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Tu es père. Je te vois d'ici, car tu as un excellent cœur ! tu baises ma lettre, et tu bénis Gaudet : père d'une fille charmante, qui ressemblera un peu à sa mère, un peu a toi, un peu à la gentille Ursule, un peu, je crois, à Minerve Parangon; c'est dire, qu'elle aura tous les charmes et toutes les grâces : en effet, jamais je n'en vis tant à une petite créature à peine ébauchée. Laure se porte bien; et surtout elle est très satisfaite d'être débarrassée d'un incommode fardeau. Je l'ai un peu formée; elle se propose de jouir dans la capitale de toute sa liberté : mais j'aurai soin qu'elle n'en abuse pas; et ce n'est pas son dessein. Quant à l'enfant, je respecterai ta propriété, en me conformant à tes ordres, pour tout ce qui la concerne; mais sans te laisser aucun des soins, aucune des peines qui sont les dépendances de la paternité.
novel_0
Tu sais ma première aventure. J'étais innocente dans toute la valeur du terme, quand M. Edmond, qui n'était encore qu'un paltoquet, mais que je croyais un petit maître du premier ordre, m'en imposa par, son air demi civilisé. Il cueillit ma fleur : je n'en avais qu'une; mais dix lui auraient également été sacrifiées, tant je me croyais honorée de ses attentions. J'étais si neuve, que je ne me doutais seulement pas de ce qui pouvait en résulter : je pensais que pour faire des enfants, il fallait absolument être mariée en face d'église. Je me croyais fort aimée : à présent que je me rappelle sa conduite, je vois clairement que monsieur s'amusait aux dépens d'une innocente. Mais il faut avouer qu'il avait déjà fait quelques progrès dans la philosophie, puisque notre parenté ne le retint pas. Je passe mes chagrins : je les ai oubliés. L' ami nous fit partir pour Paris, ma mère et moi : il nous y logea fort décemment, mais au-dessous de ce qu'il aurait désiré, afin de ne pas nous éblouir tout d'un coup, et de, laisser, quelque prix à ce qu'il devait faire ensuite. Cependant il n'attendit pas que je ne portasse plus les livrées d'un autre, pour me revêtir des siennes. Je cédai de bonne grâce à la reconnaissance. Je fis ma fille, et je me rétablis. Ce fut alors que l' ami nous logea plus somptueusement, et qu'il employa pour nous les ressources heureuses de son génie. Ma mère ne voyait rien de ce qui se passait : les chagrins qu'elle se forgeait à elle-même l'avaient déjà absorbée presque autant qu'elle l'est aujourd'hui; la machine mangeait, dormait, parlait, voyait, entendait; mais l'esprit ne discernait plus.
novel_2
Un instant après, je lui ai dit : « Vous qui prétendez que dans tous mes désirs, dans tous mes goûts, je ne dois avoir que la raison pour guide, il me semble que vous ne feriez pas mal de garder le conseil pour vous. -- Oh ! moi ! c'est autre chose, ma sœur ! j'éprouve un sentiment invétéré, profond; dès que je l'ai eu parfaitement connu, je me suis dit à moi-même : « Voilà un amour qui sera le destin de ma vie. » Il l'a fait et le fera. Gaudet s'agitera, se tourmentera, intriguera; un regard de cette femme détruira son ouvrage, s'il est contraire à ce que ce regard m'ordonnera. Je puis lui tout sacrifier, hors mon amour. Voilà mon dernier mot. Quant à Mlle Fanchette, de toutes les jeunes personnes qui sont au monde, et à marier, elle est celle que je préférerais : c'est encore là une vérité, aussi certaine, que le Soleil est père du jour. »Mais que n'épousez-vous cette personne, qui vous est si chère ? -- Elle est engagée. -- Et vous l'aimez... Je veux dire, et vous refusez un établissement, qui la satisferait peut-être ? -- Non il ne la satisferait pas. L'amour est clairvoyant : le mien a vu que sa vertu s'indignait de mes sentiments, mais que son cœur était pour moi; oui, j'en suis sûr, elle ressentirait une peine secrète, si j'en épousais une autre, quelle qu'elle fût. » Voilà sa réponse que j'ai combattue comme j'ai pu.
novel_3
Le vieillard n'a pas manqué, sans doute par inquiétude. Il est venu, suivi de tout son monde, de peur de surprise, et il a pénétré dans le boudoir de la belle. Ils ne se sont pas reconnus d'abord. Suivant les ordres qu'avait reçus Filippa, à qui l'on avait fait entendre que c'était un riche dupe, elle l'a reçu dans une attitude voluptueuse. Le vieillard s'est approché. Il paraissait chercher à se rappeler les traits de la fille : mais elle avait tant de rouge et de blanc, qu'il était bien difficile de la reconnaître, après six ans d'absence.
novel_5
J'ai vu notre bon papa ces jours-ci, et je lui ai bien parlé de toi. Voici ses propres paroles : « Ma fille, je m'en rapporte tout à fait à vous pour votre sœur, et surtout j'approuve fort le parti que vous avez pris de l'envoyer à Paris, sous la conduite de la respectable Mme Canon, que j'ai toujours honorée, quoique nous ayons eu ensemble quelque refroidissement autrefois : j'aime aussi que vous lui ayez donné pour compagne la jeune R**; c'est un ange de douceur que cette fille; il n'y a qu'une voix en sa faveur dans tout le pays, pour la prôner comme le plus excellent sujet de son sexe. C'est aussi mon sentiment; car je l'ai vue plusieurs fois à S** chez son père, digne homme, et mon ami : ces enfants-là ont reçu de bons principes, et Fanchette ne peut que profiter avec une d'entre eux. Quant à tout le reste, elle est jeune, et il y a apparence qu'elle n'aura que vous, quand il faudra l'établir : soyez donc sa mère, plus que sa sœur; je vous en donne l'autorité. » je ne saurais te dire, chère petite, combien ce discours m'a fait de plaisir, et surtout de ce que Papa me laisse maîtresse de ton établissement, quand le temps en sera venu. Je baise tes jolies joues de lis, et ta petite bouche de rose; mais comme je suis encore absente, j'en charge Ursule.
novel_6
Edmond ne verra la missive qu'en temps et lieu; et je vais profiter des lumières qu'elle me procure pour hâter le succès de mon projet ! Quoi ! belle Parangon ! vous venez à Paris chercher votre violeur ! Colombe gémissante, vous voulez donc encore tâter du péché ? Eh bien, vous en tâterez, je vous jure, ou je ne pourrai... Mais il faut commencer par l'exécution de mon grand dessein : j'ai dans l'idée que cela rendra Edmond plus docile à suivre l'impulsion que je voudrai lui donner... Il sera honteux du moins, et je n'aurai plus de reproches à essuyer... Ne m'abandonne pas d'un moment, ou tiens-toi à ma portée; faisons défense commune : ma porte sera fermée; Edmond seul pourra se faire ouvrir.
novel_7
Chère petite, trouve-toi ce soir rue... Gaudet y est ce n'est plus mon ami; je ne le reconnais plus; c'est un forcené. Il a fait une action infâme, abominable, que je déteste; il faut avoir été..., pour porter la vengeance à cet excès. Dans ma fureur, je poignarderais encore le vieillard : mais sa fille ! l'innocence, la beauté, l'avoir mise au rang de ces infortunées... Viens, ma fille : empare-toi de la signora Filippa, sous prétexte de vouloir porter la vengeance encore plus loin que lui, et tâchons de la sauver...
novel_18
Il s'agit de rendre heureuse la sœur de mon ami. Pour cela, il faut que vous la connaissiez parfaitement. Mlle Ursule est une fille haute, capricieuse, inconstante, et plus inconséquente encore. Il faut la mater pour son propre avantage, autant que pour le vôtre, et lui montrer ce que vous êtes, dès avant le mariage : car si vous attendiez après, et qu'elle se crût trompée, elle ne manquerait pas de moyens, pour secouer le joug, et de protections pour vous faire punir; outre que moi-même je prendrais alors son parti contre vous.
novel_20
Tu as raison, chère cousine, et je viens de le dire à l'homme dont tu te plains à juste titre. Ses réponses sont pitoyables ! Toujours ce qui est plus utile à ton frère ! En vérité ! les hommes croient que nous ne devons exister que pour eux ! Voici mon avis, à moi : je rebuterais le marquis, au point qu'il faudrait qu'il s'expliquât; et lorsqu'il aurait parlé net, je ferais la dédaigneuse; j'irais jusqu'à lui dire, à dire à ses parents, s'ils me proposaient sa main, que j'ai de la répugnance pour lui. Je vois à cela de grands avantages ! la famille te pressera; elle t'honorera; le marquis se croira trop heureux que tu le prennes par complaisance, et comme tous ces gens-là n'estiment les femmes qu'à proportion des difficultés, tu te trouveras considérée, chérie, après ton mariage. Essaie de cette recette. Quant aux conseils, ceux à suivre ne sont ni ceux de M. Gaudet, ni ceux de la belle dame, du moins en tout, mais les miens.
novel_21
D'abord, dès qu'Edmond eut marqué qu'il avait changé d'idée, au sujet de Mlle Edmée, on en fut chez nous très aise; attendu qu'on y aime bien Mlle Fanchette, et qu'on aurait bien regretté que cette alliance manquât, à cause de tous ses avantages, tant pour Edmond, que pour vous, chère sœur; on disait qu'il vous serait bien plus agréable d'avoir obligation à la sœur de la femme de votre frère, qu'à une étrangère. Cependant on aimait bien aussi Mlle Edmée, à cause du portrait qu'Edmond en avait fait. Mais il marqua dans la lettre qu'il écrivit à son frère, qu'il la voulait céder, cette gentille Edmée, à un autre lui-même, qui était Bertrand; et que Georget aurait aussi un bon parti dans la sœur d'Edmée, et que ça ferait une jolie union de famille, ce qui fit que notre bonne mère pleura de joie, en disant : « Je vous l'avais toujours bien dit, mes enfants, qu'en envoyant Edmond à la ville, c'était votre avantage à tous; et bénissez-le : car c'est un bon frère, qui vous aime comme lui-même. » Et notre bon père était tout attendri, tenant la lettre, et s'arrêtant avec complaisance, quand notre mère parlait, lui qui n'en fait pas toujours autant. Et puis quand Edmond marquait comme il comptait de s'y prendre, notre père a dit à son aîné : « Mon ami, ton frère a de l'esprit, et je vois qu'il commence à bien connaître le monde, et je suis bien content de ses sentiments et de son cœur, et surtout de ce qu'il marque qu'il ne veut plus revoir cette jolie fille qu'avec son frère Bertrand. » Nos deux frères reçurent ensuite les avis de notre père, sur la manière dont ils devaient se comporter, et il leur enjoignit surtout de se conformer en tout à ce que leur dirait Edmond : « Car il est votre aîné à vous deux. » Ils allèrent donc à Au** les fêtes de la Pentecôte, et ils furent très bien reçus d'Edmond, dans son logement, qui est celui de Mme Palestine. Et après qu'ils se furent un peu reposés, et qu'Edmond les eut fait bien friser, surtout Bertrand, tout comme lui, pour lui donner encore plus de son air, il leur fit à chacun présent d'un habit, qu'il leur avait tenu prêt, pour les mener à l'église Saint-Germain, à l'heure qu'il savait qu'Edmée et sa sœur devaient s'en revenir de la grand-messe de Saint-Loup, leur paroisse. Et voilà, qu'au bout d'une demi-heure, Catherine a paru, allant un peu devant sa sœur. « Bertrand ? a dit Edmond, si c'était là Edmée ? » Bertrand l'a regardée, et n'a rien répondu.
novel_22
Il est à craindre qu'Ursule ne se tue, ou qu'elle ne se fasse tuer. Depuis une lettre qu'elle t'a écrite, elle nous ôterait, si elle pouvait, tous les hommes qui viennent ici. Cependant, elle est absolument gâtée; je le lui ai dit; mais elle ne m'écoute pas. Plusieurs hommes incommodés par elle, sont furieux et l'auraient poignardée, ou jetée par la fenêtre, si on ne l'avait pas cachée : ils doivent faire enlever toute notre maison, à ce que m'a dit un ancien laquais de l'Italien, qui est espion. Nous allons nous mettre en sûreté. Tu sais que la M*** nous a renvoyées, comme trop libertines pour sa maison. Nous sommes à présent rue Beaurepaire, et nous allons aller rue Tiquetone, à un troisième, pour que Sofie (c'est le nouveau nom de ta sœur) soit moins exposée à être trouvée et reconnue. Nous nous mettons dans nos meubles. Si tu peux nous aider, tu nous obligeras; car nous n'avons qu'un mauvais lit, composé d'une paillasse et d'un matelas dur comme une planche. J'ai trop manqué à Gaudet, pour avoir recours à lui. Tâche de faire entendre raison à ta sœur, s'il est possible; ou plutôt envoie-lui Zéphire : elle s'est éprise de cette jeune fille, et je suis sûre qu'elle l'écoutera. Voilà un triste sort ! avec de si grandes richesses !
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I. Il est permis d'assassiner à la guerre, c'est-à-dire, de guetter nommément un ennemi, et de le coucher par terre d'un coup de fusil, de pistolet, de sabre, d'épée, de poignard. On tue licitement, en se battant dans la mêlée. On peut violer, si le général qui met la ville au pillage, l'ordonne; l'infamie retombe sur lui. On peut incendier à la guerre, on le doit quelquefois. On peut empoisonner les vivres d'une garnison opiniâtre. On vole, on pille, on trompe légitimement sur mer et sur terre, pendant cet horrible fléau, qui ne l'est que par le mal qu'il autorise.
novel_27
Qu'en aurait obtenu de plus Turenne ou de Saxe ? Mais il faut ici considérer, ma chère fille, que ce n'est pas le crime ou le vice qui intéresse; c'est une certaine hardiesse, une certaine grandeur : un scélérat bas, un vil empoisonneur, n'excite que le frissonnement et l'indignation. Il faut donc, dans un état scabreux, et, qui nous expose au grand jour, montrer un côté brillant; il faut compenser les petits défauts par de belles qualités; ce que le monde nomme machinalement inconduite, par des vertus, l'humanité, par exemple, la bienfaisance. J'ai fait une observation : c'est que les comédiennes, presque toutes des libertines, et les plus viles des créatures, par leur vilaine âme (Mlle Lecouvreur exceptée), trouvent néanmoins la gloire dans le chemin du libertinage. Pourquoi ? C'est que ce dernier n'est qu'un accessoire; les qualités brillantes des grandes actrices l'effacent, et le font regarder comme un badinage, un délassement de ces femmes à talents sublimes : que ce soit une doublante qui donne dans les mêmes travers, elle n est pas également excusée, à moins que sa beauté ne lui tienne lieu de mérite; car ce don naturel dans les femmes compense tout, au lieu que ce n'est qu'une misère dans les hommes, qui souvent même les a rendus ridicules; et la mode en cela, est conforme au bon sens. J'ai connu d'autres actrices qui n'ayant ni grand mérite, ni grande beauté, ont eu recours au moyen le plus efficace, pour se faire honorer dans leur état; elles ont été charitables. Il ne faut qu'une bagatelle pour cela; telle de ces filles qui reçoit de son amant en titre quarante mille francs par an, se fait la plus brillante réputation, avec moins de mille écus, distribués durant un rude hiver; elle est prônée, louée par nos poètes, et bénie par tous les bonnes gens; la dévote, qui en enrage, cite aux cœurs durs, à son sujet, ce passage adressé aux Pharisiens Les prostituées mêmes seront mieux traitées que vous.
novel_28
Ô ma chère sœur, ouvre-moi un asile dans tes bras ! je suis environnée d'horreurs et d'effroi ! Mon mari, si raisonnable, si pieux, si sensible, marche sombre, morne; il ne fait pas attention à moi (c'est la seconde fois que ça lui arrive, et c'est la marque des grands malheurs !...) depuis une fatale lettre qu'il a reçue. Ah ! j'en ai reçu ensuite une plus fatale ! elle me montre Ursule mourante, expirante, rendant le sang à flots !... Je la vois; je vois son sang; sa lettre en est presque effacée, et à peine la puis-je lire !... Ô Dieu !
novel_30
À qui m'adresser, dans la situation cruelle où je me trouve, entre les mains d'un homme assez peu délicat... Ah ! je l'abhorre ! juste Dieu ! qui m'aurait dit... Ma chère parente, si cette lettre te parvient, engage M. Gaudet à me secourir !... Je me mœurs... Je suis, à ce que je puis entrevoir, et si l'homme qui te rendra cette lettre ne me trahit pas, rue de la chaussée d'Antin, dans une maison isolée, ayant un jardin dont les marronniers sont très grands, et où il y a des statues, entre autres une Vénus voyant expirer Adonis, qu'un sanglier vient de blesser.
novel_31
Après le départ de ta faible sœur, j'ai fait nettoyer Filippa, je l'ai fait parer; j'ai sacrifié des diamants qui ne devaient pas me revenir, et je l'ai fait loger vis-à-vis son père. Il l'a vue sans la connaître : elle avait des laquais, un carrosse. Un porteur d'eau habillé était son amant : je n'ai pas regardé à la dépense; j'ai fait écrire au vieillard ce billet : Une belle dame voudrait vous dire un mot, monsieur : passez chez elle à six heures du soir; elle sera libre, et vous attendra. Sa demeure est vis-à-vis votre hôtel, et vous l'avez honorée de votre attention.
