinze ans comme son fils, n’en est-il pas venu peu à peu à ne voir en moi qu’un étranger? Après avoir été dans cette maison comme votre frère, n’en suis-je pas arrivé à vous faire pousser un cri lorsque j’entre maintenant sans être annoncé? – Ah! ce cri, c’était un cri de joie, Amaury; votre présence ne me surprend jamais, je l’attends toujours; mais je suis si faible, si nerveuse, que toutes mes sensations se trahissent par des mouvements extrêmes. Il ne faut pas faire attention à cela, mon ami, il faut me traiter comme cette pauvre sensitive que nous nous amusions à tourmenter l’autre jour, sans songer qu’elle a sa vie à elle comme nous avons la nôtre, et que nous lui faisions bien mal peut-être. Eh bien! moi je suis comme elle, votre présence me fait éprouver le bien-être qu’autrefois je ressentais, enfant, sur les genoux de ma mère. Dieu, en me la reprenant, vous a offert à moi pour la continuer. Je lui dois ma première vie, je vous dois la seconde. Elle m’a fait naître au jour du monde, vous au jour de l’âme. Amaury, pour que je renaisse tout à vous, regardez-moi souvent. – Oh! toujours, toujours! s’écria Amaury en saisissant la main de la jeune fille et en y appuyant ses lèvres ardentes. Oh! Madeleine, je t’aime, je t’aime! Mais au contact de ce baiser la pauvre enfant se leva toute frémissante et fiévreuse, et posant la main sur son cœur: – Oh! pas ainsi, pas ainsi! dit-elle, votre voix est trop passionnée et me bouleverse tout entière; vos lèvres me brûlent. Ménagez-moi, je vous en prie. Rappelez-vous la pauvre sensitive; j’ai été hier pour la revoir, elle était morte. – Eh bien! Madeleine, eh bien! comme vous voudrez. Asseyez-vous, Madeleine, et laissezmoi me mettre sur ce coussin à vos pieds; et puisque mon amour vous fait mal, eh bien! je me contenterai de causer fraternellement cœur à cœur avec vous. Oh! merci, mon Dieu! Voilà vos joues qui reprennent leur teinte ordinaire; elles n’ont plus l’éclat étrange qui me frappait tout à l’heure, ni la morne pâleur qui les couvrait à mon arrivée. Vous êtes mieux, vous êtes bien, Madeleine, ma sœur, mon amie! La jeune fille se laissa tomber sur le fauteuil plutôt qu’elle ne s’assit, appuyée sur son bras, inclinant en avant son visage voilé de ses longs cheveux blonds, dont l’extrémité des boucles venait se jouer au front du jeune homme. Placée ainsi, son haleine se confondait avec celle de son amant. – Oui oui, Amaury, vous me faites rougir et pâlir à votre volonté! Vous êtes pour moi ce qu’est le soleil aux fleurs. – Oh! quelle ivresse de vous vivifier ainsi avec un coup d’œil! de vous ranimer ainsi avec un mot! Madeleine, je vous aime, je vous aime! Il y eut entre les deux jeunes gens un moment de silence, pendant lequel leur âme tout entière semblait s’être concentrée dans leur regard. Tout à coup un léger bruit se fit entendre dans le salon. Madeleine releva la tête, Amaury se retourna. M. d’Avrigny, debout derrière eux, les examinait dans une attitude sévère. – Mon père! s’écria Madeleine en se rejetant en arrière. – Mon cher tuteur!... dit avec embarras Amaury en se relevant et en saluant. M. d’Avrigny, sans répondre, ôta lentement ses gants, posa son chapeau sur un fauteuil, et de la même place et après un instant de silence qui fut une heure de supplice pour les deux jeunes gens: – Vous, encore, Amaury! dit-il d’une voix brève et saccadée; savez-vous que vous deviendrez un très habile diplomate si vous continuez ainsi à étudier la politique dans les boudoirs, et à vous rendre compte des besoins et des intérêts des peuples en regardant faire de la tapisserie; vous ne resterez pas longtemps simple attaché, et vous passerez immédiatement premier secrétaire à Londres ou à Saint-Pétersbourg, si vous approfondissez si à propos les ressources de la pensée des Talleyrand et des Metternich dans la compagnie d’une pensionnaire. – Monsieur, répondit Amaury avec un mélange d’amour filial et de fierté blessée, il se peut qu’à vos yeux je néglige un peu les études de la carrière à laquelle vous avez bien voulu me destiner, mais le ministre ne s’est jamais aperçu de cette négligence, et hier, sur la lecture d’un travail qu’il m’avait demandé... – Le ministre vous a fait demander un travail, à vous! et sur quoi? sur la formation d’un second jockey-club, sur les éléments de la boxe ou de l’escrime, sur les règles du sport en général, ou du steeple-chase en particulier. Oh! alors je ne m’étonne plus de sa