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VI. Les prétendus abus de la religion sont devenus nécessaires avec le changement des circonstances. Par exemple, il n'est personne qui, l'Évangile à la main, ne condamne la représentation, le cérémonial introduit dans la religion, et surtout les richesses. Cependant, si l'on fait attention que la religion chrétienne, par exemple, simple, républicaine dans son origine, est devenue la religion des monarchies; si l'on considère qu'elle est devenue loi et constitution des États, objet de la vénération publique, frein des méchants, espérance et consolation des bons, on sentira qu'il lui a fallu de l'appareil, de la majesté, au lieu de son humilité, de son obscurité premières. Il n'y a qu'un seul point de réforme à exécuter aujourd'hui, c'est le choix sévère des ministres, la pureté de leurs mœurs; il faut augmenter leur considération, au lieu de la diminuer : mais il faut qu'ils soient toute humilité, douceur, charité, que jamais ils ne plaident. Il faut que celui qui, étant entré dans cet état saint, n'en pourra soutenir la pureté, ait la liberté d'en sortir, et de redevenir profane, etc. C'est le seul moyen de maintenir la pureté dans un État spécialement établi pour inspecter les mœurs.
novel_37
Après avoir écrit cette lettre, je la déchirai, ne trouvant pas qu'il fût à propos de l'envoyer; mais je ne la brûlai pas, n'ayant pas en ce moment de feu dans ma chambre, à cause de la saison. Toinette entra, qui m'ayant distraite par quelque chose, me la fit oublier. Je sortis avec elle. À mon retour, je la cherchai, et ne la retrouvai plus. J'en étais dans la plus grande inquiétude, quand ayant ouvert une commode où je serrais mes chaussures, je trouvai deux choses qui m'étonnèrent infiniment. C'était ma lettre, et la réponse, placées dans une paire de souliers de droguet blanc, que j'avais le jour... de mon malheur. Je les pris, et j'aperçus en même temps les traces d'un égarement fougueux... Je lus la réponse, que voici : Je me conforme, ma Divinité, aux ordres que vous m'avez donnés, et que vos yeux ont la cruauté de me répéter chaque jour : mais du moins, lorsque vous êtes sortie, ne peut-il m'être permis de venir dans le temple que vous habitez ? Oui, j'y viens, et j'y rends hommage à ce qui m'est la chose la plus sacrée, après vous, votre parure : elle a un charme céleste, qu'elle tient de vous... J'ai trouvé ce billet déchiré dans votre cheminée; je l'ai lu; j'y réponds; mais je n'ose le garder; je vous le remets, puisqu'il n'était plus destiné à m'être envoyé. Cependant, vous vous êtes occupée de moi ! oh ! cette idée est le premier plaisir que j'éprouve depuis longtemps ! Elle a ouvert mon cœur à un sentiment inépuisable de tendresse, et j'ai prodigué mes adorations à tout ce qui vous touche !... Oui, si j'en étais le maître, je changerais mon sort, avec celui de ces choses inanimées; je m'anéantirais; mais ce serait à votre service, et l'anéantissement serait un bonheur ! Femme adorée ! soyez cruelle, j'y consens laissez vous adorer, du moins en votre absence ! ne m'interdisez pas ce faible soulagement à ma douleur, à mes regrets... Vous m'aimez ! ah ! que me faut-il donc à présent pour être heureux ?... Votre bonheur : voilà ce qui manque au mien... Ne croyez pas cesser jamais d'être ma divinité vous la serez seule, j'en fais le serment ! Vous êtes à moi, et je suis à vous rien ne pourra plus rompre le nœud qui nous lie, que la mort. J'en jure par vous-même. Adieu, ma céleste amie. Vous vous débattrez en vain : je vous tiens liée à mon sort... Adieu. C'est de l'amour que j'ai pour vous, pour vous seule; je n'en eus jamais que pour vous; toutes les autres n'ont eu que des désirs; vous, vous seule avez eu de l'amour, je le sens, je vous le jure; il sera éternel : crime ou non crime, je vous adore, je vous adorerais la foudre prête à partir, la terre prête à s'entrouvrir sous mes pas... Ah ! grand Dieu ! j'ai vu le bonheur, et je me suis dit « Il est inaccessible ! » Ce n'est pas vous arracher des faveurs, qu'il me faut : c'est vous posséder, n'être qu'une âme avec vous, confondre la mienne dans la vôtre, vous tenir enlacée, vous regarder, et me dire : « Elle est à elle est ma femme ! » Voilà, voilà ce qu'il nie fallait !... Dieu ! quel supplice j'éprouve ! je brûle d'amour, d'impatience, de désespoir et de rage !...
novel_38
Après avoir subi l'horrible humiliation qui termine l'autre feuille, je fus parée comme dans les jours de ma gloire, mais en coureuse des rues, avec des mouches ridicules sur mes contusions, et en cet état, livrée à la dérision des valets. L'Italien, accosté de son nègre, commandait cette canaille, qui d'abord, à la vue de quelques restes de beauté, demeura interdite : « Point de pitié ! » s'écria le vieux monstre. Aussitôt les uns me dirent des infamies, ou m'en firent; les autres tiraient les loques de mes falbalas déchirés; ceux-là puisèrent de l'eau sale dans la mare, et m'inondèrent d'ordures; ceux-ci poussaient la barbarie jusqu'à me frapper. On me lava ensuite, en me jetant dans un bassin; puis je fus livrée au nègre, qui m'enferma avec lui. J'étais au désespoir : mais enfin, la soif de la vengeance a succédé à l'abattement. J'ai pris la résolution de poignarder l'abominable nègre, et d'attendre la mort de qui voudrait me la donner. J'ai donc dissimulé; j'ai feint de tomber dans une sorte de stupidité. Avec quelle barbarie, dans cet état qu'ils croyaient réel, les infâmes valets m'ont tourmentée, outragée, jusqu'à me pousser dans la mare de la basse-cour, d'où je sortais couverte de fange et d'immondices ! Ô que la valetaille est une lâche espèce !... Il est vrai que pour vendre aux autres, son temps, son corps, sa volonté, il faut n'avoir plus d'âme !... On m'a enfin négligée dans cet état : la crasse dont j'étais couverte me rendait dégoûtante, et si quelque marmiton, sur le récit de ce que j'avais été, voulait encore m'outrager, je savais l'écarter par une apparence de fureur. Je commençais à être si abandonnée de tout le monde, qu'à peine me donnait-on de la nourriture : on me faisait coucher dans une loge, destinée au gros chien de garde, et où je ne pouvais me tenir qu'assise. Cependant je guettais le nègre, et surtout l'Italien. Mais ce dernier n'ayant plus de vengeance à prendre d'une imbécile, abandonne ma vie à la merci de ses valets; il ne paraît plus.
novel_41
Heureusement son fils aîné s'est trouvé là, pour empêcher que sa tête ne portât à terre, et il l'a posée sur sa chaise, où elle a repris un peu ses sens. Et notre père l'a regardée, en lui disant : « Ma femme, le Seigneur nous a frappés par les objets de notre orgueil et de notre vanité folle; résignez-vous à sa justice, comme à sa miséricorde, et bénissez son saint nom : car il ne faut ni découragement ni désespoir, mais confiance et soumission : il est le Dieu juste, qui punit et qui châtie, comme le Dieu bon, qui récompense et qui bienfait; mais qui relève un jour l'humble et le repentant. Cette lettre est belle, et je la trouve contenant les sentiments qu'il faut, pour effacer de grandes fautes !
novel_47
Où es-tu, Philomèle ? qu'es-tu devenue, voix enchanteresse, qui eût désespéré le rossignol ? Laruette, actrice adorable, je n'entendrai plus tes divins accents ! je ne verrai plus ton jeu noble et vrai ? Mais Mandeville me reste encore; et puisse-t-elle ne pas quitter la scène, tant que j'aurai des yeux pour la voir, et des oreilles pour l'entendre ! Où est Cailleau ? devait-il se montrer, pour me rendre insensible à jamais aux talents de ceux qui l'ont remplacé ? Aimable et sensible Clerval, tu me consoles de son absence : vous jouiez ensemble; en te voyant, je crois vous voir tous deux... Mais qu'aperçois-je avec toi, au lieu de Laruette ? quelle est cette actrice maniérée, qui ne songe qu'à sa beauté, qui ne s'occupe qu'à la faire admirer, qui développe bien mieux ses mouvements que sa voix, qui ne songe qu'à se montrer avantageusement, sans s'occuper du personnage ? Et cette autre qui, le masque du comique sur le visage, vient grimacer la sensibilité ? Actrice charmante sur les tréteaux de la foire, pour y seconder Vadé, peut-être même y jouer le chef-d'œuvre de Favart, cette Chercheuse d'esprit toujours fraîche, et qui jamais ne vieillira; mais incapable de doubler Laruette, ni Mandeville ! Ah ! fuyons ce théâtre ! il faut y renoncer; il n'est plus que le spectacle des Cataugans... Cependant j'y vois encore Carlin ! Carlin, qui fit le charme de mes jeunes années te souviens-tu ! ô Carlin ! quand tu soufflais l'allumette que tenait Coraline, fraîche alors, brillante des fleurs de la jeunesse ? Eh bien, je vous admirais tous deux, et je sentais quelque chose de plus pour elle, où le talent n'entrait pour rien. Te souviens-tu, ô Carlin, quand, dans le Maître de musique, tu jouais avec la sémillante Favart ? et que tu vins à l'amphithéâtre nous chanter encore, Je suis sorti ? Il y a longtemps !
novel_48
Je t'avouerai, ma chère bonne amie sœur, que je commence à concevoir de grandes espérances pour mon frère Edmond, ou pour moi-même. Le marquis trouve souvent le moyen de me parler : avec de l'argent on fait tout, en ce pays-ci. Hier, il m'a juré que si je consentais au mariage secret qu'il m'avait proposé, il ferait quitter la peinture à mon frère, et lui donnerait d'abord une lieutenance dans son régiment, et de là, le ferait monter rapidement au grade de capitaine. Cette promesse m'a flattée : qu'il serait charmant en uniforme ! Le marquis voyant que je ne me déridais pas, il m'a dit en riant : « Voulez-vous donc me réduire à faire de vous une héroïne de roman ? à vous faire enlever ? » J'ai répondu en riant aussi que c'était un rôle auquel je ne me sentais point appelée. Tu vois que je lui parle. En vérité je n'aurais pas eu cette complaisance pour un homme, dût-il me faire duchesse; mais, quand on a parlé d'illustrer le nom de mon père et de ma famille, dans un frère que j'aime si tendrement, j'ai prêté l'oreille, et j'emploie de petites finesses pour me dérober à mes deux surveillantes; car je me cache autant de Fanchette que de Mme Canon, par des motifs qui ne sont pas les mêmes, comme tu penses. Ce n'est pas que je ne pusse engager Fanchette au secret : elle m'aime assez pour cela; mais je m'en fais scrupule. Si elle est femme de mon frère un jour, je veux qu'il la reçoive pure, comme elle est sortie du sein de sa mère, autant pour le corps que pour la pensée. C'est en allant seule à l'église, et aux dévotions de, ce pays-ci (et non pas quand je vais aux spectacles), que je trouve moyen de parler au marquis; mais ce n'est jamais que deux mots, en passant; je parais en crainte, lors même que je n'y suis pas.
novel_51
Ah ! j'approche à peine de la vérité. -- Je veux vous en croire : mais, cher cousin, ne nous complimentons pas, et soyons fermes l'un et l'autre contre l'ennemi de notre repos et de notre bonheur : vous aimez votre femme... -- Je l'adore. -- C'est une vertu dans votre cœur; elle vous rendra heureux... Mais, mon cher Edmond, prenez garde aux sentiments trop libres que cherche à vous inspirer votre Gaudet ! je rends, comme vous, justice à ses vertus morales; il en a, trop peut-être, pour votre bonheur, ou du moins pour votre sûreté ! car s'il était comme tant d'autres de ses pareils, il serait moins dangereux pour vous ! je voudrais pouvoir rompre cette liaison. -- Serais-je digne de votre amitié, si, quand on m'en inspire, j'étais si facile à en rompre le doux lien ?
novel_55
Il faudra éviter les faiblesses de tempérament, ou du moins tâcher qu'elles soient inconnues; si pourtant il vous en arrivait, il y a une ère de les faire passer, je l'appelle à la Gaussin, parce que cette actrice savait faire excuser ses goûts, les plus bas, par la manière dont elle les satisfaisait. Mais le mieux est de ne pas avoir besoin de sa recette; et que ni le coiffeur, ni le porteur d'eau n'aient rien de commun avec vous, hors de leur emploi. S'il se trouve des gens distingués par l'élévation de leur rang, par leur illustre naissance, qui viennent à vous plaire, cédez alors, et prenez toutes les grâces d'une aimable liberté. Faites-vous valoir cependant; plus la personne sera élevée, plus vous devez paraître ne céder qu'au sentiment; fût-ce un vieillard, il se croira adoré; les hommes sont si présomptueux, qu'en dépit de l'évidence, ils imaginent être encore aimables, sous l'extérieur le plus révoltant. C'est à ce point, ma belle, où je vous attends pour établir solidement votre fortune; car je m'offre à vous diriger, et tous mes talents sont à votre service : je serai votre intendant et votre conseil, également désintéressé dans les deux emplois. Vous sentez parfaitement qu'il faut beaucoup ménager le marquis d'abord, et tant que nous aurons besoin de lui. c'est l'homme qui vous donne un état, une maison, une existence; il vous mettra en vogue, et vous fera remarquer. Mais un jour viendra que vous le quitterez. Alors, pour vous faire honneur, vous mettre au-dessus de Ninon elle-même, et sûrement au-dessus de toutes nos courtisanes actuelles, vous feindrez que c'est par générosité, pour ne pas achever de déranger ses affaires : car il faudra que nous les dérangions un peu, lorsque nous serons sûrs d'avoir pour le remplacer; et cela, par un motif que vous devinerez, j'en suis sûr, à la grandeur et à la beauté d'âme que je vous fais le marquis ruiné à demi, vous entre les mains d'un homme distingué, puissant, vous ferez un coup d'éclat; sans revoir le marquis, vous vendrez vos diamants, et paierez ses dettes. Ce coup adroitement ménagé tout sera dit, et je vous vois au-dessus de la fortune.
novel_56
Celui-ci avait répondu avec force (car il avait appris la mort de son fils la veille) : « Jamais ! » ajoutant plus bas : « Il est mort. » Et ces deux hommes, qui avaient chaud, et avaient chacun une petite bouteille dans leur poche, voyant notre gros noyer de la Ruellote, s'étaient assis dessous, pour se reposer à l'ombre, et se rafraîchir. C'est pourquoi Charlot ne les vit pas; et ce fut Batiste qui nous conta ça deux heures après, qu'il vit partir ces hommes, et qu'il fut leur demander pourquoi ils avaient dit : « Jamais » sous nos fenêtres ? Voilà, très chère sœur, ce qui s'est passé à la réception.
novel_60
On m'a sommée de payer. J'ai refusé avec indignation. Ils m'ont emportée dans mon cachot, où était encore leur ami, que j'ai trouvé... avec Marie, dans la plus grande familiarité. Les quatre se sont réunis contre moi, et l'infâme Marie, que le joueur avait mise dans ses intérêts, pendant le temps qu'il avait passé avec elle, a contribué à ma défaite. Heureusement qu'Edmond est venu après deux insultes. Il a fondu sur eux l'épée à la main, et les a chassés de la maison. C'est un héros. Ils tremblaient tous quatre devant lui; sa gloire a diminué ma honte. Mais pendant le combat, Marie et son complice ont emporté ce que les autres avaient gagné : ma fidèle Trémoussée voyant agir Marie, n'y a fait aucune attention, croyant que c'était par mes ordres. Ainsi me voilà dépouillée absolument, et pour ce qui me reste, le billet qui était sur jeu contre l'argent, va me l'enlever, à moins que je ne réclame. Mais un avocat que je viens de consulter, et à qui je n'ai rien déguisé, me conseille de ne pas les attaquer, vu que nous serions tous également punis. Je me console un peu; il me reste quelques ressources, et mon intrigue commençante. Quant à Edmond, il a tout perdu; il n'a pas une obole des cinquante mille livres du financier; il a joué jusqu'au portefeuille garni de diamants. Il est furieux : sa rage le porte à des excès... Il m'a proposé tout à l'heure de me poignarder, et lui ensuite.
novel_61
Les Folies amoureuses m'ont fort amusée, il faut en convenir. Je ne vois pas d'où vient on contraint toujours les amants ! Qu'est-ce que cela fait aux cœurs de bois, que l'on s'aime ? je crois qu'ils sont jaloux de ce qu'on est plus heureux qu'eux ? Aussi approuvé-je de tout mon cœur les amants qui trompent ces surveillants maussades, et qui se rendent heureux en dépit de leurs précautions. Je ne saurais dire combien je m'intéressais à la jeune Agathe, quand je la voyais tromper son vieux et jaloux tuteur Albert. Je tremblais qu'elle ne fût découverte ! Heureusement elle ne l'a pas été. Veuille l'amour nous donner, ma chère Laure, un semblable succès, en pareille occasion !
novel_64
Votre sœur, qui enfin a compris son erreur, et qu'elle l'avait effrayée, est aussitôt venue me chercher, afin que je la rassurasse. Mais ma présence même ne la persuadait pas. Elle croyait Ursule morte, et que c'était son ombre. Nous l'avons remise au lit avec la fièvre. Vous imaginez que je me suis bien repentie de ne l'avoir pas été d'abord prévenir : mais je ne m'attendais pas à ce qui est arrivé. Ursule était au désespoir de cet accident, que le grand âge de ma tante pouvait rendre dangereux : mais nous sommes parvenues dans la journée à la calmer, et le soir même, elle a voulu parler à Ursule, qu'elle à grondée comme une mère gronde sa fille. Nous avons pris jour au lendemain, pour lui faire le récit de tout ce qu'a souffert l'infortunée. À ce récit, que nous n'avons fait que lire, parce qu'Ursule l'avait écrit de sa main, et l'avait conservé, ma bonne tante tantôt fondait en larmes, et tantôt se mettait dans une vive colère contre Ursule, de ce qu'elle n'avait pas eu recours à elle. Moi-même, je n'ai pu, sans frémir, entendre... de si horribles choses, et Fanchette s'est trouvée mal. Vous verrez ce récit : cela passe toute imagination. Je ne crains qu'une chose, c'est que venant à faire une impression trop vive sur vos père et mère, il ne leur soit funeste.
novel_66
J'adopte le blanc de préférence; mais j'emploie aussi les autres couleurs, surtout le noir, qui fait quelquefois à merveille; le rose, le vert, mais il veut de la broderie; l'orangé, le bleu céleste, le gris perle, les étoffes d'or et d'argent pour les mules, etc. La façon varie : la plus galante, celle qui fait plus d'impression, est une pointe aiguë, un talon mince et fort haut; mais il faut que la forme soit aisée, qu'elle ne paraisse pas fatigante, et c'est à quoi je veille ce qui m'a donné le goût des talons élevés, auxquels je me suis si bien habituée, qu'ils ne me gênent pas, est d'abord la grâce que j'ai vu qu'ils donnaient à la belle Parangon, ensuite, un mot de mon frère, qui causait avec le marquis : « J'aime singulièrement les talons minces élevés pour les femmes : parce que ce genre de chaussure est plus éloigné du nôtre, et par conséquent a le sexe opposé; cela donne en outre aux femmes une marche moins facile, plus molle, plus voluptueuse; une marche qui semble nous demander notre appui. » Je goûtai beaucoup cela, et j'en fais mon profit. Enfin, malgré la mode des talons bas, je vis un jour au Palais-Royal une jolie femme en talons hauts et minces, dont je fis la comparaison avec une autre jolie femme à talons bas; la première avait l'air d'une déesse, la seconde, d'une petite caillette. Le talon court d'ailleurs, grossit la jambe d'une femme, et lui ôte toute la grâce du bas : je trouve que celles qui adoptent cette mode, entendent bien mal leurs intérêts ! Cependant, je porte quelquefois des chaussures basses : mais alors le devant est fait de manière qu'on les croirait élevées, et les talons en sont toujours très minces. Mes bas sont du plus beau blanc, souvent à coins d'argent, surtout lorsque le costume que je dois prendre exige une jupe courte. Rien n'est à négliger. Mais mon chef-d'œuvre de goût, d'élégance, de coquetterie c'est la coiffure : les pieds et la tête sont le plus important de la parure; le proverbe qui le dit, en est trivial; c'est par ma coiffure, que je me donne tous les jours une physionomie nouvelle, et du caractère que je la veux, tantôt en cheveux, tantôt en bonnet; mais surtout par mes bonnets. J'en change plusieurs fois le jour, si j'en ai le temps, suivant les personnes que j'ai à recevoir, et je deviens tour à tour agaçante, ou modeste, ou coquette, ou prude, ou folle, ou bacchante, ou naïve, ou effrontée, ou honteuse ma coiffure me donne l'âme que je veux, et en y joignant l'expression des yeux, je tromperais...
novel_79
Ma très chère amie. La situation où je me trouve enfin parvenue, m'étonne ! Mon fils est mort !... Quoi ! de toutes ces brillantes espérances que j'avais conçues, il ne me reste plus rien ! rien !... Mon frère désolé me reproche le tort que je me suis fait, comme si je le lui avais fait à lui-même : quelque ennuyeux, quelque fatigant qu'il soit sur cet éternel chapitre de ses remontrances, je ne puis m'empêcher d'en aimer le motif... En vérité, je me crois la dupe de quelque menée secrète ! Mais quels en sont les auteurs ? Qui soupçonner, à moins que ce ne soient mes meilleurs amis, dont les vues ont toujours été si pures ?... Il est des instants où je suis tentée de renoncer à toute ambition, et de me jeter dans les bras d'un époux, qui me doive la fortune que je puis lui faire : tranquille, sinon heureuse, dans la médiocrité, je partagerais mes instants entre mon mari, mon frère, et vous. Mais je crains Edmond ! Il ne veut pas entendre parler de médiocrité pour moi. Cependant, qu'ai-je à espérer, après la mort de mon fils ?... Vous avez vu ma douleur : elle n'avait d'abord qu'un objet, ce cher enfant, mais depuis, combien d'autres s'y sont joints, sans que celui-là soit affaibli !...
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Console Ursule, Laure : dis-lui qu'elle se relève de son abaissement, apprends-lui combien de victimes lui sont immolées déjà : dis-lui que je lui en réserve une digne d'elle. Elle est marquée; depuis deux jours, je sais que son persécuteur a une fille, jeune, belle, innocente, restée chez lui sous la garde d'une duègne incorruptible. Mais en est-il, quand on les attaque avec assez d'argent ?... Je suis riche, et je n'épargnerai rien. Ursule vengée, l'ordre rétabli, sera content enfin, Votre ami, à toutes deux, GAUDET.
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Vous verrez par la copie de la lettre ci-incluse, que Mme Parangon m'a fait l'honneur de m'écrire, les bonnes nouvelles que j'ai reçues de Paris. Est-il possible, cher père et chère mère, que je m'acquitte jamais de la reconnaissance que je dois à cette femme, digne d'un trône, par son penchant à bien faire, autant que par sa beauté ? Non, cela n'est pas possible, et tout ce que je pourrai, c'est de mettre ses bontés sur la même ligne que les vôtres : car elle m'oblige d'autant plus, que ce n'est pas tant dans ma personne, que dans celle d'Ursule, l'image de ma bonne mère; ce qui me lie bien plus que si tout se faisait pour moi. Cependant, combien ne fait-elle pas pour moi-même ?... Aussi, loin de désirer de m'acquitter, je veux au contraire lui toujours devoir, afin que ma reconnaissance soit pour moi un plaisir continuel, qui dure autant que ma vie, car il est des personnes dont nous aimons à être les obligés, parce que nous savons qu'elles ont trouvé tant de plaisir à nous faire du bien, que nous leur en sommes plus chers : tels vous êtes, cher père et chère mère, à l'égard de vos enfants, et telle est Mme Parangon, pour ma sœur et pour moi.
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Je me mis à faire des parties avec mes voisines, chez des abbesses célèbres, à un louis par soirée. J'amassai ainsi quelque argent, car je suis naturellement ménagère. Un jour (le plus malheureux de ma vie, après celui où j'ai quitté l' ami ),j'allaichez la G** (où était alors enfermée Ursule à mon insu) : nous étions quatre femmes. J'y trouvai trois hommes; on attendait le quatrième. Il arriva. Juge de ma confusion et de mon embarras, quand je vis paraître dans ce quatrième convive monmarchandbourgeonné de la rue du Roule ! je crois qu'il ne venait pas au hasard et qu'il m'avait aperçue dans cette maison. Il se félicita ironiquement du bonheur de me retrouver, et il vanta mes charmes à celui qui m'avait choisie. J'en fus quitte pour cela en ce moment. La joie régna; on soupa; on se divertit, et je ne fis pas la prude, moi qui l'avais toujours faite avec l'homme bourgeonné. On se sépara vers le matin, et je pris un fiacre, à qui je me gardai bien de nommer ma rue; je le fis aller au Marais, et de là chez moi. Mais en descendant de ma voiture, je n'en aperçus pas moins le malheureux bourgeonné. Je me promis bien de demander à déménager dès le jour même, sous prétexte que j'avais été vue de quelqu'un de ma famille. Je n'en eus pas le temps. Le bourgeonné se tint aux environs de ma porte, sans la perdre de vue, et dès qu'on entrait, il venait voir si c'était chez moi. Il eut la patience d'attendre jusqu'à deux heures, que mon amant parut. Il le vit entrer. Un instant après, il sonna, et me demanda. Ma domestique répondit que j'étais en affaires. « Je le sais, reprit-il; je suis l'intendant du monsieur qui est là, et je voudrais lui dire un mot. » La sotte vint avertir mon amant que son intendant le demandait. Il sortit, et alla parler au bourgeonné, qui l'entretint quelque temps à l'oreille, lui représentant sans doute combien il s'exposait avec moi, d'après les parties que je me permettais.
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Mes trois ou quatre amoureux me donnent toujours des lettres, et celui qui devait mourir de désespoir se porte à merveille : c'est que dans ma joie, il m'est arrivé un jour de lui sourire, ce qui lui a fait tant de plaisir, que depuis ce moment-là, il a un teint charmant. Je t'avouerai qu'auparavant il était fort pâle, et il est à croire qu'il était fort tourmenté; cela peut arriver, et je n'y vois rien d'extraordinaire. Mais ce qui doit le contrarier, c'est qu'avec Mme Parangon, qui est moins économe que sa tante, nous ne sortons plus qu'en voiture. Je crois pourtant en deviner la raison : c'est qu'on la courtise aussi, elle m'a bien caché qu'elle eut des adorateurs, et si je le sais, je t'en parlerai tout à l'heure : elle prend le bon moyen pour ne les pas entendre, ni recevoir leurs billets. Mon pauvre page, que nos sorties en carrosse contrarient, met son esprit à la torture pour me parler, ou me faire parvenir ses lettres, et il y réussit, parce que j'y aide un peu; d'ailleurs, nous sortons et rentrons toujours aux mêmes heures : il se trouve à la porte, il me dit un mot, ou me glisse son poulet, sans pourtant que je le prenne. Je n'entends plus parler de mon vieillard. Mon prometteur de richesses (c'est le financier, qui m'avait écrit qu'il se retirait), ne se retire pas; il est parvenu hier jusqu'à Mme Canon, et dans un discours fort long et fort amphigourique (à ce qu'elle a dit à Mme Parangon), il lui a fait des propositions de mariage pour moi assez embrouillées. S'il ne s'est pas clairement expliqué, que demandait-il ? Au reste, je n'en suis pas fâchée, et je m'en tiens à celui que tu sais. Quant à mon premier adorateur qui est cet homme de haute condition, celui-là ne parle pas de mariage, mais d'amour, de la plus drôle de manière du monde. Il se nomme le marquis de***; il n'est ni beau ni laid de figure, malgré qu'il soit un peu marqué au b à une épaule; mais on déguise cette tache, qui paraît néanmoins, en dépit des vestes matelassées. Il continue à me parler de ses moyens plus efficaces : qu'il les emploie donc ! Ce qu'il y a de singulier, c'est que personne ne se doute ici de tout cela : quant à moi, je m'en amuse, parce qu'en vérité, il n'y a pas l'ombre du danger pour mon cœur. Cependant, comme je ne saurais plus espérer d'avoir ici une de mes sœurs, je vais cesser de prendre part à tout cet enfantillage.
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Il est ensuite descendu de chaire, et il a achevé le service : après lequel on a porté les corps à la sépulture. La fosse était ouverte aux pieds de nos respectables père et mère, avec l'attention de ne point découvrir en aucune manière leurs restes vénérables. On a d'abord descendu le cercueil d'Ursule, qui est fort pesant, étant de plomb, et il a été placé aux pieds de sa bonne et tendre mère : mais la pesanteur avait donné un si grand ébranlement à la terre, qu'elle s'est éboulée, pendant qu'on arrangeait le cercueil, et on a vu à découvert les os des pieds dégarnis de chairs, de celle qui fut mère de douleur : ce qui a fait pousser à tout le monde un cri d'angoisse et de compassion. Et mon pauvre mari, criant : Ma mère ! ma mère ! s'est jeté dans la fosse, et a recouvert les pieds de sa mère, amoncelant la terre sur la tête d'Ursule, pour qu'ils y reposassent à jamais : et après s'être prosterné, en baisant cette terre et ces os, il est remonté, pâle et défait. Et un chacun disait, par un murmure de louange : « On voit le bon fils, jusqu'au dernier moment ! il a recouvert les pieds de sa bonne mère morte, comme il la soulageait vivante !... » Il a fallu ensuite descendre le double cercueil, et mon mari a encore été dans la fosse, pour le soutenir, l'empêchant de vaciller, et qu'il ne tombât sur le cercueil d'Ursule.
novel_100
La triste cérémonie achevée, on s'en est venu à la maison, où nous avons eu le spectacle touchant de la douleur des trois dames, dont je t'ai parlé ! Mme Zéphire s'était contenue durant la cérémonie, priant, pleurant et regardant mon mari les yeux fixes : mais dès qu'on a été de retour, ses larmes, ses cris, son désespoir nous ont effrayés tous. Mlle Fanchette pleurait sa sœur avec aussi peu de modération. Il n'y avait, que Mme Loiseau qui, quoique très affligée elle-même, consolait tout le monde. Mon mari a parlé en particulier à Mme Zéphire, et elle a paru se calmer un peu. Elle nous a tous embrassés, jusqu'aux enfants, et elle a demandé à partir sur l'heure. Ce qui a été fermement secondé par Mme Loiseau. Les trois dames sont donc reparties sans avoir rien pris à la maison. Mme Zéphire a voulu avoir quelque chose qui eût été aux trois défunts, et elle l'a serré avidement. Mon mari n'a pas dit un mot sur leur prompt départ : il les a reconduites à deux cents pas, et s'en est revenu, ayant un air quasi calme. Il n'a pas ouvert la bouche, le reste du jour, si ce n'est pour me prier de manger, avec des paroles douces et affectueuses, comme jamais il m'en ait dites.
novel_102
„Ce que je dois, me dit-il, à la mémoire de Madame votre tante, m'oblige de justifier à vos yeux ses dernières dispositions. Si la haine avait causé l'éloignement dans lequel elle „a vécu par rapport à Monsieur votre „père, et qu'elle fût morte dans des „sentiments si peu chrétiens, nous „n'aurions plus qu'à gémir sur sa perte „éternelle; mais qu'elle était éloignée „de ces dispositions! Pour vous le faire „connaître et vous engager à vous „conduire selon les vues de celle „qui vous a tenu lieu de tout, je me „vois forcé de vous rappeler des „choses qui ont précédé votre naissance, et que je voudrais anéantir „si cela était en mon pouvoir, et „s'il était possible de le faire sans „vous nuire„.
novel_117
Enfin, le marquis voyant qu'après son nouvel attentat, il y avait deux jours que je n'avais pris de nourriture, il me fit offrir la liberté, si je voulais avaler quelque chose; je me laissai gagner : je pris avec indifférence ce qu'on me donna; j'aurais su que c'était du poison, que je l'aurais pris de même. Je fis sommer le marquis de me tenir sa promesse. Il vint lui-même me dire qu'il y consentait : qu'on allait m'habiller. Mais hélas ! je n'eus pas la force de me remuer, et on me fit résoudre à me laisser fortifier durant quelques jours. Je demandai Mlle Fanchette, ou toi, ma cousine. Le marquis me représenta que ç'aurait été le perdre, que de divulguer un pareil secret. Il exigea en même temps de ma parole d'honneur que jamais je ne porterais de plainte contre lui.
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Mlle Fanchette m'a paru un chef-d'œuvre. Il ne nous a pas montré ces tableaux; nous les avons vus chez lui par hasard, en fouillant, partout, pour chercher quelque lettrequim'éclairât sur ses dispositions. J'en ai effectivement trouvé une, où il était question de nous : j'y ai vu son secret, et j'ai découvert les tableaux; Fanchette est en Hébé; il doit vous l'envoyer, à ce que j'ai vu écrit derrière la toile.Pour lemien, j'ignore ce qu'il veut en faire. J'avais bien envie de m'en emparer : mais comme mon nom n'y est pas, qu'est-ce que cela me fait ?... On dirait que je n'ai pas de chagrin, à la manière dont je traite cette bagatelle. Hélas ! faibles mortels !une mouche nous distrait, et c'est un grand avantage sans doute !
novel_120
J'ai bien des amants ! je les rends tous assez contents de moi : mais c'est un travail !... N'allez pas rire ! c'est un travail d'esprit, que je veux dire. Il me faut une adresse infinie pour concilier les rendez-vous, renvoyer les traîneurs, distribuer à tous ces gens-là, quand ils sont rassemblés, des attentions qui ne me commettent pas, de sorte que ce que je fais à chacun soit précisément dans ses idées, la marque distinctive de la préférence. Il faut préparer tout cela dans le tête-à-tête, sans avoir l'air d'en convenir avec eux.
novel_121
Dieu le détourne, mon père ! a crié votre frère aîné; et ça ne sera ni par Edmond, ni par Ursule, ni par aucun de nous, très cher père ! » Et ils n'ont plus rien dit; mais ils s'en sont venus à la maison, le fils soutenant son père, qui paraissait plus calme. Vous voyez par ce petit récit, ma très chère sœur, tout ce que vous pourriez donner de joie et de contentement à ce bon père, ainsi qu'à notre si bonne mère ! qui, tous les jours parle de vous, comme si elle n'avait que vous de fille. C'est, dit-elle, qu'elle voit les autres, et que ses yeux nous parlent; mais qu'elle ne vous voit pas, et qu'il faut bien que sa langue fasse mention de vous, puisqu'elle ne vous voit, ni ne vous entend.
novel_123
il fallait reposer : je m'en vais l'éveiller. » Je la retenais embrassée : mais elle a été au lit d'Edmond, dans la petite chambre, et elle y a tâté. »Il est levé ! le lit est froid ! il y a longtemps ! -- Ma bonne mère, ils sont... -- Partis !... ah ! je ne verrai plus mon fils !... » Et elle est quasi tombée sans connaissance. Tous nos autres frères et sœurs, qui l'avaient entendue, sont venus, et, ils lui ont dit un mot de moi. La bonne chère femme ! elle s'est rassise tout de suite, et elle a tâché de rire, en m'embrassant. Je lui ai dit tout bas : « Il vaut mieux pleurer, si vous en avez envie. -- Oh oui ! ma chère, chère bru ! » Et elle a pleuré; et quand le jour a été grand, elle a été regarder partout, comme si elle l'y eût dû trouver. Enfin notre bon père est revenu, et elle a été à sa rencontre, en lui disant assez posément : « Sont-ils loin ? -- Bien à Saint-Bris, ma femme, et votre fils aîné, à son retour, vous rendra compte de l'heureux voyage. ».
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Quelle petite épreuve ! durant six semaines... J'ai cru que j'y succomberais. Je n'ai pas marqué la moindre répugnance : au contraire, je demandais à employer tous mes moments. J'ai gagné par ce moyen l'amitié de la G**, et j'ai commencé à jouir d'un peu de liberté... Oh ! si je pouvais m'échapper ! Mais il faut que je prenne bien garde ! l'effet de ma première lettre trouvée m'épouvante, et je n'écris celle-ci qu'en tremblant. Un jour que je différai un peu à ouvrir, parce que j'en faisais une page, j'ai été mise aux crampons, malgré mes excuses, et j'ai reçu, par l'ordre de l'italien, qui malheureusement venait d'arriver, vingt coups de nerf de bœuf, des mains du domestique de la G**, en présence de cette femme : elle a paru me plaindre; mon bourreau lui-même détournait la vue : mais je n'en ai pas moins perdu la moitié d'une confiance acquise avec des peines qui font frémir... Je l'ai regagnée enfin : mes discours, mes actions, tout me fait passer pour ce qu'on veut que je sois.
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Madame, J'agis en conscience, et vous avez la meilleure part. Que dites-vous de la galanterie de M. le marquis ? Pour moi, je ne crois pas qu'il puisse y en avoir d'aussi bien entendue. Tout est parfait : les dentelles, les étoffes, les diamants, les bijoux; c'est d'un choix exquis ! je serais tentée de croire qu'il connaissait là destination de toutes ces belles choses car en vérité, madame, d'après ce que dit mon frère de votre ravissante beauté, il n'y a que vous au monde qui soyez digne d'une parure aussi brillante qu'elle est riche. Je n'ai qu'un regret : c'est de ne pas avoir le bonheur de vous voir sous cette parure, que vous embellirez. Mais je n'ose ni le demander, ni l'espérer.
novel_128
Qui sait si la bonté que ma mère a eue de penser à elle, ne fera point naître le remords dans son âme? Quant à un fils et une fille qui sont en âge de faire quel-que chose, je priai mon père de les faire venir en Angleterre où je voulais les établir. Il parut charmé de ce qu'il appelait mon bon cœur, et dans le transport de joie dont il était saisi, il écrivit à Mistriss Cosby sa maîtresse, la bonté de ma mère, et ce qu'il appelait ma générosité. Il y joignit le peu de meubles qu'il avait laissé en Irlande, dont il lui fit une donation revêtue de toutes les formalités qui pouvaient la rendre valable. Nous passâmes une soirée délicieuse, et la joie avait tellement élevé mes esprits, qu'il ne me fut pas possible de fermer l'œil de toute la nuit; elle me parut pourtant bien courte, car je la passai toute entière ou à remercier Dieu, ou à faire les projets d'un bonheur auquel je n'aurais jamais osé aspirer. En effet, ma chère Hariote, qui peut troubler la félicité de ma chère mère, et la mienne? Pensez bien que c'est deux bonheurs au lieu d'un; et si votre heureuse amie peur se flatter encore d'être l'instrument dont Dieu daignera se servir pour ramener son père à la vertu, y aurait-il un seul bien capable d'exciter en moi un autre désir. J'ai été fort tentée de vous cacher une circonstance dont vous abuserez, j'en suis sûre, car vous êtes défiante de votre caractère: c'est que le Doyen n'est pas aussi convaincu que moi de la durée du changement de mon père. Livrez-vous à la satisfaction que vous donne cette idée, m'a-t-il dit, je ne veux pas vous l'envier, il faut prendre ce bien qui se trouve sur votre chemin, et en jouir. J'y consens, pourvu que vous agissiez dans les choses essentielles, comme si vous prévoyiez quelque rechute de la part d'un homme qu'une longue habitude dans le mal a rendu faible. Je m'explique, a-t-il ajouté, vous avez de grosses sommes, dont vous pouvez disposer dès à présent; il est défendu de juger mal des intentions d'une personne, et sur-tout une fille doit bien se garder de mal penser de son père; cependant, comme le passé a été si notoirement mal, la prudence vous oblige à suspendre votre jugement sur le présent, aussi bien que les effusions de votre cœur généreux et crédule.