satisfaction. – Mais, mon cher tuteur, reprit Amaury avec un léger sourire, oserai-je vous faire observer que tous ces talents d’agrément auxquels vous me reprochez de me livrer, c’est à votre sollicitude presque paternelle que je les dois? Les armes et l’équitation, vous me l’avez toujours dit, sont, avec les quelques langues étrangères que je parle, le complément de l’éducation d’un gentilhomme au dix-neuvième siècle. – Oui, je le sais bien, monsieur, quand il fait de ces talents une distraction à des travaux sérieux, mais non des travaux sérieux une espèce d’ombre au plaisir. Ah! que vous êtes bien le type des hommes de notre époque, qui se figurent savoir tout de science infuse sans avoir rien appris; qui, parce qu’ils ont été une heure à la Chambre le matin, une heure à la Sorbonne l’après-midi, une heure au spectacle le soir, se posent en Mirabeau, en Cuvier et en Geoffroy, jugeant tout du haut de leur génie, et laissant tomber dédaigneusement leurs arrêts de salon dans la balance où se pèsent les destinées du monde! Le ministre vous a fait des compliments hier, dites-vous? eh bien! allez vivre sur ces glorieuses espérances, escomptez ces éloges pompeux, et au jour de l’échéance le sort vous fera banqueroute. Parce qu’à vingt-trois ans, piloté par un tuteur commode, vous vous êtes trouvé docteur en droit, bachelier ès lettres, attaché d’ambassade; parce que vous allez aux galas de la cour avec un habit brodé d’or au collet; parce qu’on vous a promis la croix de la Légion d’honneur peut-être, comme à tous ceux qui ne l’ont pas encore, il vous semble que tout est fait et que vous n’avez plus qu’à attendre la fortune. Je suis riche, dites-vous, donc je puis rester inutile; et, d’après ce beau raisonnement, votre titre de gentilhomme vous devient un brevet d’oisiveté. – Mais, cher père, s’écria Madeleine, effrayée de la chaleur croissante des paroles de M. d’Avrigny, que dites-vous donc là? Je ne vous ai jamais entendu parler ainsi à Amaury. – Monsieur! monsieur! balbutiait le jeune homme. – Oui, reprit M. d’Avrigny avec un accent plus calme mais plus amer, mes reproches vous blessent d’autant plus qu’ils sont mérités, n’est-ce pas? Il faut vous y habituer cependant, si vous continuez à mener cette vie sans but que vous menez, ou bien il faut renoncer à voir un tuteur maussade et exigeant. Oh! vous n’êtes émancipé que d’hier, mon pupille. Les droits que mon vieil ami le comte de Léoville m’a légués sur vous n’existent plus selon la loi, mais n’ont pas cessé selon la morale, et je dois vous avertir que dans nos temps de troubles, où biens et honneurs dépendent d’un caprice de la foule ou d’une émeute populaire, il ne faut compter que sur soimême, et que tout millionnaire et tout comte que vous êtes, un père de famille haut placé ferait prudemment en vous refusant sa fille, et en considérant vos triomphes aux courses et vos grades au jockey-club comme des garanties fort peu solides. M. d’Avrigny s’exaltait de sa parole, il marchait à grands pas sans regarder ni sa fille tremblante comme la feuille, ni Amaury debout et les sourcils froncés. Les yeux du jeune homme, que le respect avait peine à contenir, erraient de M. d’Avrigny irrité, sans qu’il pût comprendre la cause de cette irritation, à Madeleine stupéfaite comme lui. – Mais vous n’avez donc pas compris, continua M. d’Avrigny en s’arrêtant devant les deux jeunes gens, devenus muets devant cette colère inattendue, vous n’avez donc pas compris, mon cher Amaury, pourquoi je vous avais prié de ne pas demeurer plus longtemps avec nous? C’est qu’il ne sied pas à un jeune homme de nom et de fortune de consumer son temps à des papotages avec de petites filles; c’est que ce qui convient à douze ans devient ridicule à vingttrois; c’est qu’après tout, l’avenir de ma fille, quoiqu’il n’ait rien à démêler avec le vôtre, peut souffrir comme le vôtre de ces perpétuelles visites. – Oh! monsieur, monsieur! s’écria Amaury, mais ayez donc pitié de Madeleine; vous voyez bien que vous la tuez! En effet, plus blanche qu’une statue, Madeleine était tombée sans mouvement sur son fauteuil, frappée au cœur par les terribles paroles de son père. – Ma fille! ma fille! s’écria M. d’Avrigny en devenant aussi pâle qu’elle, ma fille! Ah! c’est vous qui la ferez mourir, Amaury. Et, s’élançant vers Madeleine, il la prit dans ses bras comme il eût fait d’un enfant, et l’emporta dans la chambre voisine. Amaury voulut le suivre. – Restez, monsieur, dit-il en l’arrêtant sur la porte, restez, je vous l’ordonne. – Mais, s’écria Amaury les mains jointes, mais elle a besoin de secours! – Eh bien! dit M. d’Avrigny, ne suis-je pas médecin? – Pardon, monsieur, balbutia Amaury; c’est que je croyais... c’est que je n’aurais pas voulu m’éloigner avant de savoir... – Grand merci, mon cher... grand merci de votre intérêt. Mais, soyez tranquille, Madeleine reste avec son père, et mes soins ne lui manqueront pas. Ainsi donc, portez-vous bien, et adieu! – Au revoir! dit le jeune homme. – Adieu! reprit M. d’Avrigny avec un regard glacé, et, du pied, il poussa la porte, qui se referma sur lui et sur Madeleine. Amaury demeura à la place où il était, immobile, anéanti. En ce moment, on entendit retentir la sonnette qui appelait la femme de chambre; en même temps, Antoinette rentra avec mistress Brown. – Mon Dieu! s’écria Antoinette, qu’avez-vous donc, Amaury, et d’où vient que vous êtes si pâle et si défait? Où est Madeleine? – Mourante! mourante! s’écria le jeune homme. Allez, mistress Brown, allez près d’elle, elle a besoin de vos secours. Mistress Brown s’élança dans la chambre qu’Amaury lui montrait de la main. – Mais vous, lui dit Antoinette, pourquoi n’entrez-vous pas? – Parce qu’il m’a chassé, Antoinette! s’écria Amaury. – Qui cela? – Lui, M. d’Avrigny, le père de Madeleine. Et, prenant son chapeau et ses gants, le jeune homme s’élança comme un fou hors de l’appartement.", "Et pourquoi pas ce soir? demanda Antoinette, qui lisait à mesure que M. d’Avrigny écrivait. – Parce que ce serait trop d’émotions pour une journée. Tu lui diras seulement, Antoinette, que je lui ai écrit ce soir et que tu crois qu’il doit venir demain matin. Et faisant venir Germain, M. d’Avrigny lui remit la réponse qu’il lui avait dit d’attendre." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "J’avais assez bien imité le style de la littérature du temps, n’est-ce pas? dit Philippe assez satisfait de lui-même. – C’est le compliment que j’allais te faire si tu ne m’avais point prié de ne point t’interrompre. Philippe", "Tu comprends, Amaury?... Tout en ne demandant point de réponse, ce qui eût été trop hardi peut-être, j’avais toujours mis mon adresse; car, enfin, ma belle voisine pouvait être attendrie de ce billet et me faire la surprise d’y répondre. – Sans doute et c’était une excellente précaution. – Précaution inutile, mon ami, comme tu vas voir. Cette habile et flamboyante épître terminée, il ne s’agissait plus que de la remettre à son adresse; mais comment, par quelle voie? La petite poste? J’ignorais le nom de ma divinité. La lui faire rendre par le portier, en lui faisant hommage d’un petit écu? Mais j’avais entendu parler de portiers incorruptibles. Un commissionnaire? C’était un peu bien prosaïque et quelque peu dangereux, car il pouvait se présenter quand le frère serait là. Je m’étais arrêté à cette opinion que ce jeune homme était son frère. Un instant j’eus l’idée de te confier mon embarras, mais comme je te savais beaucoup plus délié que moi dans ces sortes d’affaires, je craignais que tu te moquasses de moi. Il en résulta que la lettre écrite, la lettre cachetée, la lettre posée sur la table, deux jours se passèrent dans ces perplexités. Enfin, vers le soir du troisième jour, comme j’avais profité du moment où ma beauté n’était pas chez elle pour me mettre à ma fenêtre et plonger mes regards à travers la sienne restée toute grande ouverte, je vis une feuille se détacher de ses rosiers, et, portée par le vent, traverser la rue et aller frapper aux carreaux de l’étage inférieur. Un gland qui tomba sur le nez de Newton lui révéla le système du monde. Une feuille de rosier flottant au gré du vent m’offrit le moyen de correspondance que je cherchais. Je roulai ma lettre autour d’un bâton de cire à cacheter, et je la lançai adroitement à travers la rue, de ma chambre dans la chambre de ma voisine; puis, tout ému de cet excès de hardiesse, je fermai vivement ma fenêtre; j’attendis. Cette action audacieuse ne fut pas plus tôt commise que je frémis des conséquences qu’elle pouvait avoir. Si ma voisine rentrait avec son frère, et que ce frère trouvât ma lettre, elle était affreusement compromise. J’attendais donc, caché derrière mes rideaux et le cœur plein d’angoisses, qu’elle rentrât chez elle, lorsque tout à coup je la vis apparaître; par bonheur elle était seule, je respirai. Elle fit deux ou trois