novel_130
que fais-tu, cher ami ?... Si c'était ce que je pense, et que la marquise t'absorbât absolument, je m'en réjouirais ! une aventure aussi relevée avec la femme d'un homme, dont, au fond, je suis un peu dépendante, puisque je reçois de lui, rendrait au frère, ce que la sœur perd de sa dignité naturelle : et comme tout nous est commun, les choses seraient dans un juste équilibre. Viens me dire ce qui en est au juste, et surtout, réponds-moi vrai, sur ce que je t'ai déjà demandé dix fois, depuis le mois de janvier : quelle femme est-ce ? supposons, que je lui rendisse une visite, ou que je lui écrivisse, comment le prendrait-elle ? serait-elle d'humeur à badiner de l'inclination que son mari a pour moi, si j'en badinais la première ?... Il serait de la plus grande conséquence, pour ton avancement, que j'eusse quelque liaison avec cette femme, si cela était possible; tant secrète qu'elle voudra tout ce qui nous importe, c'est que je lui parle, ou que. Je lui écrive, de son aveu... Ah ! si je pouvais en faire une Parangon !... Mon intention, cher ami, serait de la faire penser à ton avancement.
novel_131
mais voilà des choses qui sont moins de moi que de votre digne frère, et même de votre bonne mère qui, toute indulgente qu'elle est, a pourtant quelques craintes pour vous. Mais à tout prendre, dans ce que vous m'écrivez, nos chers parents sont heureux de n'avoir que de si petits sujets de remontrances; et moi, à part, j'en félicite leurs bons et tendres cœurs. Quant à ce qui est des partis, c'est là le point important, et mon mari a encore froncé là le sourcil; mais votre bonne mère en a tressauté d'aise; et elle m'a dit : « Fanchon, ma chère fille et bru, je n'ai aucune inquiétude, quoique votre mari en ait; car d'abord, je connais Ursule, comme elle est bien craignant Dieu; et ensuite je sais en quelles mains qu'elle est, et que c'est dans celles de la sagesse même; et quant à ce qui est de sa nouvelle belle-sœur, tout un chacun en dit du bien à c't'heure : par ainsi, ma chère fille, Dieu lui pardonnera, et elle fera une bonne femme, incapable de mauvais exemple; et puis Ursule est prévenue : que je serais joyeuse, de voir quelqu'un de mes pauvres enfants, filles et garçons, bien établis à la ville, pour, en cas d'affaires ici, avoir quelqu'un à nous, et à tous vous autres, qui nous serve et nous recommande ! car les pauvres villageois sans connaissances sont bien malmenés ! » Vous voyez, chère sœur, comme elle pense, et c'est d'après ces vues, bien d'une bonne mère, qu'il faut envisager tout établissement et toute inclination. En voilà bien, ma chère aimée sœur ! et je ne veux pas finir en vous avec toi, ma très chère Ursule, que j'aime si tendrement. Je t'embrasse, et te souhaite, outre mille et mille biens, le souvenir de ton attachée à jamais sans diminution.
novel_137
Je t'avouerai aujourd'hui tout bonnement qu'il m'avait frappée, le premier jour où je le vis chez Coulon, quoique le soir je n'aie pas voulu en convenir. C'est qu'en vérité j'étais honteuse qu'il eût fait sur moi, à une première fois, une impression si vive... Oui, la préférence marquée qu'il me donnait m'a flattée; car en vérité, il n'y avait rien là qui le valût qu'Edmond : mais mon frère n'est pas homme ordinaire; c'est, je crois, le plus bel homme du monde; mais après lui, c'est M. Lagouache : ce qui me flatte extrêmement. ! je t'ai beaucoup d'obligation du genre de plaisir que tu m'as fait connaître au bal; je n'avais qu'une idée imparfaite de cet amusement, que je préfère au bal de l' Opéra : ce dernier n'est, qu'une cohue. À la vérité, le déguisement favorise une infinité d'aventures, et donne une liberté, qui doit être un agrément sans prix aux yeux des gens que les bienséances contraignent; mais outre qu'il faut, pour en jouir, aller fréquemment à ces assemblées, je trouve encore qu'il est nul pour toi et pour moi : tu jouis de ta liberté, moi je n'ai pas le goût des aventures; il faut pour cela, être duchesse, marquise, ou fille entretenue. Mais à nos bals bourgeois, où l'on va sans masque; où l'on est connaissance après deux assemblées, où l'on voit ce qu'il y a de plus élégant dans les deux sexes, parmi les gens qui nous assortissent, c'est je te l'avoue, un passe-temps charmant et c'est dommage qu'il faille en faire mystère à Mme Canon ! car mon frère invente toujours un prétexte, pour m'avoir. Au reste, peut-être cette gêne et ce mystère y donneraient-ils un prix, si ce n'était pas un obstacle, pour mener Fanchette. Car il n'est en vérité pas possible d'y conduire cette jeune et charmante enfant ! L'on y fait et l'on y dit des choses trop libres. Hier, mon frère, qui n'est assurément pas fort grave, a froncé deux fois le sourcil, et j'ai vu l'instant où il allait coller d'un revers de main contre le mur ce faquin efféminé, qui dansait avec tant de lubricité, lorsqu'il s'est avisé de toucher la gorge à sa danseuse. M. Lagouache m'en a paru aussi fort scandalisé; cependant il a calmé mon frère, en lui parlant à l'oreille. À cela près, c'est charmant, et je regrette de n'avoir pas connu plus tôt ce divertissement-là : on y brille, pour peu qu'on ait de figure; on reçoit de la part des hommes polis mille compliments délicats, dits d'un air qui en double le prix, et M. Lagouache y est mieux que personne, je crois.
novel_143
ma mère ! il est allé chercher sa femme que mon mari et moi recevions de notre mieux, et sans nous parler, il l'a menée par la main. Et dès qu'elle a été sur le seuil de la porte, avec cette grâce que tu lui sais, que sa rougeur et une petite honte augmentaient, notre respectable père n'a pu tenir à ça; il est venu lui-même jusqu'à elle, et elle s'est glissée à ses genoux, lui prenant et baisant la main; mais le digne homme l'a bien vite relevée, en lui disant : « Asseyons-nous, ma fille. » Et notre bonne mère l'a embrassée. Et voilà que Manon a commencé à parler : et c'était un charme que de l'entendre ! Tous nos frères et sœurs rangés debout autour d'elle faisaient un rond, et on l'écoutait avec admiration. Elle a dit mille respectueuses choses à notre père et à notre mère, touchant par-ci, par-là quelque chose de sa faute, d'un air qui la faisait si bien excuser, que j'ai vu l'heure où notre tout bon père allait lui demander pardon des idées qu'il avait eues, car il avait la larme à l'œil, ainsi que notre bonne mère. Et voilà que lui-même a commencé à lui dire des choses gracieuses, et à appeler Edmond son fils avec plus de complaisance, sans pourtant le tutoyer; et ce n'est que quand tout ça a été fait, que la chère sœur Manon s'est mise à nous faire ses présents, commençant par notre honorable père, notre bonne mère, mon mari, moi, et nos frères et sœurs, suivant le degré d'âge, et tout cela si bien et si heureusement choisi qu'il semblait que ce fût ce que chacun aurait désiré : il est vrai qu'Edmond lui aura aidé à deviner, car il sait nos pensées comme nous-mêmes; et elle donnait ça avec une grâce et des paroles si obligeantes que notre honorable père, qui est tout sensibilité, n'a pu y tenir; il s'est levé, et il a été cacher quelques vénérables larmes qui s'écoulaient de ses yeux, en dépit de lui; et il n'y a force de caresses qu'il n'ait ensuite faites à Edmond, jusqu'à l'appeler son cher fils, ce qui n'était pas encore arrivé : et mon mari même en a été traité comme jamais il ne le fut; car le digne vieillard le voyant tenir Edmond embrassé par le corps, et causant ainsi avec lui, il est venu au milieu d'eux, et a dit à son aîné : « Pierre, vous portez le nom de mon honorable père, et votre frère porte le mien; mes fils, ceci vous prescrit la conduite à tenir : Pierre, aime ton frère en père; et toi, Edmond, sois mon image, et révère en lui et ton aîné, et le nom de mon père, comme je révère la mémoire et le cher souvenir de ce digne homme; l'un de vous me retrace ma propre personne; mais l'autre me retrace celle de mon tant regretté père; bénis soyez-vous, mes chers enfants, dont l'un ranime Pierre, et dont l'autre ranimera Edme un jour, et fera, qu'il y aura encore sur la terre l'image du meilleur des pères, et du plus respectueux des fils. » Nous n'avions jamais entendu un pareil langage sortir de sa bouche, et nous étions tout attendris, même les plus jeunes, et jusqu'à Brigitte, qui ne s'attendrit pas aisément. Ensuite on a dîné; et c'est alors qu'on a vu les agréments de la chère sœur qui ont semblé s'accroître de jour en jour; et quand elle s'est vue aimée ici, c'est qu'elle a été si aimable, que tous tant que nous sommes-nous en étions fous; et il n'est à présent personne qui n'approuve Edmond; car elle était non résistible, c'est le mot de notre père. Et un de ces jours, il a dit à son aîné : « Mon fils, je croirais qu'on s'est trompé dans ce qu'on nous a dit, et qu'il y a quelque chose là-dessous ! car il n'est pas possible que cette aimable créature ait été un instant abandonnée de son Créateur ! » Mon mari lui a répondu : « Aussi, cher père, y a-t-il eu comme violence, encore plus que finesse. -- Ce mot me fait plaisir, mon fils : oui, c'est violence; oh ! je n'en saurais un instant douter, et je bénis Dieu, qui lave ma fille Manon de cette tache. » Et depuis ce moment, il l'a beaucoup plus appelée sa fille. Elle, de son côté, s'est mise à devenir mignarde et caressante envers lui, au point que le respectable vieillard dit avant-hier à son fils aîné : « Jusqu'à ce moment, je vois que j'avais eu un sentiment injuste à l'égard d'Adam, notre premier père, qui succomba, et je suis bien aise de ne plus l'avoir : car il est notre père; eh ! comment eût-il résisté à Ève ! Elle n'avait qu'à être comme Manon ! » Tu vois, ma chère bonne amie, que nous voilà tous bien réconciliés et unis; et ce qui m'en fait plus de plaisir, c'est que dans la vérité, la chère sœur est une bonne et aimable femme; car elle m'a dit ses sentiments les plus secrets, qui sont dignes et louables, dont je bénis Dieu, quoique au fond il fût à souhaiter que certaines choses fussent non avenues : mais aussi, sans elles, notre cher Edmond ne l'aurait peut-être pas eue; et c'est cette idée qui a fait grande impression sur nos chers père et mère. Ce n'est pas qu'en mon particulier, je ne trouve les airs de ville un peu extraordinaires : par exemple, je m'aperçois que la chère sœur a une petite coquetterie avec tout le monde; hier elle vit que Courtcou le berger la regardait avec admiration; et elle se mit à se donner des grâces, que la tête en tournait à ce pauvre garçon, qui est assez libertin, comme tous ceux de Nitry, dans ce Moyen Âge; car du temps de la jeunesse de votre père et de mon aïeul, ils ne l'étaient pas tant; elle en a de même avec son beau-père; mais cette coquetterie-là est permise; avec mon mari, avec nos frères; au lieu qu'elle y va sans façon avec les femmes... Tous nos frères et sœurs d'ici te désirent bien et te saluent, car je t'écris à leur su, mais sans montrer ma lettre. Je te prie de présenter à la chère Mme Parangon mes respectueuses amitiés, et mes tendresses à la petite Mlle Fanchette, dont je n'ai garde de parler ici, et tu m'entends; il ne faut pas diminuer la joie qu'on a. Ta sœur tendre et affectionnée, autant et plus que si elle était formée du même sang.
novel_146
Tu es vengé. Ce n'est pas à ton faible courage que j'ai laissé le soin de remettre les choses dans l'ordre : il faut une âme ferme comme la mienne, pour punir le crime par le crime, la scélératesse par la scélératesse, l'infamie par l'infamie, la rage par la rage, l'horreur par l'horreur, et tous les transports de l'affreux désespoir, par tous les transports de l'affreux désespoir. Comme un être invisible, je guidais le malheureux vieillard, et je le forçais à courir où l'attendait son supplice. Après vous avoir enlevé la signora Filippa, je l'ai mise entre des mains plus sûres, chez une de ces femmes sans âme, qui n'ont pas même le type de l'humanité sur leur basse et atroce figure. Là, je l'ai rendue le plastron des valets et des portefaix. Elle n'a pas tardé de se trouver comme je le désirais : alors j'ai été chercher Ursule, ta sœur. Sa situation m'a fait horreur : mais c'est ce que je voulais; elle a redoublé ma rage : je l'ai amenée chez la P..., où était Filippa : « Ursule, vois-tu cette fille ? je l'ai corrompue et fait corrompre, je l'ai humiliée et fait humilier, comme on t'a humiliée; elle est descendue aussi bas qu'on t'a fait descendre; je l'ai avilie, prostituée, dégradée au-dessous des bêtes, comme son barbare père t'a avilie, prostituée, dégradée au-dessous des bêtes...
novel_150
« Où est il ? ajouta-t-il aussitôt; son nom, sa demeure, je vous en prie ? -- Hélas ! monsieur, je l'ignore ! -- Mort et furie ! je saurai bien le trouver, moi ! -- Voyez M. Gaudet ! -- Ah oui ! c'est vrai !... Où est-il ?... Je sais son adresse : j'y cours. » Il y courait. Il revint. « Par où faut-il passer en sortant d'ici ? -- On va vous y conduire, lui dit ma tante; Martine, où est ce jeune homme ? -- Le jeune homme, le jeune homme; votre Martine me ferait sécher. » Il part. Il vole. Il poussait devant lui son guide. Enfin, il arrive chez M. Gaudet.
novel_151
Réconfortez-vous donc un petit brin; car votre fille sera sauvée. » Ce discours a donné un peu de courage à notre bonne mère, et elle s'est mise à questionner ses deux fils Georget et Bertrand. Mais ils n'ont pu lui rien dire, sinon qu'Edmond était tout hors de lui-même, et qu'il se dépêchait, dépêchait, à celle fin de partir plus vite, n'écoutant rien de ce qu'on lui disait d'autre chose; et leur disant à eux : « Mes chers frères, répondez de ma sœur sur ma vie à nos chers père et mère. » Et à ce mot, sur ma vie, notre bon père s'est levé, les bras tendus vers le ciel, en s'écriant : « Mon Dieu !
novel_153
J'ai donc ensorcelé Ursule. À présent il me faut une chute, et je la tiens; j'en ferai ensuite tout ce que je voudrai : mais j'en jure par l'amitié, je ne m'en servirai, ou je ne la ferai servir qu'à l'avantage de son frère ! J'aurai soin ensuite d'écarter le vil instrument que j'aurai employé, pour ne pas ruiner absolument la sœur. Si je puis, après le mariage du marquis avec la riche héritière, je ferai en sorte qu'Ursule, aguerrie, soit avec celui qu'elle aura refusé pour mari, sur le pied de maîtresse; et c'est alors que je la ferai servir à mes projets, pour le frère : parce que n'ayant pas de famille à elle, il sera naturel qu'elle ne songe qu'à lui : les filles bien mariées sont la ruine des maisons; les catins y seraient plus utiles. Mon but est de m'élever avec Edmond; de m'attacher à sa fortune, de connaître, à l'aide de son caractère vif, sensible, et de mon intrépidité, toute l'étendue des ressources humaines; jusqu'à quel point cet animal, qu'on appelle l'homme, peut user de ses facultés pour tromper ses semblables, leur en imposer, S'en faire respecter, et les braver, sans craindre leurs lois. J'aurai par là le secret de la conduite et du succès de tant d'hommes qui m'ont étonné. La sœur, lorsqu'elle n'aura plus d'établissement en vue pour elle-même, qu'elle n'aura plus à prétendre à l'honneur de son sexe, sera toute à celui de son frère : j'aurai soin alors de lui montrer sa vraie situation, et de lui indiquer l'illustration d'Edmond comme le seul moyen d'en sortir. Je remplirai son esprit et son cœur du désir d'une gloire propre aux filles de son état, d'une Courtisane généreuse, d'une Marion Delorme, d'une Ninon de Lenclos; je me servirai surtout d'une nouvelle, que je viens de voir dans le Mercure, où un certain de Terlieu trouve la plus vertueuse des femmes, ou du moins la plus généreuse, dans une fille galante. Je voudrais alors porter les choses encore plus loin, et quand il n'y aura plus qu'à la déterminer à servir absolument son frère, pouvoir l'intéresser à lui au point de faire tous ses efforts, pour monter où d'autres sont parvenues...
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II. Chacun est maître de son corps : mais en abuser, au point de se perdre soi-même moralement et physiquement, est un crime contre la nature et contre la société. La nature nous punit par les maux physiques, tels que les maladies. La société, à laquelle nous nous sommes rendus inutiles, nous flétrit, nous rejette de son sein; nous couvre d'opprobres, d'infamies. Je ne vois pas du tout qu'elle ait tort; et c'est une très fausse philosophie, que de prétendre se mettre au-dessus du déshonneur social; il est un mal réel, un mal qui a les conséquences les plus sérieuses : vous dites, dans une lettre que j'ai vue, que je vous ai ôté tout frein : je ne vous ai pas ôté celui-là; tout au contraire; je vous ai toujours dit, qu' Épicure ne violait pas les lois de son pays. J'ai pensé, en vous parlant, que je parlais à des êtres raisonnables, auxquels il suffisait de dire, la raison, la réciprocité ne veulent pas cela. La raison, c'est Dieu; la réciprocité, c'est la société : tous les deux punissent l'un pour l'autre.
novel_165
Mademoiselle, Quoique je sois un inconnu pour vous, je viens d'obtenir de Mme Parangon la permission de vous écrire deux mots : cette respectable dame, à qui vous êtes si chère, connaît mes sentiments, et elle s'est chargée d'être mon interprète auprès de vous : si donc j'écris, c'est pour vous rendre mon hommage en personne, et vous exprimer d'une manière exempte de tout soupçon d'adulation, l'estime et le respect que vous m'avez inspirés. L'une et l'autre sont l'effet d'une impression durable, et telle que vous devez la faire sur tous ceux qui ont le bonheur de vous approcher, puisque l'absence n'a contribué qu'à la creuser davantage. C'est à l'honneur de vous obtenir pour compagne de mon sort que j'aspire.
novel_170
Sauve qui peut ! La belle Parangon est arrivée. Elle vient d'écrire à Edmond : ce sont des plaintes, des jérémiades ! La Parangon écrit comme ma belle-sœur de S**, dont les lettres m'amusaient autrefois, et qui me donneraient à présent des vapeurs. Mais admire l'aveuglement de la pauvre prude jalouse ! Edmond lui avait apparemment demandé sa sœur pour éviter nos filets de Satan, et la bonne âme la refuse ! Elle nous sert ! elle entre dans nos vues ! Oh ! il faut qu'il y ait un peu de vice dans son vertueux cœur, puisqu'il sympathise avec le nôtre ! Il est sûr qu'elle veut garder Edmond pour elle... Ah pardi ! ceci me donne une idée.
novel_174
(Ursule mourante, était si occupée de ma pauvre femme, qu'elle voulait lui écrire des choses consolantes, à ce que m'ont dit les personnes présentes à la mort : mais elle n'en eut ni le temps ni la force. Elle avait à côté d'elle Marianne Frémi, sa femme de chambre, à qui elle remit sa lettre pleine de sang, comptant y pouvoir ajouter un mot; mais le sang sortant à gros bouillons, elle perdit toute connaissance, avant l'arrivée des chirurgiens, qu'on avait couru chercher. Sa pénitence a été si belle et si grande, que j'ai la confiance que Dieu lui a pardonné. Nous veuille-t-il pardonner aussi nos offenses, comme nous pardonnons à qui nous a offensés. Amen.).