tours dans sa chambre, légère et sautillante comme d’habitude, sans voir ma lettre. Mais enfin, le hasard fit que son pied porta dessus, elle se baissa et ramassa le papier. Mon cœur battait à m’étouffer, et je me comparais à Lauzun, à Richelieu, à Lovelace. La nuit, comme je l’ai dit, commençait à venir; elle s’approcha donc de sa fenêtre pour regarder d’abord de quelle partie de la rue pouvait lui venir l’épître qu’elle tenait entre ses mains, puis ensuite pour la lire. Je crus que le moment était venu de me montrer et d’achever, par ma présence, l’effet que ne pouvait manquer de produire mon billet. J’ouvris donc ma fenêtre. Au bruit, ma voisine se tourna de mon côté, portant ses yeux de moi à ma lettre, et de ma lettre à moi. Une pantomime éloquente lui indiqua que j’étais l’auteur de l’épître. Je joignis les mains pour la supplier de la lire. Un instant elle parut irrésolue, enfin elle se décida. – À quoi? – À la lire, parbleu! Je la vis dérouler ma lettre du bout des doigts, puis me regarder encore, puis sourire, puis lire les premières lignes et sourire encore, puis continuer et rire tout à fait. Cette hilarité me dérouta d’abord quelque peu. Mais comme elle lut la lettre d’un bout à l’autre, j’avais, à la fin de la lecture, repris quelque espoir, quand tout à coup je la vis se préparer à déchirer ma lettre. J’allais jeter un cri, lorsque je songeai que c’était sans doute de peur que son frère ne la trouvât qu’elle se livrait, à l’endroit de mon épître, à cet excès de précaution. Je trouvai la chose bien vue et j’applaudis; mais il me sembla qu’elle mettait de l’acharnement à réduire ma lettre en morceaux: en quatre, bien; en huit passe encore; mais en seize, mais en trente-deux, mais en soixante-quatre, mais la réduire à des fragments imperceptibles, c’était de l’enfantillage; mais la faire passer à l’état d’atomes, c’était de la cruauté. Voilà pourtant ce qu’elle fit, et lorsque leur ténuité eut rendu impossible une nouvelle multiplication parcellaire, elle ouvrit la main et laissa tomber sur les passants cette neige élégiaque; puis, me riant une seconde fois franchement au nez, elle referma sa fenêtre, tandis qu’une impertinente bouffée de vent me rapportait un lambeau de mon papier et de mon éloquence. Et lequel? Mon cher, celui sur lequel le mot ridicule était écrit en toutes lettres. J’étais furieux; mais comme, au bout du compte, elle était innocente de ce dernier événement, et que je ne pouvais m’en prendre de cette insulte qu’à un des quatre vents cardinaux, je refermai à mon tour ma fenêtre d’un air plein de dignité et je me mis à réfléchir au moyen de vaincre cette résistance inusitée dans l’honorable corporation des grisettes." ] }
377
Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Me voilà, dit Antoinette en suivant sa cousine et en entrant avec elle dans le boudoir, dont elle referma la porte derrière elle. – Mais qu’a-t-elle donc aujourd’hui? murmura Amaury les yeux fixés sur la porte. – Elle a qu’elle souffre, dit une voix derrière le jeune homme, elle a que toutes ces émotions lui donnent la fièvre, et que la fièvre la tue. – Ah! c’est vous, mon père, dit Amaury en reconnaissant M. d’Avrigny qui avait écouté cette petite scène derrière la portière. Oh! croyez bien que ce n’était pas un reproche que j’adressais à Madeleine, mais une question que je me faisais à moi-même; je craignais d’avoir fait quelque chose qui eût contrarié votre fille. – Non, rassure-toi, Amaury, ce n’est pas plus ta faute que celle d’Antoinette, et tu n’es dans tout cela coupable d’autre chose que d’être aimé trop vivement. – Oh! mon père, que vous êtes bon de me rassurer ainsi! dit Amaury. – Maintenant, reprit M. d’Avrigny, prometsmoi une chose, c’est de ne point l’exciter à danser ni à valser; à part les contredanses dont tu ne peux te dispenser, reste près d’elle à lui parler de l’avenir. – Oh! oui, soyez tranquille. En ce moment on entendit la voix de Madeleine qui s’élevait. – Oh! mon Dieu! ma chère madame Leroux que vous êtes donc maladroite aujourd’hui; laissez faire Antoinette, voyons, et que cela finisse. Il y eut un instant de silence, puis tout à coup elle s’écria: – Eh bien! que fais-tu donc, Antoinette? Et l’exclamation fut accompagnée d’un bruit pareil à celui que ferait une étoffe en se déchirant. – Ce n’est rien, dit Antoinette en riant, une épingle qui a crié en glissant sur le satin, voilà tout. Sois tranquille, va, tu n’en seras