novel_176
Quant à ce qui est du cher frère Edmond, il paraît se bien plaire à la ville de mieux en mieux; mais il parle de Mlle Edmée à son frère aîné d'une manière qui nous donne bien à penser ! Ce n'est pas qu'il me soit avis qu'il y ait rien à craindre de ce côté-là, car voici une occasion, je crois, qui va montrer qu'il n'y a point de mal sans un bien : c'est que cette grande attache qu'il a pour Mme Parangon nous répond que rien ne le fera écarter des vues qu'a sur lui cette excellente dame. Je ne sais pourtant ce qu'a chanté un jeune Gautherin de N**, qui est clerc de procureur à Au**, lequel est venu voir son père la semaine passée; il a comme parlé d'une histoire d'Edmond, avec une demoiselle, voisine de M. Parangon, qui passe pour une grande coquette; il a dit que votre frère en était bienvenu, ainsi que de la mère, ou belle-mère, et qu'on en parlait un peu dans la ville, disant qu'il était bientôt consolé de sa femme. Mais vous verrez que tout ça n'est que des bruits sans fondement; et puis d'ailleurs, Gautherin n'a pas dit qu'Edmond fasse du mal avec cette demoiselle. Autre chose n'ai à vous mander, très chère sœur; car pour quant à ce qui est des choses que vous me marquez dans votre lettre, je sens que je n'ai pas assez vu le monde, pour vous donner mes conseils, et je me renferme, dans ce que j'ai entendu dire l'un de ces jours à mon mari, au sujet de ce que Gautherin avait dit de son frère : « Les gens d'ici qui veulent juger de la ville, d'après ce qu'ils voient dans notre village, sont de pauvres aveugles qui parlent des couleurs, ou des sourds qui veulent juger des sons; les choses ne se font pas tout à fait là comme ici; et puis d'ailleurs, mon frère est bon et sage; il sait ce qu'il faut faire et ne faire pas. Par ainsi, moi, qui le connais mieux que ces gens-là, je me tiens coi, attendant pour juger que je me sois informé à mon frère lui-même. » Quant à ce que vous marquez dans votre lettre à Edmond qui nous est venue de son écriture, je l'ai trouvée bien jolie, et spirituellement faite, et je voudrais pouvoir écrire comme ça.
novel_181
La belle dame vit à Au** dans une retraite absolue : elle ne voit personne, pas même son mari (dit-on). Quant à lui, je le trouve très changé. On le dit atteint d'une maladie dangereuse. J'ai vu la petite Edmée-Colette à l'insu de sa mère : c'est une charmante enfant ! Si elle a le cœur fait comme tous les enfants d'amour, que de félicité elle promet à ses adorateurs futurs !... On ignore parfaitement le mystère de cette maternité, comme tu penses ! c'est la fille d'une amie de Paris, qu'on nomme Mme Monded ! ne connaîtrais-tu pas cette dame-là ? J'admire comment la prudente Parangon a risqué cet anagramme ! Mais voilà ce qu'on gagne à bien établir sa réputation d'abord : quelque méchant que soit le monde, il ne soupçonne jamais le mal, quand notre conduite, notre caractère ou nos discours n'en ont jamais donné l'idée. C'est une petite observation que j'ai faite quelquefois à nos belles calomniées, qui vont partout étalant leurs grandes douleurs. Je demandais un jour à la jolie Vill, avant sa petite vérole : « Mais d'où vient donc cet acharnement contre vous ! Car enfin, la beauté concilie les cœurs et ne les aliène pas ? -- Vous vous trompez, me répondit-elle; les femmes la jalousent, les hommes cherchent à l'humilier, parce qu'elle nous met trop au-dessus d'eux. J'ai même observé plus de joie sur le visage de certains hommes, lorsqu'on dénigrait devant eux une jolie femme, que sur celui des femmes elles-mêmes. -- Cela est très bien vu, madame. Mais dites-moi, l'aventure avec M. D** est-elle vraie ? -- Non certainement ! -- Je le crois : mais n'avez-vous jamais été en tête à tête avec lui ? -- Si, plusieurs fois. -- Est-il vrai qu'un jour votre mari ait écouté à la porte, et qu'il soit rentré furieux ? -- Oui : mais il avait tort. Un homme dit toujours des douceurs à une femme, et je ne pouvais en empêcher. -- Est-il vrai qu'une autre fois, il vous pressait du genou en jouant, au point que la table fût prête à se renverser, et qu'une dame ayant levé le tapis... -- Oui, mais tout cela prouve qu'il m'aime, et non que je l'écoute ? -- Votre main était sous la table ? -- Elle était sur mes genoux. -- Ce n'est pas ce que dit la dame : mais qu'y faisait-elle, sur vos genoux ? les deux mains ont affaire sur la table quand on joue aux cartes ? Oh ! vous épiloguez sur tout ! -- Vous voyez, madame, qu'on n'a point parlé sans en avoir sujet; le sujet est faux, je le veux; mais il a quelque apparence. Ne savez-vous pas, que Mme P****, qui est aujourd'hui déshonorée, n'en a pas fait davantage ? Son mari sortait, la laissant avec M. D-Mej; il s'arrêta sur l'escalier; il entendit au bout de trois minutes tomber la mule de sa femme, sur le parquet, comme si quelqu'un avait enlevé le corps à une certaine hauteur : il rentra, et avec la modération d'un mari indigné de se voir préférer un magot, il se contenta d'empêcher la conclusion. « Remettez-vous, monsieur, dit-il au galant : et vous, madame, soyez prudente. » Il fit ensuite sortir le galant, et ne dit pas un mot de plus à son épouse. Mais une malheureuse femme de chambre était témoin de la scène; toute la ville l'a sue, et Mme P**** passe pour une (...). » Je reviens à la belle prude Mme Parangon : elle a eu la plus grande attention à ne jamais donner prise sur elle; voilà pourquoi il n'y en a aucune. Contente, lorsqu'elle a eu dans sa maison son obscur Adonis, elle se livrait à la douceur de l'aimer, sans que personne en jasât, s'en doutât : eh ! qui se fût allé imaginer qu'un jeune paysan, sans usage du monde, dont le mérite, tout réel qu'il était, se cachait sous une grossière enveloppe, captivait la plus belle femme de la ville ? Celle qui fuyait tous les hommages, et même tous les hommes ? Une véritable passion, comme la sienne, est la sauvegarde la plus sûre de l'honneur, quand une femme a le bonheur d'avoir affaire à un jeune homme modeste... Je te sers à ton goût, en te parlant de la belle dame. Mais c'en est assez. Revenons à Ursule.
novel_184
Monsieur le comte, Il m'est facile de vous donner les instructions que vous me faites demander. Je connais la famille de la jeune personne, comme la mienne. Ce sont de bonnes gens, dont l'origine est peut-être égale à la vôtre, mais la situation présente bien inférieure ! ce sont des laboureurs, tant le père que les enfants restés au village de S**. Quant à la jeune personne, sa figure est charmante, et tout le de cette maison est beau. Le caractère de la belle Ursule est parfait, il n'y a pas là de candeur affectée; tout est franchise; c'est la vertu même, avec tous ses épouvantails; le marquis aimé ou non, serait sûr de la femme, si une fois il lui avait donné ce titre honorable. Voilà, je crois, monsieur le comte, exactement tout ce que vous voulez savoir.
novel_187
On veut que je vous écrive : je le fais, par déférence pour ceux à qui je ne puis ni ne dois rien refuser; mais, comment avez-vous osé le demander ! Vous que j'abhorre et que je dois abhorrer : vous m'avez enlevé ce que j'avais de plus précieux; sans cette insulte cruelle, je serais peut-être reconnaissante de l'honneur que vous vouliez me faire; à présent, j'aimerais mieux mourir que de recevoir votre main : vous avez trouvé le secret de me rendre indigne d'un infâme ravisseur, et je me tiens pour telle; je ne veux nourrir que ma douleur et mon désespoir, voilà tout ce que peut vous écrire, Votre infortunée victime, Ursule R**.
novel_188
Je ne vous ai conseillé que des lectures futiles et convenables à votre position. Aux femmes moins répandues que vous dans un certain monde, astreintes aux soins du ménage, il ne faut qu'un livre, la maison Rustique : si néanmoins elles sont des liseuses par goût, je leur accorderai la bibliothèque bleue, comme une très bonne lecture, à cause de la bonhomie qui y règne : surtout que leur Livre d'heures, soit en latin ! il n'est pas nécessaire que les femmes entendent ce qu'elles demandent à Dieu : et voici tout ce qu'il leur convient de lui dire avec connaissance Mon Dieu !
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Tous les livres de votre frère, à l'exception du Voltaire et des Théâtres, ne sont pas faits pour vous, belle Ursule; et les deux derniers ne vous conviennent que par occasion. Voici comme je composerai votre bibliothèque particulière : 1. Les Opéras-comiques, dont vous ferez votre lecture favorite, et toutes les Comédies ariettes, dont vous vous étudierez à bien savoir les airs, pour briller en compagnie. Cela n'a pas le sens commun : mais une jolie femme, pour être à la mode, doit paraître ne pas l'avoir. 2. Tous les romans, exceptés ceux des Scudéry : ainsi vous aurez la Princesse de Clèves, Mme de Villedieu, Hippolyte Douglass, le Sofa et tout Crébillon fils, Angola, les Bijoux indiscrets, le Grelot, les Lettres d'un Singe, celles du Marquis de Rozelle, l' Héloïse; en un mot tous les romans qui sont bien écrits. 3. Le Chansonnier français, l' Anthologie française. 4. les Contes des Fées. 5. Les Mille et Une Nuits, les Mille et Un Jours; et si vous pouvez en trouver un exemplaire, les Mille et Une Faveurs, que vous lirez avec le marquis, en faisant bien la naïve; car il ne faut pas imiter une jeune personne de dix-neuf ans, avec laquelle je les lisais un jour, qui trouvait toutes les anagrammes obscènes beaucoup mieux que moi.
novel_192
peut-être que non ! qui croirait que je suis tendre sous cet habit ! Vous aurez pensé que c'était quelque polissonnerie, et vous l'aurez déchirée sans la lire !... Mon Dieu que je voudrais être homme, et tout au moins capitaine ou colonel ! Je parlerais un autre langage que celui de promesses en l'air, qui, je le sens trop, ne peuvent faire aucune impression sur vous, dans tous les cas; si vous êtes raisonnable (ce que je crois), vous allez mépriser et mon cœur et mes offres; si vous êtes intéressée (ce que je ne crois pas), elles vous feront pitié : il faudrait que vous fussiez simple et naïve comme moi, pour que vous y fissiez attention : mais les femmes le sont-elles à Paris !... Daignez me faire un mot de réponse, dût-ce être un coup de foudre : je veux bien mourir; mais je ne veux pas languir : c'est votre intérêt, et quand on saura dans le monde que vous avez fait mourir un page d'amour, cela est capable de mettre à vos pieds et la ville et la cour. Ce sera ma consolation, en perdant la vie par vos rigueurs : car je vous aime plus que ma vie, et si c'était à vous-même que je la donnasse, je ne la regretterais pas.
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Il est certain, mon ami, par ce que j'apprends ici, que ta sœur aime Lagouache : mais il ne l'est pas moins que tu dois être inébranlable dans ton opposition. Je sais que tes parents t'ont donné plein pouvoir à ce sujet, et que loin d'envoyer leur consentement, ils ont écrit tout le contraire : j'ai fait prendre des informations auprès de ton frère aîné. Pour que la défense soit plus efficace, notifie-la un peu plus fermement qu'à l'ordinaire : on dirait, quand tu parles à Ursule, que tu es un de ses adorateurs ! Si malgré tout cela, elle s'obstinait, et qu'il arrivât quelque chose de décisif, il faudrait employer le marquis pour avoir raison de ce Lagouache. Mon avis serait qu'on le tentât, Pour lui faire abandonner Ursule, et qu'elle fût témoin secret de cette lâcheté. Tu sens qu'après cela notre plan doit s'exécuter, afin d'ôter à ta sœur cette fureur du mariage, que vous avez tour à tour; à moins que ce ne fût ton avis, qu'elle se mariât au premier venu.
novel_202
J'ai entendu le pavé au bout d'une heure de marche : une demi-heure après, on m'a descendue dans une maison sans cour, à ce que j'ai pensé, car je n'ai pas entendu ouvrir de porte, ni senti la voiture tourner, et je me suis trouvée dans une chambre assez propre. Une femme est venue m'y trouver qui m'a délié les mains, débandé les yeux, ôté le bâillon, et qui m'a dit : « Ah, ça, ma fille, je sais ce que tu es, ce que tu as fait; la corde était ton lot, si on avait voulu : ne va donc pas faire la bégueule ! c'est ton plus court, pour ne me pas obliger à te maltraiter : car je suis payée pour ça; c'est le témoignage que je rendrai de toi, qui pourra te faire avoir ta liberté. Tu recevras tout ce qui se présentera; ou sinon, tu seras fustigée, tiens vois-tu, attachée à ces deux crampons, comme à la correction de Bicêtre. C'est à toi de voir, si tu veux être douce; car moi, j'aime mieux la douceur que la rigueur, et être amie avec toi qu'ennemie : nous y gagnerons toutes deux; dès que tu seras une bonne..., (elle trancha le mot), tu seras libre : mais il faut l'être, et volontairement. » Je ne répondis, qu'en priant cette femme de me ménager. Elle le promit, si j'étais bonne fille, après une petite épreuve.
novel_206
On peut dire que cet homme est un ami essentiel : tandis que les autres parlent, il agit, et va droit au but. Car si désormais, je suis réellement l'épouse du marquis, ou si le conseiller (ignorant ce qui, s'est passé, à l'enlèvement près) se détermine jamais à conclure, je crois que ma dot aidera beaucoup à les décider l'un et l'autre ! M. Gaudet m'a fait entendre qu'il avait eu ce double motif en vue : vrai, cet homme-là est à tout; et s'il avait entrepris de me faire duchesse, avant mon accident, je crois qu'il y aurait aisément réussi.
novel_208
« Je me perdais, comme tu vois, en beaux raisonnements, sans faire attention, qu'Edmond s'était mis à mes genoux, qu'il baisait mes mains. Ses discours à la vérité, démentaient ses actions : mais il n'en était pas moins passionné. Il me nommait sa sœur; il me jurait qu'il adorait Fanchette. Il me prit un baiser pour elle. Je sentis bien que c'était pour moi : mais je crus qu'il ne fallait pas que je fisse semblant de m'en apercevoir; et d'un air d'aisance, de confiance, je lui rendis son baiser, me proposant de me lever et de nous séparer à l'instant... Ô ma chère Ursule, ce fatal baiser a été de l'huile jetée sur un brasier dévorant; la flamme a jailli, elle m'a enveloppée, consumée !... Ton frère n'a plus été un homme; il est devenu comme une bête féroce... Je ne pouvais revenir de mon étonnement; à peine j'en croyais la réalité. Je me suis défendue. Il m'a meurtrie. « Périr, ou vous posséder ! » Les menaces, l'emportement, la force, la rage, voilà ses moyens... J'ai senti, que plus je résisterais, plus je le rendrais forcené... J'ai cédé, je l'avoue, non à l'amour, ma conscience ne me le reproche pas, mais à la rage. « Satisfais-toi, pensais-je; mais de ma vie, je ne te reverrai : va, je me punirai de t'avoir enhardi !... » Il a triomphé... Je ne te le dirais pas, ma chère Ursule, sans ton malheur; mais... Je ne veux plus te rien cacher... Accablée de douleur, forcée... Je sentis que j'aimais le coupable, et mes sens me trahirent comme avait déjà fait mon cœur... Tout est pour lui ! pensai-je, dès que je pus penser : que reste-t-il donc à la vertu ? hélas ! rien, que ma faible raison...
novel_215
J'ajouterai que la charité même vous fait une loi de la circonspection que je vous recommande. Que Sir Derby soit véritablement résolu de changer de vie, ou qu'il feigne de le vouloir par des motifs d'intérêt, il est certain dans le premier cas, qu'il a besoin d'être fortifié par toutes sortes de motifs à persévérer dans ces bonnes résolutions. Tant qu'il sera forcé de vivre ici, il sera loin de l'occasion de son péché; ne lui fournissez pas les moyens de s'en rapprocher, en lui remettant un argent comptant qui pourrait lui devenir funeste. Que s'il feint des sentiments qu'il n'a pas, il soutiendra quelque temps cette feinte, pour gagner votre confiance et réussir à vous tromper, vous aurez toujours enlevé ce temps au crime, et qui sait si dans cet intervalle, il ne sera pas touché des douceurs d'une vie honnête, du plaisir de se retrouver avec d'honnêtes gens, de jouir de leurs caresses, de leur estime? Vous ne risquez donc rien à faire violence à votre cœur, et vous risqueriez beaucoup si vous en suiviez les mouvements. Je ne puis me refuser à la vérité que vous m'offrez, répondis-je au Doyen; considérez pourtant combien il me sera dur d'user de réserve avec mon père. Croyez-vous qu'il ne me demandera pas ce que ma tante a laissé d'argent comptant, et ce que j'en ai fait? Vous ne voudriez pas que je descendisse jusqu'au mensonge, et lorsqu'il saura ce que je possède, n'aura-t-il pas lieu de soupçonner mon cœur de manquer à son égard, si je jouissais du superflu, pendant qu'il serait réduit au strictement nécessaire? D'ailleurs, Monsieur, mon père peut avoir contracté des dettes, ne dois-je pas regarder comme un devoir sacré, l'obligation de les anéantir, pour l'empêcher d'être injuste? Pauvre Clarice, m'a répondu le Doyen en souriant, vous êtes séduite par la charité, mais je dois y mettre des bornes. Remettez entre les mains de Madame votre mère, la plus grande partie de ce que vous avez d'argent, vous pouvez compter sur sa prudence; si votre père vous demande ce que vous avez, vous lui accuserez ce qui vous reste. S'il veut savoir si vous n'avez pas trouvé de plus grosses sommes, vous lui répondrez simplement que vous avez disposé du surplus, selon les intentions de votre tante, et vous pouvez le dire sans crainte de blesser la vérité, ajouta le Doyen; ses sentiments m'étaient connus, et vous pouvez être bien sûre d'exécuter ses volontés, en suivant mes conseils. Cependant, je veux bien ne pas m'en rapporter à moi absolument, consultez l'époux de votre amie, il connaît Sir Derby, et je m'en rapporterai à ce qu'il décidera. C'est donc à Milord à décider de mon sort, ma chère Hariote, et je vous conjure par toute l'amitié que vous m'avez jurée d'être auprès de lui l'avocate de la tendresse filiale; s'il n'y avait de risque que pour moi, à enrichir mon père, avec quel plaisir ne m'exposerais-je pas à tout ce qui en pourrait arriver; mais cela pourrait lui nuire, imposons donc silence à mon cœur jusqu'à votre réponse et à celle de Milord. J'aurais dû lui demander cette réponse, et je n'y eusse pas manqué si le moment du départ de ma lettre eût été moins prochain. Vous excusez cette omission, il faudra bien que vous en excusiez d'autres. Avec les meilleures intentions du monde, je suis sûre d'avoir souvent besoin de l'indulgence de ma chère Hariote. Nota. Suivant les conseils du Doyen, je vais remettre à ma mère un porte-feuille qui contient douze mille livres sterling. Je ne garde que quinze cents pièces qui doivent être suffisantes pour la dépense de l'année, en attendant mes revenus. J'ai mis à part les mille livres qui doivent payer les pensions de mon père et de ma mère, je veux les leur porter à leur réveil, dans ces deux belles bourses, que nous avons travaillées ensemble. Voyez-vous, ma chère, je ne vois rien de joli dans mes tiroirs, que je n'aie une forte pensée de le leur présenter; je voudrais qu'ils pussent voir mon cœur qui accompagnerait chacun de ces présents.