pas moins la reine du bal. – La reine du bal! oh! oui, plaisante, Antoinette; c’est généreux à toi. C’est à celle à qui tout sied et que tout embellit à être la reine du bal, et non pas à moi qui suis si difficile à parer et à faire jolie. – Madeleine, ma sœur, que dis-tu là? reprit Antoinette avec un accent de doux reproche. – Je dis qu’il sera temps tout à l’heure, au salon, de faire de moi l’objet de vos moqueries et de m’écraser de vos façons railleuses et de vos coquetteries triomphantes, et qu’il n’est pas généreux de me poursuivre jusque dans ma chambre de votre victoire anticipée. – Me renvoyez-vous, Madeleine? demanda Antoinette avec des larmes dans la voix. Madeleine ne répondit point. C’était cruellement répondre, et Antoinette sortit en éclatant en sanglots. M. d’Avrigny l’arrêta, tandis que, stupéfait de cette scène, Amaury restait immobile dans son fauteuil. – Viens, mon enfant, viens, ma fille, viens, ma pauvre Antoinette, lui dit-il à demi-voix. – Oh! mon père! mon père! murmura celleci, je suis bien malheureuse. – Ce n’est pas cela que tu voulais dire et que tu devrais dire, reprit M. d’Avrigny. Tu devrais dire que Madeleine est bien injuste; mais ce n’est pas Madeleine qui parle, c’est la fièvre. Il ne faut pas l’accuser; il faut la plaindre. En revenant à la santé, elle reviendra à la raison: alors elle se repentira de sa colère, elle demandera pardon de son injustice. Madeleine entendit le chuchotement de deux voix: elle crut sans doute que c’étaient Antoinette et Amaury qui parlaient ensemble. Aussi poussa-t-elle brusquement la porte qu’Antoinette n’avait point pris le temps de refermer, et sans regarder autour d’elle: – Amaury! dit-elle d’une voix brève et impérative. Alors Amaury se leva, et elle vit qu’il était seul, tandis qu’au fond de l’appartement se détachait un autre groupe composé d’Antoinette et de son père. Ces deux voix qu’elle avait entendues, c’étaient donc celles de M. d’Avrigny et de sa nièce. Une rougeur rapide passa sur son visage, tandis qu’Amaury, la prenant par la main, rentrait avec elle dans le boudoir. – Chère Madeleine, lui dit Amaury avec un accent dans lequel il était impossible de ne pas reconnaître la plus profonde anxiété, au nom du ciel! qu’avez-vous donc? Je ne vous reconnais pas!... Tout son courroux se fondit alors. Elle tomba sur un fauteuil, et se prit à pleurer à son tour. – Oh! oui oui, je suis bien méchante, n’est-il pas vrai, Amaury?... Voilà ce que vous pensez... voilà ce que vous n’osez me dire!... Oui, j’ai blessé au cœur ma pauvre Antoinette, et je vous fais souffrir, vous tous qui m’aimez!... Oui, c’est que tout est méchant pour moi, Amaury, même les objets inanimés; c’est que tout me blesse, me fait souffrir, les meubles que je heurte, l’air que je respire, les paroles qu’on m’adresse, les choses les plus indifférentes et les meilleures. Quand tout me sourit, quand je touche au bonheur!... d’où vient cette amertume qui va de moi aux objets extérieurs?... Pourquoi mes nerfs irrités s’offensent-ils de tout, du jour, de l’ombre, du silence, du bruit?... Tantôt je tombe dans de noires mélancolies, tantôt j’entre dans des colères sans cause et sans but. Si j’étais malade ou malheureuse, je ne m’étonnerais pas de cela; mais enfin, nous sommes heureux, n’estce pas Amaury? Oh! dites-moi donc que nous sommes heureux... – Oui, Madeleine, oui, mon amour chéri! oui, nous sommes heureux... Et comment ne le serions-nous pas? je t’aime, je suis aimé de toi; dans un mois, nous serons l’un à l’autre, réunis pour toujours... Que demanderaient de plus deux élus à qui Dieu aurait donné le pouvoir d’arranger leur vie selon leur désir? – Oh! dit-elle, oui, je sais bien que tu me pardonnes tout cela, toi; mais Antoinette, ma pauvre Antoinette que je viens de traiter si cruellement... – Elle ne t’en veut pas plus que moi, ma Madeleine adorée! et je te réponds d’elle... Mon Dieu! n’avons-nous pas tous nos moments d’ennui et de tristesse? Ne te tourmente donc pas de cela, je t’en conjure! La pluie, l’orage, un nuage qui passe au ciel, produisent en nous un malaise que nous ne pouvons nous expliquer nous-mêmes, et voilà les causes de notre changement de température morale, si je puis m’exprimer ainsi... Venez donc, mon cher tuteur, venez donc, continua Amaury en apercevant le père de Madeleine; venez lui dire que nous savons trop bien tous que la bonté est le fond de son caractère pour nous blesser d’un caprice, pour nous inquiéter d’un moment d’humeur. Mais M. d’Avrigny, sans répondre, s’avança avec anxiété vers Madeleine, l’examina attentivement et lui prit le pouls. – Chère enfant! lui dit-il après une minute de silence, pendant lequel il était facile de comprendre que toutes ses facultés étaient concentrées dans l’investigation dont il s’occupait; chère enfant!... j’ai à te demander un sacrifice!... Écoute, Madeleine, continua-t-il en l’appuyant contre son cœur, il faut que tu promettes à ton vieux père de ne pas lui refuser ce qu’il va te demander... – Oh! mon Dieu! mon père, s’écria Madeleine, tu m’effrayes! Amaury pâlit; car il y avait bien des craintes renfermées dans l’accent suppliant de M. d’Avrigny. Il eut encore un moment de silence, pendant lequel, quelque effort qu’il fît pour ne pas laisser pénétrer ses sensations, le front de M. d’Avrigny s’assombrit de plus en plus. – Voyons, mon père, parle, dit Madeleine toute tremblante; dis-moi, que faut-il que je fasse?... Suis-je donc plus malade que je ne le crois?... – Ma fille bien-aimée! reprit M. d’Avrigny sans répondre à la question de Madeleine, je n’ose point te prier de ne point paraître à ce bal, ce qui serait plus prudent, et meilleur cependant; mais si je te demandais cela, tu dirais que j’exige trop... Je te supplie donc, Madeleine, de me promettre de ne point danser... ni valser, surtout... Sans être malade, tu es trop nerveuse et trop agitée pour que je te permette un exercice qui peut t’exciter encore davantage. – Oh! papa, mais c’est affreux, ce que tu me demandes là! s’écria Madeleine toute boudeuse. – Je ne danserai ni ne valserai, lui dit tout bas et vivement Amaury. Comme l’avait dit Amaury, Madeleine, que la fièvre pouvait, par moments, faire sortir de son caractère, était la bonté même. Cette abnégation de tout ce qui l’entourait la toucha profondément. – Eh bien! allons, dit-elle les yeux mouillés de larmes d’attendrissement et de regret, tandis qu’un doux sourire naissait et mourait presque en même temps sur ses lèvres; allons, je me dévoue: n’ai-je pas besoin de réparer ma méchanceté de tout à l’heure, et de vous prouver que je ne suis pas toujours capricieuse et égoïste? Mon père, je ne danserai ni ne valserai. M. d’Avrigny fit un cri de joie. – Et vous, M. Amaury comme il faut, avant toutes choses, respecter les habitudes du monde et garder les convenances de la société, je vous autorise à danser et même à valser tant que vous voudrez, pourvu que vous ne veuillez pas trop souvent, et que de temps en temps vous consentiez à faire tapisserie avec moi, et à partager le rôle passif auquel me condamnent la Faculté et la paternité réunies. – Oh! chère Madeleine, merci! cent fois merci! s’écria M. d’Avrigny. – Tu es adorable! et je t’aime à en devenir fou! lui dit tout bas Amaury. Un domestique vint annoncer que les premières voitures commençaient à entrer dans la cour. Il était donc temps de descendre au salon; mais Madeleine voulut, avant tout, qu’on allât lui chercher Antoinette. Aux premiers mots qu’elle prononça, et qui exprimaient ce désir, la portière se souleva doucement et Antoinette parut, les yeux encore rouges, mais le sourire sur les lèvres. – Ah! ma pauvre sœur chérie! lui dit Madeleine; et elle s’avança vers sa cousine, si tu savais... Mais Antoinette ne la laissa point achever: elle lui jeta les bras autour du cou, et interrompit à mesure, avec un baiser, chaque mot que sa cousine voulait prononcer. Aussi la réconciliation fut-elle bientôt faite, et les deux jeunes filles entrèrent au bal, se tenant toutes deux par le bras: Madeleine bien pâle, bien changée encore, Antoinette déjà animée et joyeuse.", "Mon père! mon père! s’écria Amaury, sauvez-la, sauvez-la! dussé-je ne la voir jamais. – Que je la sauve! murmura M. d’Avrigny, vous croyez avoir besoin de me prier pour que je la sauve; ce n’est pas moi qu’il faut prier, Amaury, c’est Dieu. – N’avez-vous donc aucun espoir? Sommesnous donc condamnés irrévocablement? – Tout ce que la science humaine peut faire en pareil cas, répondit M. d’Avrigny, soyez tranquille, Amaury, je le ferai; mais la science ne peut rien, c’est moi qui vous le dis, contre la maladie arrivée au degré où elle en est maintenant. Et deux grosses larmes tombèrent des paupières arides du vieillard. Amaury se tordit les bras avec une expression de désespoir telle, que M. d’Avrigny en eut pitié. – Écoute, dit-il au jeune homme en l’appuyant