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Cependant Ursule était prosternée, sans articuler une parole. Je l'ai voulu soulever : « Ah ! Dieu ! s'est-elle écriée, est-ce vous, madame, qui venez à moi ! -- Oui, ma chère fille. Je sus hier par ton frère aîné où tu étais, et me voilà; je n'ai pas perdu un seul instant ! -- Ô bonté !... que je ne mérite plus !... -- Si, tu la mérites, puisque tu es nécessaire à mon cœur; puisque je t'aime, et que tu vas faire couler dans la paix le reste de mes jours... -- Infortunée... -- Je t'emmène, à l'instant : viens avec moi chez ma tante; ma sœur, ta tendre et constante amie, malgré ton oubli de tant d'années ! ma sœur va te revoir avec autant de plaisir que j'en ai moi-même. -- Non, non; je reste ici. -- Et moi, je veux t'emmener; je l'ai promis à ta famille, et de ne te jamais quitter qu'à la mort; j'ai son aveu; c'est l'ordre de ton respectable père... -- Arrêtez, madame : à ce mot je n'ai rien à répliquer : que voulez-vous que le fasse ? Te préparer à sortir avec moi; Mme la supérieure le veut bien.
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Edmond, c'est elle encore qui doit te consoler : elle défend le désespoir; elle offre aux coupables des expiations, et le perfide assassin lui-même, celui qui a détruit son semblable, et qui mérite la destruction, ne trouve pas cette tendre mère inflexible ! Elle le prend par la main, à l'instant où la vengeance le conduit à l'échafaud, elle lui dit : Dieu est plus miséricordieux que tu ne fus méchant, offre-lui ta peine !... Et s'il l'offre, en effet, la religion prosternée devant le trône de Dieu, implore pour lui la clémence divine, et la fléchit... Pénètre-toi de ces vérités, présente-les à ta compagne et soutiens-la. Représente-lui, qu'au fond, votre faute, ou votre crime, comme vous l'appelez tous deux, n'est qu'une faiblesse très excusable; que toi, loin de lui avoir manqué de respect, tu lui as donné la plus forte preuve de cette insurmontable passion qu'elle t'inspire depuis le premier moment où tu l'as vue.
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J'abrège ce récit. Je le trompai au bout d'un an, une seule fois, que je le croyais en campagne. Il le sut, et le même soir, je fus conduite à Saint-Martin. C'était un jeudi. Le lendemain, je subis la honte d'être jugée en public avec les autres malheureuses, et je fus conduite à la Salpêtrière. J'y restai trois mois. En en sortant, je retournai chez la M***, qui me fit guérir d'une maladie de la peau, et on me coupa les cheveux. Je n'avais absolument pas le sou : lorsque je fus guérie, elle ne me trouva plus digne de sa maison; elle me renvoya. J'allai dans un endroit où je trouvai Ursule, avec laquelle je retournai chez la M***, qui nous reçut à cause de la réputation de ta sœur, et qui nous garda six mois.
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Il faut avouer que Mme Parangon est passionnément aimée de mon frère; et je ne saurais leur faire un crime de leur mutuel attachement; il est si bien réglé, dans son excès même, que l'exemple ne peut que m'en être avantageux. Voilà donc tout le monde encore une fois content ! je le suis en mon particulier, au-delà de toute expression, de l'heureuse idée qui est venue à Edmond, de procurer à deux de nos frères de meilleurs partis qu'ils n'auraient pu en trouver dans le pays; car tous n'auraient pas eu le même bonheur que ton mari, ma chère Fanchon. Peut-être cependant cette alliance pourrait-elle porter quelque ombrage au conseiller; mais je m'en inquiète peu, et je voudrais qu'il en prît de l'humeur, je lui ferais voir que je ne suis pas au dépourvu. Car, ma très chère sœur, j'éprouve une grande perplexité ! Ce M. le marquis continue à me faire sa cour; et je ne saurais m'empêcher de reconnaître, que pour un homme de sa sorte, il se comporte envers moi, d'une manière bien respectueuse ! C'est de lui qu'est l'offre obligeante dont il est question à la fin de la lettre de mon frère que je t'envoie. Il s'est très bien comporté en cette occasion. J'étais d'abord toute honteuse de ce qu'il en était témoin : mais ensuite, j'en ai été charmée, il aura vu par là, qu'il n'est pas le seul de son avis.
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Ce qui m'a fait rire, et ne m'a pas surprise, c'est, comme je te le disais tout à l'heure, que Mme Parangon ait sa part de ces hommages; car, si j'en crois sa conduite, on s'est expliqué avec elle beaucoup plus clairement de bouche que par écrit. Ce n'est pourtant pas l'air de Mme Canon, qui fait qu'on se frotte aux personnes qui paraissent sous sa garde ! car elle a l'encolure d'un vrai cerbère (comme tu ne sais pas ce que c'est, Cerbère est le chien qui garde la porte des Enfers, chez les païens). Mais avec son air rébarbatif, elle a quelque chose de si comique dans sa mise et dans sa figure, que je pense qu'on la prend pour une folle. Avec cela, dès qu'on nous regarde, et qu'elle s'en aperçoit, elle lance un coup d'œil hagard, qui fait rire; car je vois qu'on éclate.
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« Mais, mignonne, ne vois-je pas... Tu doutes peut-être ? » Il a ouvert un portefeuille garni en diamants, et en a tiré pour cinquante mille livres d'effets au porteur : « Voilà des arrhes de ma reconnaissance, dont tu ne parais douter, belle reine daigne les recevoir. » Je les ai regardés, en lui disant « Mais ce n'est pas de votre reconnaissance que je doute, monsieur ! je songe seulement, de quelles bontés vous me remerciez ? -- je suis dans le temple, le sacrifice s'accomplira; voilà mon ex-voto. » J'ai ri de l'expression; mais l'ex-voto m'a tentée. Cinquante mille livres ! J'ai pris le portefeuille, en lui disant. »Vous êtes une de mes premières connaissances, il faut bien avoir quelque indulgence pour vous ! » En même temps j'ai jeté le portefeuille sur ma jaseuse, -- de façon qu'il tombât à terre. Montdor s'est mis en devoir de me prouver qu'il m'adorait : j'éludais adroitement; je faisais comme ces enfants qui jouent à la baie; je l'ai tantalisé; les femmes le sont si souvent, qu'elles peuvent bien prendre leur revenge ! Pendant ce petit jeu, mon pied a cherché la cachette; Edmond m'a fait connaître qu'il y était. J'ai alors poussé le portefeuille insensiblement de son côté, jusqu'à ce qu'il l'ait eu pris. Dès que je me suis aperçue qu'il s'en était saisi, je n'ai pas cru qu'il me fût permis de leurrer davantage un honnête homme qui payait si cher. J'ai souffert que Tantale portât les lèvres aux mets qui le fuyaient auparavant. Il s'est comporté en véritable affamé je souffrais pour le pauvre Edmond...
novel_243
Le Vicomte d'Asaph, assez mal dans ses affaires, chercha à lui faire épouser sa fille. Ah ma chère Clarice! qu'elle était digne d'un autre époux! Malgré la brillante figure du jeune Derby, elle se sentit un éloignement pour lui qu'elle combattit en vain, et elle eût préféré un tombeau à sa main, si le choix eût été en sa disposition. Trop timide pour résister aux ordres despotiques d'un père qu'elle avait toujours vu terrible pour ses enfants, elle dévora ses répugnances. Vous naquîtes la première année de son mariage, et sa tendresse pour vous fut le seul soulagement à ses maux. Pendant ce temps, votre tante était devenue veuve; son époux lui ayant légué des biens considérables, elle fit entendre à son frère qu'elle lui donnerait du temps pour payer ce qu'il lui devait. Cette condescendance ne put diminuer la haine qu'il avait pour sa sœur, et dont il lui donnait des marques toutes les fois qu'il le pouvait. Il avait traîné après lui en Angleterre une fille Irlandoise qu'il avait enlevée à un de ses amis, dont elle était la maîtresse. Comme il craignait que cette créature ne nuisît à son établissement, il la tint cachée jusqu'après son mariage. A peine fut-il conclu, qu'il la proposa à votre mère comme une personne propre à conduire sa maison; elle en devint bientôt le scandale. Votre digne mère se vit réduite à recevait de sa main ses besoins les plus pressants, et lorsqu'elle osa remontrer à son époux le tort qu'une pareille conduite devait lui faire parmi les honnêtes gens, elle éprouva des traitements si cruels, que sa vie fut en danger. Toute sa ressource était l'amitié de sa belle-sœur; son barbare époux ne l'en laissa pas jouir long-temps, et comme une partie de son bien était en Irlande, il lui déclara qu'elle devait se préparer à l'y suivre. Vous aviez alors trois ans, et votre vertueuse mère avait la douleur de vous voir confondue avec deux enfants que son mari avait eu de la malheureuse qu'il tenait chez lui. Elle frémissait dans la crainte que les mauvais exemples ne gâtassent vos mœurs; cette crainte eut la force de l'engager à se priver du plaisir qu'elle aurait eu à vous élever; elle détermina votre tante à vous tenir sa place.
novel_248
Je pense que le voyage de Paris me serait avantageux; je le vois aux grâces de la chère Mme Parangon, qui, dit-on, les doit au temps qu'elle a passé à Paris; mais moi, je lui crois tout ça naturel : je te prie donc, d'en parler à nos chers père et mère, comme d'une chose utile, et qui, si tant est que M. le conseiller pense à moi, me donnera le ton qu'il faudrait, pour entrer dans une famille comme celle-là. Mon frère écrit aussi à ce sujet à ton mari, avec, je crois, des détails plus amples au sujet de l'entrevue du berceau. Le secret, je te prie, sur ce que je me doute du conseiller; car je mourrais de honte devant un homme, fût-ce mon frère, qui saurait que j'ai eu ces idées-là : il n'y a qu'avec toi que je pense tout haut; parce que je sais comme tu es bonne, et que tu ne te moques de rien; mais que tu prends tout au sérieux, comme font toujours les bons cœurs.
novel_249
je vais maintenant passer à des choses d'un autre genre, Le marquis m'a trouvé des talents si marqués pour la danse, qu'il m'a engagée à les cultiver : j'y ai réussi au-delà de ses espérances, à l'aide des leçons du célèbre Dupré. Dans son premier enthousiasme, le marquis voulait que je débutasse à l'Opéra : j'y ai consenti assez légèrement, enivrée moi-même des talents qu'on me trouve. Il a obtenu un début, et vendredi dernier je devais doubler Mlle Lionnais, dans le ballet charmant qui termine l'intermède du Citoyen, de Genève. J'ai fait la répétition avec un applaudissement général. Quelle voluptueuse ivresse donne cet encens flatteur !... Mais le marquis, témoin des hommages qui m'ont été rendus, les a trouvés trop forts, sans doute : d'ailleurs, depuis la répétition, j'ai reçu au moins dix messages, entre autres de mon vieux Italien, qui s'est trouvé là comme, à point nommé : c'est l'ambassadeur, dont j'ai dit un mot dans une de mes lettres, à la marquise; ma porte a été fermée à tous ces gens-là; et vendredi dès le matin, le marquis a fait dire que de puissants motifs m'empêchaient de paraître sur la scène. Je sens qu'il a raison. Pour m'en dédommager, il a fait dresser un joli théâtre dans mon jardin, et j'y ai dansé avec l'applaudissement universel le rôle de Mlle Lanni, dans le ballet des Champs-Élysées de Castor et Pollux. Un autre rôle, qu'on a trouvé que je rendais supérieurement, tant pour la danse que pour la naïveté du chant, c'est celui de Mlle Dervieux, dans l'acte de Pygmalion : on dit que j'y surpassé Mlle Puvigné, qui le joua il y a dix ans. Vous voyez par tout cela que je ne manque pas d'amusements extérieurs.
novel_259
D'où vient que je m'attache ainsi à ton bonheur, à ta gloire, pour en faire dépendre mon bonheur et ma gloire ? Voici ma réponse. Je t'aime. Mais les âmes de boue qui m'interrogent, ne connaissent sans doute pas l'amitié. Eh bien, j'ai un système, et je veux le prouver. Quel est-il, me dira-t-on ? Que sans tous les impuissants étais que d'imbéciles moralistes ont prétendu donner à la vertu, on peut la pratiquer; qu'elle peut subsister avec tous les plaisirs, si fort prohibés par toutes les sectes philosophiques et religieuses. Je veux montrer que moi, au-dessus de tous les préjugés, je suis, en dépit d' Helvétius,l'oraclenouveau de nos philosophes, un ami sûr, désintéressé; que je pratique tous ces actes avec lesquels les prétendus vertueux ont jeté de la poussière aux yeux du genre humain, d'une manière plus parfaite qu'eux. Je t'ai trouvé : je me suisdit, voilàl'homme qu'il me faut pour être mon Omar. Je n'en ferai pas un enthousiaste, mais il serait propre à l'être; et je veux qu'il ne soit que raisonnable : je l' éprendrai de l'amour de la raison; je lui montrerai qu'elle est seule le guide à suivre; je foulerai aux pieds le préjugé devant lui, et quand j'aurai tout fait je lui dirai : « jouis, tu as une âme faite pour jouir; ma jouissance à moi, c'est de voir la tienne. » Et il jouira. Il me fallait une âme sensible; je te l'ai trouvée. Il me fallait cependant un esprit tellement entiché des préjugés, qu'ils fussent une seconde nature : tu avais ces préjugés-là. Y en eut-il jamais de plus ridicules que les tiens au sujet des femmes ? Et lorsque pour t'aguerrir, je prêtai les mains au projet de Parangon, ne m'étais-je pas réservé un moyen de cassation ? Il était excellent, et j'aurais bien au tourner ton bonhomme de père, si la mort n'était venue, ou si la nécessité l'avait exigé. Je te l'ai déjà dit, je te le répète; les femmes sont une monnaie, qui doit passer de main en main : si la monnaie s'use, si l'empreinte s'efface, tant pis pour elle; nous n'y perdons pas un sou; nous la changeons. Va, mon ami, sans moi, tu étais enterré longtemps avant d'avoir rendu l'âme !
novel_261
Oh ! oh !... Chacun de nous a poussé un cri; notre père s'est levé : notre mère s'est quasi évanouie, et Mme Parangon a dit qu'il fallait cesser la lecture. « Non, non », a dit rudement notre père. Ursule a continué. Et quand on l'a crue imbécile, logée dans la loge du dogue... nous avons tous frémi !... Pour moi, je sentais un frissonnement d'horreur et de saisissement. J'ai alors jeté les yeux sur mon mari. Il ne pleurait pas. Il était à côté de Mme Parangon, la tête appuyée sur une main, se couvrant les yeux de l'autre. Ursule a continué les horreurs; et elle est bientôt venue à la mort du nègre. Nous avons tous éclaté de joie -- notre père s'est encore levé aussi transporté, comme s'il eût frappé lui-même le monstre. Nous avons retremblé quand on l'a eu découvert, et quand on a habillé Ursule; quoique nous l'eussions devant nos yeux, nous croyions qu'on allait la mener à la boucherie. Mais nous avons eu une sombre douleur, quand nous l'avons vue... Le reste nous a navré le cœur... Jusqu'à la lettre : « J'avais jeté mes plumes », qui nous a fait fondre en larmes, comme la lisante. Et celle « petite chère amie ! » qui nous a fait aimer cette Zéphire, sans songer à ce qu'elle a été; car elle est la bonté même, ce qui efface tout... Mon Dieu ! que la pauvre Ursule a souffert !... Quand elle a eu fini de lire, elle s'est reprosternée, devant Dieu d'abord, ensuite devant nos père et mère, en leur disant : « Vous venez d'entendre la confession de mon infamie et de ma turpitude, dont je demande pardon à Dieu, et à vous, mon cher père, et à vous ma tendre mère, qui m'avez portée dans votre sein, et que j'ai déshonorée autant qu'il a été en moi : vous suppliant tous deux de m'infliger la peine que je mérite, afin que mes crimes soient punis en ce monde, et que je puisse obtenir en l'autre la miséricorde du Seigneur... » « Mes chers frères et sœurs (a-t-elle ajouté, voyant que notre père ne répondait pas), je vous demande aussi à tous pardon, vous suppliant d'intercéder pour moi auprès de vos chers père et mère, que je n'ose nommer miens en ce moment. » Et tous nous sommes tombés à genoux priant pour elle. Et notre père a dit : « Le pardon est dans le repentir, ma fille : levez-vous, et embrassez un chacun de vos frères et sœurs... » Et quand elle nous a eu embrassés, il lui a tendu la main, qu'elle a baisée, et il lui a dit : « Allez à votre mère; car son cœur vous désire. » Et notre bonne mère a reçu la pauvre Ursule dans ses bras, en sanglotant, et l'embrassant, disant : « Dieu te pardonne, ma chère enfant, et t'aime comme je fais ! ainsi soit sa sainte volonté !... » Voilà comme s'est passée cette lecture tant souhaitée !
novel_263
Il ne faut plus compter sur vous, l'ami ! Vous n'arrivez pas, et des mois entiers s'écoulent ! Vous mériteriez qu'on vous laissât tout ignorer. Mais non; vous êtes un ami trop essentiel, et vos sages avis sont trop nécessaires, pour qu'on s'en passe volontiers. J'ai fait usage des vôtres à la lettre, au moins dans tout ce que j'ai pu, et je m'en suis très bien trouvée. Je vais vous donner à présent quelques détails sur ce qui se passe ici. Je pense que mon frère vous a écrit; mais il ne saurait vous apprendre ce qu'il ignore.
novel_265
ayez pitié de mon fils et de ma fille ! » Et voilà que nous avons eu huit ou dix grands jours de mortelle inquiétude jusqu'à temps que soit venue la lettre d'Edmond à mon mari qui nous a appris qu'Ursule était retrouvée, mais... victime d'un brutal... Cette nouvelle a porté d'abord un rayon de joie; et dès que mon mari eut lu : notre sœur est retrouvée, notre bonne mère s'écria : Dieu soit béni ! et notre père ajouta : Et qu'il bénisse notre fils ! Mais ensuite... tout le monde a baissé les yeux, et peut-être y en avait-il qui eussent mieux aimé apprendre sa mort... Et quand on en a été à la grosse somme que M. Gaudet a fait donner, sans qu'Edmond y eût part, si ce n'est par l'amitié que lui porte M. Gaudet, et sans que notre sœur le sût, notre bon père en a fait la remarque, et il a eu la bonté de demander à son fils aîné, ce qu'il en pensait, comme s'il avait eu peur de se tromper. « Je dis, mon père, a répondu le bon Pierre, que voilà un grand malheur autant en train d'être bien réparé qu'il peut l'être; et que si M. Gaudet est fils du siècle, comme l'Évangile le dit de l'intendant infidèle, il est encore plus prudent et plus sage que cet intendant. Si le mal nous est venu par la demande qu'Edmond a faite de notre sœur, pour aller à la ville, c'est aussi par lui que vient toute la réparation; car c'est pour lui qu'agit son ami, et non pour nous, qu'il ne connaît pas. Et quant à ce qui est de la somme, toute la manière de M. Gaudet marque l'estime qu'il a pour nous, et sa croyance à nos sentiments d'honneur, puisqu'il nous cache tant ce qui pourrait nous blesser dans une chose d'honneur, qu'il raccommode par l'intérêt, autant que raccommoder se peut. Voilà, mon père quel est mon sentiment. -- Je l'approuve, mon fils aîné, car c'est aussi le mien; et ça aurait été, je crois, celui du vénérable Pierre R** (que Dieu mette en sa gloire !) » On a ensuite achevé de lire la lettre; où Edmond parle de l'état d'Ursule, des bons soins de Mme Parangon, tant envers la sœur, qu'envers le frère, et où il s'exprime à ce sujet d'une façon bien vive, de l'arrivée du conseiller, ainsi que de tout le reste. J'ai ensuite reçu une longue lettre d'Ursule qui m'a bien touchée, et bien fait faire des réflexions ! Mais je me suis bien donnée de garde de la montrer à personne; elle est serrée pour jamais en un lieu où on ne pénétrera pas de mon vivant. J'en ai pourtant dit quelque chose à mon mari, me doutant bien qu'il en viendrait une autre. Et c'est aussi ce qui est arrivé. On a reçu une lettre d'avis, que M. Gaudet avait adressée au très cher père Ed. R **, et qui n'était qu'un simple avis du jour de l'arrivée à Au **, et du nombre des personnes qui venaient : si bien que mon mari est parti au-devant de ces chères personnes, avec nos deux frères d'Au **, et leurs femmes, qui étaient venues les joindre, et qui étaient restées pour consoler nos bons père et mère dans leur affliction. Et le même soir, nous avons vu tout le monde arriver. Notre bon père et notre chère mère ont été au-devant, par envie de revoir plus tôt leur pauvre fille, et par révérence pour Mme Parangon et pour M. Gaudet, qu'ils ont reçus, ainsi que l'a marqué mon mari à son frère. Et quand ils ont vu Ursule un peu pâlote, mais si jolie, qu'ils ne l'ont pas reconnue, et qu'ils l'ont demandée, quoiqu'elle se levât pour les venir embrasser, ils ont tous les deux fondu en larmes; et ils l'embrassaient, puis la regardaient émerveillés, surtout notre bonne mère, qui ne cessait de dire : « Ô ma chère enfant ! je ne m'étonne pas !... Ô madame ! a-t-elle dit à Mme Parangon, cachez-vous, vous et votre aimable Mlle Fanchette, quand vous serez : à Paris ! car au premier jour, il vous en arriverait tout autant ! » Mme Parangon, pour réponse, a laissé couler deux larmes, qui nous ont navré le cœur, et nous nous sommes tous empressés à la consoler; et notre père lui-même, lorsqu'elle a entré, l'a fait asseoir dans le grand fauteuil qui vient de son père, et où il ne se met jamais par respect, et là, il a fléchi un genou devant elle, en lui disant : « Belle dame, encore qu'il ne convienne de fléchir le genou, si ce n'est devant Dieu et ses saints, si est-ce qu'on voit reluire en vous tant de grâce et de rayons divins, que je ne crois faillir, en vous départant cet hommage : d'autant que je vous demande humblement pardon des peines que vous ont causées mes enfants. -- Monsieur, a répondu la dame, je les pardonnerais avec bien de la joie, si toutes étaient sans offense du Seigneur : mais il en est que je ne saurais me pardonner à moi-même. » Et elle a encore pleuré. Ce qui la rendait si belle et si touchante, que tous nous en étions émerveillés. Ensuite notre père a cherché des yeux M. Gaudet; car il n'avait pu encore songer qu'à Ursule et à Mme Parangon. Et voyant un bel homme en habit violet à boutons d'or, il lui a demandé où donc était le révérend ? « C'est moi, mon cher monsieur R** : permettez que j'embrasse en vous le respectable père du meilleur de mes amis. » Et il l'a accolé; puis il a embrassé cordialement notre mère; puis nous tous sans exception aucune, et moi-même, en disant : « J'embrasse Edmond dans chacune de ces chères personnes. » Notre père l'a regardé et écouté; puis il a dit à Mme Parangon. « Dites, madame, si mon fils mérite tant d'amitié ? -- Oui, bon père; et vous pouvez m'en croire : car je ne le flatterais pas. -- Peut-être, a dit M. Gaudet, êtes-vous surpris, monsieur, de me voir sous cet habit; mais les démarches que j'ai été obligé de faire, et la compagnie de ces dames le rendent nécessaire : en cavalier, on impose aux faquins; sous mon habit ordinaire, ils m'eussent ri au nez, et eussent peut-être insulté celles qui marchaient sous mon escorte. En bon chrétien, je pardonne les injures, quand je n'ai pu les éviter; mais en homme prudent, je préfère de m'en garantir, à les pardonner. -- Vous en avez, monsieur, de la prudence, a dit notre père, et de la si parfaite en toute votre conduite, que vous êtes pour nous un objet d'admiration. -- Vous voyez, mon sauveur, a dit Ursule, qu'on a ici de vous la même idée que moi : il ne vous reste plus qu'à mériter l'admiration la plus flatteuse. » Et je crois qu'elle a jeté un coup d'œil fin sur Mme Parangon. On avait préparé un beau souper, qui a été plus gai que nous ne le comptions; car M. Gaudet a tant d'esprit, qu'il n'a pas laissé régner la mélancolie; au contraire, il a égayé jusqu'à Mme Parangon, qui paraissait la plus triste et la plus enfoncée en elle-même. Elle a souri deux fois; et elle lui a même dit : « Je conviens de tous vos talents; vous êtes un homme aimable, unique peut-être !
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Encouragée par ces marques de bonté, j'osai lui dire que le respect que je devais à la mémoire de ma tante, me forçait malgré moi à une réserve qui faisait mon tourment. Ah! lui dis-je avec un transport qui, je crois, lui peignait au vrai les sentiments de mon âme: si la fortune dont je jouis, était le fruit de mes travaux et de mon industrie, avec quel plaisir viendrais-je la mettre à vos pieds, et recevoir de vous, comme une faveur, les choses qui me seraient nécessaires! Ma dépendance de vous ferait mon bonheur, et je ne puis sans confusion, me rappeler qu'à mon âge je suis tirée de l'ordre commun, par la volonté d'une tante à laquelle je dois obéir, puisque vous lui aviez remis toute l'autorité que vous aviez sur moi. Cette tante était vertueuse, pourquoi m'a-t-elle privée du bonheur et du mérite de l'obéissance, dont elle connaissait si bien le prix?
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Si j'ai si longtemps différé à vous répondre, très chère sœur, ce n'est ni par indifférence, ni que je me sois mal portée : au contraire, ma santé ne fût meilleure en aucun temps. Mais c'est que j'attendais que mon mari eût des nouvelles de son frère. Et justement il en a eu ces jours ici, ainsi que des vôtres, très chère sœur, car le cher frère Edmond nous a transcrit votre lettre : ce qui me fait croire qu'il pourrait y avoir quelque petit retentum, comme dit notre père, de sa, part, ou de la vôtre. Quoi qu'il en soit, ma chère Ursule, j'attendrai là-dessus ce qu'il vous plaira de me marquer; et quant à moi, je vais vous dire les nouvelles d'ici : car bien qu'elles ne soient pas aussi brillantes que celles que vous me donnez, si est-ce pourtant qu'elles ne laisseront pas de vous intéresser, par la bonté que vous avez de bien interpréter ce que j'écris, et aussi par les choses en elles-mêmes : c'est qu'il s'agit de notre sœur Brigitte, qui est recherchée en mariage par un bon et honnête garçon, J. Marsigni, que vous connaissez. Mais je vous avouerai, ma chère sœur, que malgré la mode du pays, qui n'est pas galante, je n'ai jamais vu de pareilles amours; et votre frère aîné en rit quelquefois lui-même. Brigitte est bonne, simple, n'entendant finesse à rien, prenant tout à la lettre. Marsigni est de même; ils ne sont pas plus faiseurs de compliments ni de caresses l'un que l'autre, pourtant ils ont envie de se plaire, mais je m'imagine que c'est d'après ce qu'ils veulent être l'un envers l'autre par la suite : Marsigni ne recherche pas Brigitte parce qu'elle est assez gentille, mais parce que c'est une bonne ménagère; et il plaît à sa maîtresse, parce qu'il est infatigable au travail, sobre et presque avare. D'après cela, quand le garçon vient ici faire l'amour, il commence à se mettre en veste, ou en chemise, et travaille comme quatre à nous aider : l'autre jour, en moins de deux heures, il nettoya le toit aux moutons, où il y avait bien trente voitures d'engrais, et en quittant, il refusa un verre de vin, que notre bonne mère lui portait. Pendant ce temps-là, Brigitte, qui travaille toujours assez, se tuait à tout ranger; car pour donner dans la vue de son amoureux, elle ne veut pas des ouvrages tranquilles; elle fait les plus lourds des servantes ou des filles de journée; et quand l'amoureux et la maîtresse n'en peuvent plus, ils se regardent un peu en dessous, pour voir celui qui est le plus las; sans doute parce que c'est celui-là qui est le plus agréable.
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Je réponds, et j'arriverai dans peu. Il ne faut pas que l'escapade d'Ursule avec Lagouache s'effectue, mais qu'elle soit prête à s'effectuer, et qu'Edmond averti par toi, en empêche. Instruis-le par un mot d'écrit, à l'instant où Ursule sera sur le point de s'évader. Si c'était un enlèvement qui n'eût pas son aveu, à la bonne heure, cela ferait notre affaire dans un sens. Jusqu'à ce moment, tout va selon mes désirs; mais voici la crise ! J'espère que tout ira bien. J'écris au marquis : cela vaut peut-être mieux que de lui parler, et je tâcherai de tirer parti de mon absence. Du côté de ce seigneur, à présent qu'il n'est plus question de mariage, un peu plus ou moins d'honnêteté, ou de vertu, comme tu voudras, n'est pas une chose à laquelle il regardera : pourvu que Lagouache soit expulsé, et qu'Ursule lui reste, il sera content. Or je connais Lagouache, et je suis sûr qu'il donnera dans le piège que je lui fais tendre par le marquis.
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On me flatte que j'aurai un amant de la première distinction : c'est mon maître de danse qui se mêle de cela. Il m'a prévenue que cette affaire ne me gênerait pas; que suivant toutes les apparences, j'en serai quitte pour une nuit ou deux; attendu qu'il n'est guère possible que ce personnage m'ait en titre : vu que cela m'exposerait; je ne passerai que pour une simple fantaisie du moment, et je n'aurai absolument rien à redouter. C'est précisément ce que je demande : je hais l'esclavage, et je ne suis pas encore blasée. J'espère que je ferai là un bon coup de filet; je travaille aux préparatifs; ma parure sera unique en son genre : il n'y entre que de la gaze brillantée la plus claire, tout en est, jupes, robe; la chemise sera de mousseline transparente. Je garderai cette parure pour vous la montrer. Adieu, l' ami; c'est assez causé, je crois car cette lettre est un vrai babillage de femme.
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En vérité, je regarde comme un miracle, qu'une Françoise du bel-air puisse conserver la sagesse. Recevoir de pareils livres de la main d'un agréable, qui sait que vous les avez lus lorsque vous les lui rendez, n'est-ce pas convenir avec lui que votre cœur est gâté; qu'il se vautre avec plaisir dans la fange et l'ordure; que vous écouterez volontiers des propos libres avec lesquels de telles lectures vous ont familiarisée. Je sais par oui-dire que de semblables livres trouvent des lectrices en Angleterre; mais celles qui ont un goût si dépravé en rougissent, et ne le satisfont que dans les ténèbres. Vous savez qu'une femme qui s'émanciperoit à dire des équivoques serait regardée comme une créature perdue, et qu'une sille qui aurait eu assez peu de pudeur pour chanter une chanson libre, ne trouverait pas à se marier. Je le disais, l'autre jour, à un de ces philosophes sans manteau, qui avait entendu parler de quelques filles, qu'une faute publique n'avait point empêchées de trouver de bon partis; il trouvait que cette indulgence anglaise était contradictoire avec le mépris qu'on a pour les femmes libres; je crois lui avoir prouvé que ces conduites différentes n'étaient point incompatibles. Une première et unique faute dans une jeune personne, n'est pas toujours la preuve d'une âme vicieuse; très-souvent elle a pour principe une âme trop confiante, parce qu'elle se trouve incapable de tromper. Une violente inclination, l'imprudence à se livrer à des occasions dangereuses, peuvent l'avoir occasionnée, et il n'est point rare de voir une pauvre victime de sa propre crédulité rentrer pour jamais dans le chemin de la vertu dont elle gémit de s'être écartée. Mais l'habitude des équivoques, des chansons libres désigne un fond corrompu; c'est de sang-froid qu'on les prononce, et il ne peut arriver qu'une personne qui a contracté une telle habitude ait conservé l'ombre de la pudeur. Or qu'est-ce qu'une femme sans pudeur? Et quel est l'homme assez hardi pour oser espérer de lui faire recouvrer une qualité qui est le plus grand ornement des personnes de son sexe? J'ai ouï-dire que les hommes les plus perdus aiment un reste de pudeur dans celles qui n'ont pas de sagesse, comment pourraient-ils s'en passer avec celle qu'ils destinent à être la mère de leurs enfants? Avouez, ma chère, que je vous aurai fait lire une bien sotte lettre avec mes remarques générales et rebattues. N'en devinez-vous pas la raison? Ne sentez-vous pas que vous m'avez donné des entraves? Ecrivez-moi ceci, ne m'écrivez point cela.
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Le lendemain, mon amant, qui m'avait toujours battu froid, depuis son entretien avec le bourgeonné, me parla d'un air plus ouvert; il me proposa la promenade, et me fit descendre chez la G**. Il ne me fut pas difficile de comprendre son dessein. Je ne laissai voir aucune surprise; je descendis avec lui, et j'eus la plus grande attention à ne pas faire un pas qu'il ne me guidât. Il me présenta à la G**. Je ne fis pas le moindre geste, le moindre coup d'œil; je la saluai froidement et cérémonieusement : elle en fit de même, et pendant une visite de plus d'une heure, il ne nous échappa rien. Mon amant me ramena, et arrivé à la maison, il se jeta à mes genoux, me découvrit ses soupçons, et m'en demanda pardon. Je versai des larmes, et je lui pardonnai cependant de fort bonne grâce.
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-- Quel indigne moyen... d'arracher des faveurs ! Ce ne sont pas des faveurs que la violence arrache. -- Je le sais, mademoiselle : mais j'ai employé ce terme faute d'autre. Le marquis s'est rendu bien coupable ! -- Au-delà de ce que vous pouvez imaginer, monsieur, et ses propositions de mariage secret n'ont pas été le moindre de ses torts. -- Il employait ce moyen ? -- Certainement, et toute la violence d'un homme emporté par une passion criminelle ! Et quelle ressource aviez-vous, contre ses attaques ? Mes larmes, les instances, les prières, l'état déplorable où je me suis trouvée, par de fréquents évanouissements. -- Vous vous êtes évanouie ? -- Au point que deux femmes qu'il m'avait données pour me servir, ne pouvaient me quitter. -- Elles ne vous quittaient pas ? -- Non, monsieur, ni jour ni nuit; et lorsque le marquis venait, elles étaient toujours prêtes à venir au moindre mot. (C'est la vérité, mais les malheureuses me trahissaient.) -- N'a-t-il rien osé... c'est comme magistrat, et comme ayant du crédit ici que je vous fais cette question ? » J'ai feint de me trouver mal, en lui répondant : « Le souvenir des excès du marquis... Je ne me trouve pas bien, monsieur, sonnez... » Il a sonné... « Cette image, ai-je repris, comme égarée, ôtez-la ! -- où ? -- Là, au pied de mon lit... Retire-toi, monstre !... Ne m'approche pas !... » On est entré. « Elle est dans le délire ! » a dit le conseiller avec effroi. Par cette adresse je m'en suis débarrassée, sans avoir répondu à sa question d'une manière qui l'éclairât, et sans avoir menti. Si pourtant un jour, il s'agissait réellement de mariage entre lui et moi, je crois que je ferais le mensonge : car sa personne m'a toujours convenu; et puis, je ne perds pas de vue l'utilité dont cette alliance serait à notre famille, et le relief qu'elle nous donnerait dans le pays.
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Et plût à Dieu que ce marquis, qui n'a le cœur aucunement gâté, réparât son offense envers ma fille, comme il vient de le faire dignement, en la personne de mon fils ! Et Dieu, pour ce, daigne conserver ses jours ! Mais mon Edmond s'est comporté d'une façon grande et digne; et je voudrais que mon vénérable père fût en ce monde pour en être témoin. Et quoiqu'il le voie du séjour des justes, où il est : par ainsi, qu'Edmond soit pardonné de lui et de moi, pour les chagrins que son cœur vif nous a causés ! Car les cœurs vifs causent des angoisses et des chagrins; mais ils les guérissent avec un baume de joie; au lieu que les cœurs dormants comme les eaux croupissantes, ne causent que langueur mourante et, nauséique, sans jamais plaisir aucun. Continuez, mon cher Pierre : car vous êtes cœur vif aussi, mon fils; mais du depuis que vous êtes, je n'ai trouvé en vous et par vous que liesse et plaisir, sans jamais ombre de peine, si ce n'est en votre maladie, quand nous faillîmes de perdre en vous notre bras droit, et le repos de notre vieillesse. » Et mon mari a continué. Et il a lu de Mme Parangon, que notre père a bénie, en entendant, comment cette bonne et chère dame avait parlé. Et il semblait qu'il la voyait, quand elle a été le soir dans l'assemblée des dames, et qu'elle a si bien parlé, nommant Mlle Fanchette : « je lui destinais ma sœur. » « Oh ! plût à Dieu, que nous fussions à ce beau jour, a dit notre bonne mère, et que je visse au rang de mes filles, la chère et aimable demoiselle Fanchette ! Mon fils m'en paraîtrait encore plus aimable; et je compterais, en par-dessus, tout ce qu'il m'a déjà donné à Au**. » Et la réponse des dames a bien fait plaisir à notre bon père. Et quand il a entendu que toutes les dames voulaient qu'il fît leur portrait; il a dit : « Bien, bien ! voilà que Dieu me rend au-delà de mes espérances ! » Et puis les réflexions d'Edmond ensuite, lui ont encore fait plaisir; car il l'a loué; et tout ce que dit là Edmond, lui a plus donné de contentement, que jamais nous ne lui en avons vu prendre. Cette joie-là, chère sœur, vous regardait tous deux. Mais il a été un peu mécontent d'un mot qui termine : Ah ! Pierre ! je ne te dis pas tout ! parce qu'il a eu peur qu'il n'y ait encore quelque chose. Mais moi, qui en sais la signifiance, je l'ai rassuré de mon mieux en disant quel ce n'était rien qui dût inquiéter, au sujet de querelles ou de dangers de sa vie, que j'en étais certaine; et que ça n'avait de rapport qu'à son mariage. Après ça, nous avons parlé mon mari et moi des nouvelles que nous avions eues auparavant que de savoir le bout des choses, et que vous aviez recommandé de ne pas dire, qu'on n'eût réussi nous assurant qu'on y allait tout employer : ce qui a bien fait plaisir à nos chers père et mère, que vous ayez eu cette attention-là : car ils ont dit, en se regardant l'un l'autre : « Nous avons de bons enfants; que Dieu les bénisse tous ainsi qu'ils nous aiment et respectent ! » Quant à ce qui est de ce qui vous regarde, très chère sœur il faut que je vous recommande de vous comporter là où vous êtes, à votre plus grand avantage, qui sera toujours ce qui fera le plus de plaisir ici. Si j'en étais crue, moi qui étais pour le conseiller, avant ce qui est arrivé, je serais à présent pour le Marquis. Et je le tranche net, chère sœur, une fille doit épouser l'homme qui l'a approchée, ou personne. Songez bien à cela. Ce n'est ni la gloire, ni l'honneur de l'alliance qui me tiennent; c'est la raison et le bon sens. Ne croyez pas que vous seriez aussi bien avec M. le conseiller, que sans ça; les hommes ont des mémorarés terribles, dans ces occasions-là, et on voit souvent grise mine quand leur premier feu est passé ! Et puis il y a je ne sais quoi qui répugne à l'imagination d'une femme, d'avoir un enfant d'autre part, tandis qu'elle est mère d'une autre famille; ça lui partage le cœur et ça lui blesse à tout moment le souvenir. C'est mon idée; et je crois celle de mon mari, que j'ai mis sur ce chapitre-là, à mots couverts.