contre son cœur, écoute: nous n’avons plus qu’une mission, c’est de lui rendre la mort la plus douce possible, moi par mon art, toi par ton amour; remplissons-la fidèlement tous deux; remonte chez toi, et dès que tu pourras voir Madeleine, je t’appellerai. Le jeune homme s’attendait à des reproches sanglants; il resta confondu devant cette douloureuse bonté; il eût certes préféré dix malédictions à cette sombre douceur. Il remonta chez lui et voulut écrire à Antoinette, mais il lui fut impossible de coordonner deux idées. Il jeta la plume loin de lui et laissa tomber sa tête sur la table. Il resta ainsi muet, immobile et sans calculer le temps qui s’écoulait; une voix le tira de son anéantissement, c’était celle de Joseph. – M. d’Avrigny fait prévenir M. Amaury qu’il peut descendre. Amaury se leva sans prononcer une parole et suivit le vieux domestique; à la porte, il s’arrêta, n’osant entrer. – Entrez, Amaury en faisant un effort pour parler haut; entrez donc. La pauvre malade avait reconnu le pas de son amant. Amaury fut sur le point de se précipiter dans la chambre; mais il comprit quelle émotion pouvait être la suite d’une pareille apparition. Il composa donc son visage, poussa doucement la porte et entra le sourire sur les lèvres, quoique la mort dans le cœur. Madeleine tendit ses deux mains vers lui et essaya de se soulever, mais c’était un effort trop grand pour sa faiblesse, elle retomba épuisée sur l’oreiller. Alors tout le calme calculé du jeune homme s’évanouit. En la voyant si pâle et si débile, il jeta un cri de douleur et s’élança vers elle. M. d’Avrigny se leva; mais Madeleine lui tendit la main avec un geste de si touchante prière, qu’il retomba sur son fauteuil et la tête appuyée contre cette main. Puis il se fit un long silence, interrompu seulement par les sanglots d’Amaury. Tout était dans le même état que quinze jours auparavant; seulement, cette fois, c’était une rechute." ] }
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Amaury
{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "C’est singulier, se dit Amaury en cachetant sa lettre et en repassant dans son esprit tout ce qu’elle contenait, c’est singulier, parmi toutes les femmes que je connais, Antoinette est maintenant la seule femme au monde qui pourrait réaliser mes rêves d’autrefois, si ces rêves d’autrefois, si ces rêves n’étaient pas morts avec ma Madeleine bien-aimée. Antoinette est aussi une amie d’enfance, douce, belle, spirituelle, riche et noble. Il est vrai, ajouta-t-il avec un sourire mélancolique, que je n’aime pas Antoinette, et qu’Antoinette ne m’aime pas.", "Primo, reprit l’émule de Cicéron et de M. Dupin, flatté de l’impression qu’il paraissait enfin produire sur son ami; primo, l’infidélité que je parais au premier abord faire à Madeleine est moindre, en ce que ma nouvelle passion ne s’adresse pas à une étrangère, mais à une personne qui a vécu près d’elle; à une amie, à une cousine, à une sœur qui est, pour ainsi dire, empreinte d’elle, en qui je la retrouve à chaque instant, à chaque geste, à chaque parole. Aimer celle qui fut sa sœur, c’est encore l’aimer ellemême; aimer Antoinette, c’est continuer d’aimer Madeleine. – C’est assez juste, dit Amaury réfléchissant, tandis que malgré lui son visage s’éclaircissait. – Tu vois bien, s’écria Philippe enchanté, tu avoues toi-même que c’est juste! Maintenant tu conviendras, secundo, que l’amour est le sentiment le plus libre, le plus spontané, le plus indépendant de notre volonté qu’il y ait au monde. – Hélas! oui, murmura Amaury. – Ce n’est pas tout, reprit Philippe avec une éloquence croissante; ce n’est pas tout: si, tertio, ma jeunesse et ma puissance d’aimer ont ressuscité en moi la passion jeune et vivace, doisje sacrifier un instinct naturel, légitime, divin, pour ainsi dire, à des idées de convention qui ne sont pas dans la nature, à des préjugés de constance qui ne sont pas dans l’humanité, et que Bacon eût rangés dans sa catégorie des errores fori? – Rien de plus vrai, balbutia Amaury. – Donc, reprit Philippe triomphant dans sa conclusion, donc tu ne me blâmes pas autant, mon cher Amaury, et tu me trouves fort excusable, n’est-ce pas, d’aimer mademoiselle Antoinette? – Eh! que m’importe, à moi, au bout du compte, s’écria Amaury, que tu aimes ou que tu n’aimes pas Antoinette? Philippe laissa se dessiner tout doucement sur ses lèvres un petit sourire d’une fatuité charmante. – Quant à cela, mon cher Amaury, dit en minaudant Philippe, c’est mon affaire. – Comment! s’écria Amaury, après avoir compromis Antoinette par tes imprudences, oserais-tu dire qu’elle a du goût pour toi? – Je ne dis rien, mon cher Amaury, et si je compromets par mes imprudences, car je présume que tu fais allusion à mes promenades de la rue d’Angoulême, au moins je ne compromets point par mes paroles. – Monsieur Philippe auriez-vous l’audace de dire en face de moi que vous êtes aimé? – Mais il me semble que je le dirais plutôt en face de toi, qui es son tuteur, qu’en face de tout autre. – Oui, mais cependant vous ne le diriez pas. – Et pourquoi ne le dirais-je pas si cela était? dit à son tour Philippe, qui, ému par cette conversation, sentait le sang lui monter à la tête avec plus de violence que de coutume. – Vous ne le diriez pas!... parce que vous n’oseriez pas le dire. – Mais, je le répète, au contraire, si cela était, comme j’en serais fier, honoré, ravi, je le dirais à tout le monde, je le crierais sur les toits, et pardieu! je ne sais pas pourquoi je ne le dirais pas, au bout du compte, puisque cela est. – Comment, cela est!... vous osez dire... – La vérité. – Vous osez dire qu’Antoinette vous aime? – J’ose dire au moins qu’elle a agréé ma recherche, et que pas plus tard qu’hier... – Eh bien! pas plus tard qu’hier?... interrompit Amaury impatienté. – Elle m’a autorisé à demander sa main à M. d’Avrigny. – Ce n’est pas vrai! s’écria Amaury. – Comment, ce n’est pas vrai! reprit Philippe stupéfait; mais sais-tu bien que c’est un démenti que tu me donnes là? – Pardieu, si je le sais! – Et tu me donnes un démenti avec l’intention de me le donner? – Sans doute. – Et tu ne retires pas cette insulte que tu me fais je ne sais pourquoi, sans motif aucun, sans cause aucune? – Je m’en garderais bien. – Ah! dis donc, Amaury, reprit Philippe en s’animant de plus en plus; ah! mais dis donc, je conviens bien que malgré mes arguments je suis peut-être au fond un peu coupable, mais, entre amis, entre gens du monde, on est habitué à se traiter autrement que cela. Tu m’aurais donné un démenti au Palais, ça se fait, et je n’aurais rien dit; mais ici c’est autre chose, ici c’est une injure, ici c’est une insulte que je ne puis laisser passer, même de ta part, et si tu persistes... – Je persiste si bien, s’écria Amaury avec plus de véhémence encore que la première fois, que je répète que tu mens. – Amaury, s’écria à son tour Philippe exaspéré, je te préviens que, quoique avocat, je n’ai pas seulement le courage civil, et que je me battrai tout de même. – Eh bien! mais battez-vous donc, ne voyezvous pas que je vous fais la position belle, puisqu’en vous insultant je vous donne le choix des armes! – Le choix des armes elles me sont, pardieu, bien égales, et je n’ai pas de préférence, car je n’ai jamais touché ni une épée ni un pistolet. – Je porterai l’un et l’autre, dit Amaury; vos témoins choisiront. Quant à vous, il ne reste qu’à indiquer votre heure. – Sept heures du matin, si tu veux. – Votre lieu? – Le bois de Boulogne. – L’allée? – Celle de la Muette. – C’est bien; un témoin servira de part et d’autre, je présume; comme il s’agit de calomnies qui pourraient porter atteinte à la réputation d’une jeune fille, il s’agit de faire le moins de scandale possible. – Comment, de calomnies! tu oses dire que j’ai calomnié Antoinette? – Je ne dis rien du tout, si ce n’est que je serai demain à sept heures au bois de Boulogne, allée de la Muette, avec un témoin et des armes. – À demain donc, monsieur Philippe. – À demain, monsieur Amaury, ou plutôt à ce soir, car c’est aujourd’hui jeudi, jour de réception de mademoiselle Antoinette, et je ne sais pas pourquoi je me priverais de la voir. – À ce soir donc pour la voir; mais à demain pour nous voir, dit Amaury. Et il partit à la fois furieux et enchanté." ] }
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{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Ne t’éloigne pas, étoile de mon âme! Ne vois-tu pas que toi seule m’éclaires, et que, si tu disparais, tout va, pour moi, rentrer dans la nuit?", "Ami de mon père, je veux te prouver que je suis bon à autre chose qu’arrêter tes voyageurs sur le sentier de la montagne pour leur offrir l’hospitalité. Je viens tuer le tigre." ] }
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{ "role": [ "user", "assistant" ], "content": [ "Ammalat-Beg! Ammalat-Beg!", "Aux armes! aux armes!" ] }