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» Mais il ne dit pas qu'on vous l'écrivît. Bien du temps par après, on entendit comme un bruit, que vous étiez la maîtresse du marquis. Mais ce bruit tomba, par la vérité qui se sut, on ne sait comment, qu'il vous traitait avec considération à cause de votre fils, et nous n'en baissions pas la tête. Tout ça alla un peu de temps assez bien; si ce n'est qu'il passa par V***, un monsieur qui dit qu'il y avait une jolie fille de S** bien pimpante à Paris, qui avait plus de diamants qu'une duchesse, et que tout le monde admirait. Il n'en dit pas davantage, et on ne savait ici si c'était louange ou blâme. Mais cependant notre père se mit fort en colère, disant que vous aviez donc les pompes de Satan, auxquelles vous aviez renoncé au baptême, et que bientôt vous auriez ses œuvres, si vous ne les aviez déjà. Et il en chargea mon mari de vous écrire de revenir aussitôt la lettre vue. Et mon mari vous écrivit à l'adresse de la bonne dame Canon, laquelle renvoya la lettre à mon mari, disant que vous étiez une fille perdue, et qu'elle ne savait où vous trouver; que vous vous étiez fait mettre au Catalogue d'Opéra; ce qui ôtait sur vous tout pouvoir à père et à mère. Cette nouvelle fit entrer notre père dans la colère la plus terrible, et il disait : « Qu'est-ce que c'est que le Catalogue d'Opéra qui ôte tout pouvoir à père et à mère ? Ça ne peut être en pays chrétien, et je me moque d' Opéra, à qui je répondrai comme il faut, quand il serait le diable : ce qu'il doit être, si ça est vrai. » Et ayant fait lui-mêmeunvoyage à Au**, pour y voir Mme Parangon, conduit pourtant par mon mari, cette dame ne sut bonnement que dire, si ce n'est que vous ne lui aviez pas fait réponse; et deux larmes qu'elle tâchait de cacher, l'ayant trahie, notre père vouluts'enrevenir tout de suite. Et arrivé qu'il fut à la maison, devant nous tous il prononça ces terribles paroles : « Maudite soit la fille qui fait baisser les yeux à sa mère, et fait montrer au doigt son père, en disant : -- Voilà le père et la mèred'unecatin. Je lui donne ma malédiction, et le Ciel la punisse comme elle le mérite. Exaucez, ô mon Dieu, un père dont le cœur est navré de douleur, par une fille dénaturée, et que le nom d'Ursule devienne une honte à jamais pour celle qui l'aprofané ! »Et notre pauvre mère tremblante, est tombée à ses genoux, en lui disant : Mon mari et mon seigneur, est-il bien possible que vous maudissiez le fruit de mes entrailles, que j'ai porté dans mon flanc ! et suis-je donc maudite aussi ? -- Non! non !Relevez-vous, femme; je ne maudis pas ce que Dieu a béni, et nous l'avons été ensemble au jour de notre mariage, encore heureux, puisqu'il me reste de bons enfants ! » Et il a tendu les bras à ses autres enfants, en leur disant : « Consolezvotremère; car la voilà navrée, et la malheureuse, qui m'a navré, la navre aussi, pour qu'elle soit doublement parricide... Ma femme, votre fille est perdue : voulez-vous que je soutienne le vice ? je la retranche de votre sein et de notre famille,afinqu'en la vouant à la céleste vengeance qu'elle a provoquée, je garantisse des têtes innocentes, nos bons enfants d'ici, nos petits-enfants, encore vêtus de la robe blanche... -- Oh ! oh ! a dit notre pauvre mère, est-ce avec mon sang qu'ilfautapaiser colère du Ciel, et devez-vous sacrifier ma pauvre fille !... Pauvre Ursule ! te voilà immolée à tes frères et sœurs; mais pas un ne voudra de l'immolation !... » Et tous nous avons crié : « Non, non, ma mère, nous n'en voulons pas ! ets'ilfaut qu'elle soit punie, partageons entre nous sa peine, et que la malédiction paternelle s'amoindrisse, en nous frappant tous, nous et nos enfants ! » Et notre père, les larmes aux yeux a dit : « Elle vous frappera donc, car une voix secrète meledit... Ô mes enfants ! mes chers enfants ! vous méritiez un meilleur sort ! Et c'est moi qui ai voulu mettre à la ville Edmond et Ursule : que je sois frappé seul, s'il se peut !... Frappe, mon Seigneur, frappe le père coupable mais épargnelesenfants ! » Et tous à genoux, nous avons crié à la fois : « Eh ! non, non ! mon Dieu ! frappez-nous, frappez-nous; mais épargnez votre image ! » Cette affection de ses enfants les uns pour les autres et pour lui calma un peu notre bon père, et les larmes lui ruisselèrent des yeux, en lisant le chapitre de la Bible, où les Israélites pleurent la tribu de Benjamin qu'ils avaient massacrée, disant : « Hélas ! hélas ! il y a une tribu de moins en Israël ! » et notre bon père s'arrêta làsuffoqué,si bien qu'il interrompit la lecture, et ferma le saint livre. Et depuis ce moment, il parut toujours affligé. Mais ce fut bien pis quelque temps par après, quand nous reçûmes la malheureuse lettre, qui nous apprenait que vous étiez mariée àunporteur d'eau ! Notre pauvre père en fut à son tour immobile comme une pierre; et il dit à notre bonne mère : Voilà que je l'ai maudite, et le Seigneur l'a ratifié. -- Ô mon mari ! vous l'aviez démaudie ! » Notre père secoua la tête, et s'en allasepromener seul dans l'enclos soupirant; et on le voyait de temps en temps, porter vers le Ciel ses regards et ses mains. Et notre pauvre bonne mère, elle, était à genoux pleurant, et récitant des prières. Et notre père étant revenu, il dit ànotremère : « Ma femme, appelez votre fils aîné. » Lequel vint aussitôt qu'il entendit la faible voix de sa mère. Et notre père lui dit : « Écris à Edmond : car par aventure nous donnera-t-il quelque consolation. » Et mon mari écrivit à notre frère.Etvoilà qu'Edmond répondit par deux si terribles lettres, que mon pauvre homme ne les osa montrer : mais il dit que vous étiez perdue de fait, et que notre frère ne savait où vous étiez. Notre père supporta mieux ça que le déshonneur, et il dit : «Jela pleurerai morte du moins ! » Mais notre pauvre mère, pas si forte, tomba comme en langueur. Et mon mari, un jour, croyant que notre père pourrait soutenir la lecture des lettres d'Edmond, il la lui fit, avec sa réponse. Et notre père bondit(carvous savez qu'il est vif), en entendant le récit de la fureur d'Edmond; et au lieu de colère contre lui, il dit : « Il a bien fait ! et j'aime son désespoir; c'est moi, c'est moi qu'Edmond !... » Et ayant lu quelle lettre son fils-aîné écrivaitàson frère, il ajouta : « Mais voilà mon sage et respectable père. Dieu te bénisse, mon fils; car tu vaux mieux que moi, comme disait Saül à David, par lequel il avait été épargné dans la caverne. Et tu n'as pas été voir ton frère, comme tulemarquais ? -- Pardonnez, mon père. Car j'ai fait mes informations à Mme Parangon, laquelle en a fait à son ami dangereux, lequel le pleurait lui-même, ne sachant ce qu'il était devenu. Et j'allai en deux jours jusqu'à Paris, où je netrouvaipersonne, à qui m'informer. » Et depuis ce moment notre père nous demandait souvent, à mon mari et à moi, si nous avions des nouvelles ?
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C'est à présent, belle Ursule, que vous avez besoin de conseils, et surtout de prudence pour vous conduire ! Vous voilà au-dessus des préjugés : mais le pas est glissant ! pour peu que vous incliniez à droite ou à gauche, vous tombez, ou dans le remords, ou dans le libertinage. Je vous demande pardon de l'expression je l'emploie dure, parce que vous ne la méritez pas, et qu'il est bon de vous parler net. Il faut donc, très chère fille, commencer à vous rendre compte à vous-même de vos principes, si vous voulez éviter le malheur, et jouir au sein de la volupté, de toutes les douceurs de la vertu, unies à tous les avantages du vice (que ce mot ne vous effraie pas; ce n'est qu'un mot). Vous êtes fille entretenue : je tranche au vif, et je parle vrai, vous vous donnez au marquis, qui vous adore. Cette action en elle-même est indifférente : elle peut être louable, ou digne de mépris, d'après les motifs. Quels sont les vôtres ? je les connais, et je crois qu'ils sont les seuls. Vous avez un frère qui vous aime, qui est digne de toute votre affection, à qui vous devez une seconde existence, car sans lui que seriez-vous ? Sûrement la femme d'un rustre, qui vous ferait des enfants, vous forcerait à les nourrir, à le servir, et à travailler par-dessus tout cela comme une négresse. Qu'êtes-vous aujourd'hui ? Une femme charmante, adorée, fêtée, riche, qui pouvez, avec le temps, faire la fortune de votre frère et celle de toute votre famille. Vos motifs sont uniquement de servir Edmond. Cette disposition est noble, elle fait une vertu sociale d'une action indifférente. Mais, direz-vous, je suis au mari d'une autre ! Vous savez que cette autre a un dédommagement, et qu'ainsi personne n'est lésé : car si quelqu'un l'était, votre conduite serait criminelle, et celle de votre frère aussi, qui aime la marquise, et qui en est aimé. C'est un échange : ils sont permis, dans la société, pour tous les autres biens; une sorte de décence l'interdit pour les femmes, chez les nations policées (car il en est parmi les sauvages, et même chez les Tartares où cet échange est autorisé), à l'exception de Sparte, dont les lois sont exaltées par tout le monde, comme les plus sages qui aient jamais été données aux hommes. Eh bien, prenez que vous vivez à Sparte, et pour ne pas être contrariée, gardez une réserve modeste devant le monde; qu'on ignore quelle loi vous suivez, et contentez-vous de jouir du repos d'une conscience pure, unie à l'estime de vos concitoyens les plus scrupuleux.
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J'espère que Milord aura la générosité de vouloir bien partir à lettre vue; il m'en coûte infiniment de vous proposer une telle privation dans l'état où vous êtes: cependant il est le seul qui puisse ôter aux yeux du public, ce que ma fuite a d'odieux, sur-tout l'orsqu'il m'est impossible d'alléguer les raisons que j'ai eues de prendre ce parti. Son nom fera bien présumer d'une action presque toujours condamnable. C'est la seule raison de la bienséance qui me fait rester ici, jusqu'à l'arrivée de Milord. Chevalier m'assure qu'il trouverait des moyens de me conduire sûrement en France. Je ne balancerais pas à m'abandonner à sa conduite, si tout le monde avait de lui l'opinion que j'en ai conçue. Mais Sir Derby saisiroit peut-être cette occasion de me décrier, et s'il faut souffrir avec résignation la perte de sa réputation, quand Dieu l'ordonne; je regarde comme un devoir sacré le juste soin qu'on en doit prendre, et j'ai toujours ces paroles présentes, malheur à celui par qui le scandale arrive, etc. Hélas! je suis tombée dans ce malheur, le plus grand de tous à mon gré. Ma seule consolation est la résolution où je suis de ne point l'aggraver. La poste me force de finir, je vous apprendrai le reste par la première lettre.
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Fanchette sort avec cette dernière, pour tout ce qu'il faut que nous ayons, avant notre départ. Nous avons eu à S** bien du lamentable; et je t'avoue que, moi, qui ne suis plus faite à ce ton, j'en ai par-dessus les yeux. J'ai été charmée de l'absence que nous procure notre petit voyage; et dans l'excès de mon ennui, je ne sais en vérité si je ne pardonnerais pas au marquis une situation qui m'oblige de retourner à Paris. La vertu est aimable, mais il faut un peu l'égayer, et chez nous, elle ne se montre que la larme à l'œil. Avec cela, si vous prenez le moindre soin de cette pauvre figure, vous vous attirez des apostrophes sans fin : Je ne m'étonne pas ! Vous êtes coquette ! Voilà ce que les coquettes s'attirent ! On n'ose rien répondre : mais je songe à mes quinze mille livres, et je me console. Tu vois par le ton que je prends dans cette lettre qu'il ne faut pas que tu voies les choses au dernier tragique, et que tu ferrailles avec, le marquis, si, tu le rencontres.
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Je ne sais, ma belle demoiselle, avec qui vous êtes; si c'est votre mère, votre tante, votre gouvernante, etc.; mais elle est inabordable : ou vous êtes à quelqu'un de puissant, comme un ministre, qui vous entretient en secret, ou à quelqu'un de riche, qui ne laisse rien à désirer à votre maman : dans ce dernier cas, je l'emporterai à coup sûr; je suis distingué autant qu'un particulier peut l'être : honorez-moi d'une réponse, que vous laisserez tomber, lorsque je vous ferai remettre un second billet; je serai exact à me conformer à vos intentions, quelque hautes qu'elles soient. Si pourtant vous étiez encore neuve, j'avouerai que vous êtes un trésor, que toute la fortune de votre serviteur ne pourrait payer.
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Où en serais-je, avec la dépense que je fais ! Voilà plus de cinquante mille écus que je dépense, depuis un an, et le marquis n'a guère fourni que quatre-vingt mille livres : encore commence-t-il à se plaindre. C'est que sa femme, de son côté, fait aussi une forte dépense : surtout depuis quelque temps, que nous nous sommes écrit. Il est inconcevable (c'est une réflexion que je faisais ce matin) combien une femme entretenue coûte ! c'est quelque chose d'effrayant ! Si elle veut plaire, exciter des désirs dans tous ceux qui l'approchent, il faut qu'elle se diversifie, au point de ne jamais se ressembler : pour être toujours appétissante, il faut du neuf tous les jours; il lui est, impossible de mettre deux fois les mêmes choses, la plupart trop fragiles, à moi, par exemple, les gazes, les chaussures ne me servent qu'une fois : Marie et Trémoussée s'emparent de ma dépouille chaque soir. Je sais bien que les autres femmes entretenues n'en agissent pas avec autant de prodigalité; mais qu'est-ce que cela, en comparaison de moi ? J'en ai vu que je n'aurais pas voulu toucher avec des pincettes : des souliers dont le talon était crotté; des bas de trois jours au moins; des bonnets presque salis; une chemise de deux jours. J'en prends deux ou trois dans la belle saison, et une seulement en hiver, par paresse. J'ai déjà fait remonter dix fois mes diamants; chaque mouchoir ne me sert qu'une fois. Aussi tous les, hommes m'adorent; ils ne trouvent rien en moi qui ne soit la propreté même : car si je suis si attentive, pour ce qui me touche, et n'est pas moi, vous devez croire que je la suis davantage encore pour ce qui est moi-même.
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Depuis ce temps-là, je reprends de temps en temps quelqu'un de mes anciens amants, suivant qu'ils sont généreux; car je suis un peu intéressée; c'est mon défaut; j'ai observé que les vices dorés ressemblent comme deux gouttes d'eau aux vertus, et si j'étais médecin des mœurs, une Socrate, par exemple, qu'on m'amenât bien des scélérats à guérir, je dirais, Pour honneur ravi par trahison, bassesse, friponnerie, m-ge, concussion, V. de l'or. Item, pour honneur féminin, chasteté, modestie, perdus, R.
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Ils se dispersent; ils se cachent, -- mais bientôt, ils reprennent courage, ils reviennent, animés de l'esprit de leur divin maître, du bienfaiteur, du sauveur du genre humain, ils affrontent la mort, rien ne peut les arrêter ! ces, hommes généreux, ces héros, ces demi-dieux, ils viennent au milieu des pierres qui les lapident, des fouets qui les déchirent, des épées qui les mutilent, et qui leur donnent la mort, ils viennent crier à leurs bourreaux : « Vous êtes tous frères; aimez-vous, chérissez-vous, faites-vous du bien : pourquoi vous haïr, vous tourmenter, vous persécuter ? imitez notre patience : vous nous déchirez, et nous vous pardonnons, nous vous bénissons, nous vous aimons, tous nos bourreaux que vous êtes.
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Il me semble, ma chère sœur, que cette lettre est très bien, et qu'on ne peut écrire plus honnêtement : je l'en estime fort, et si mon bonheur veut que j'aie un aussi honnête mari, ma joie la plus vive viendra de celle qu'en ressentiront nos chers père et mère, de celle que vous en aurez tous, ma chère, surtout toi, avec qui mon inclination m'a toujours unie. Il me semble que notre digne père serait bien content, lorsqu'il nous verrait à S**, honorés par tous ces gens de justice de V*** et des environs, qui nous regardent du haut de leur grandeur, et qui se trouveraient alors bien au-dessous de nous ! je t'avouerai, ma bonne amie, que cela me tente plus que le mariage, quoique le conseiller soit bel homme à mes yeux, et je crois aux yeux de tous ceux qui le voient. À présent que je t'ai dit tous mes petits secrets les plus importants, je puis bien t'en dire d'autres, qui ne m'intéressent pas autant, à beaucoup près.
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Il était dans les hautes classes lorsque mon époux commençait, et il se rappelle que déjà Derby promettait tout ce qu'il a tenu depuis. D'ailleurs ses mauvaises façons ont tellement éclaté, qu'il n'y a personne à vingt lieues à la ronde de sa Terre, qui ne regarde votre respectable mère comme une martyre. Eh bien, venez me vanter la douceur dans une femme; s'il en eût rencontré une de mon caractère, je doute fort qu'il eût poussé si loin ses excès; jaurois souffleté sa douce amie, et jeté ses bâtards par la fenêtre, au risque de tout ce qui aurait pu en arriver.
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